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- La Deuxième Guerre mondiale : les phases de la guerre
Par Didier Cariou, maître de conférences HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Bretagne Occidentale Mots-clés : Pacte germano-soviétique, Axe, Entrée en guerre, guerre-éclair, Lebensraum, Drôle de guerre, Expédition de Narvik, Campagne de France, Dunkerque, Débâcle, Armistice, Bataille d’Angleterre, Churchill, Mers-el-Kebir, Charte de l’Atlantique Attaque de l’URSS, Prisonniers de guerre soviétiques, Pearl Harbor, Carte de l’Europe en 1942, Camps de concentration, Centres de mise à mort, Stalingrad, El-Alamein, Débarquement en Afrique du nord, Midway, Débarquement en Sicile, Débarquement en Normandie, Débarquement de Provence, Conférence de Yalta, Capitulation allemande, Conférence de Potsdam, Hiroshima, Nagasaki, Capitulation du Japon Que dit le programme ? Comme pour la Première Guerre mondiale, il est attendu que l’étude de la Seconde Guerre mondiale parte des traces qui en sont restées dans les paysages, dans les archives, dans la mémoire familiale. Dans la fiche Eduscol, il est indiqué incidemment que les concepts centraux de ce chapitre sont ceux de la violence de guerre et de la guerre d’anéantissement qui permettent de structurer l’étude. La fiche Eduscol précise également qu’une erreur serait de présenter les deux guerres mondiales successivement, sans travail de comparaison. Malheureusement, elle ne propose pas vraiment des modalités de comparaison accessibles à des élèves de CM2 et, personnellement, je ne vois pas bien comment faire. La comparaison entre le génocide des Arméniens et les génocides des Juifs et des Tsiganes semble évidemment souhaitable. Pour le reste, la focale très franco-centrée du programme rend la comparaison difficile entre la France engagée dans la guerre des tranchées et la France occupée par l’armée allemande. Le point de comparaison peut être celui du rapport entre violence de guerre et guerre d’anéantissement. Le concept de violence de guerre s’applique parfaitement à la Première Guerre mondiale à propos de laquelle on étudie la violence subie par les combattants et celle que ces combattants ont pu exercer. Ce concept s’applique également aux combattants de la Seconde Guerre mondiale mais doit être complété par celui de guerre d’anéantissement qui rend compte des bombardements massifs des villes anglaises, des villes allemandes et des villes japonaises, des batailles (Stalingrad) qui ont conduit à la mort de plusieurs centaines de milliers de combattants à chaque fois. Les massacres massifs de populations civiles en Europe de l’Est et, ponctuellement en Europe du Sud et de l’Ouest, et, bien entendu le génocide des juifs et le génocide des Tsiganes, participent de cette guerre d’anéantissement. L’objectif de ce chapitre est d’essayer de comprendre l’escalade de la violence de guerre à la guerre d’anéantissement. Dans ce chapitre, nous abordons uniquement les phases de la guerre afin d’indiquer le contexte militaire général de l’occupation de la France et du génocide des Juifs et des Tsiganes. Ce point sur les phases de la guerre ne semble pas être attendu du programme du cycle 3, mais il peut sembler utile d’en rappeler les grandes étapes. Il est possible de ne pas lire ce blog si l’on connaît déjà l’essentiel du contexte général de la guerre. 1. Les offensives de l’Allemagne et de ses alliés (1939-1941) 1.1 La campagne de Pologne On pourrait considérer que la Deuxième Guerre mondiale a débuté en 1937 avec la déclaration de guerre du Japon (allié de l’Allemagne depuis 1936) à la Chine, inaugurant des combats et des massacres atroces de populations civiles chinoises qui se déroulèrent jusqu’à la capitulation du Japon face aux États-Unis, le 2 septembre 1945. Mais nous devons adopter ici un point de vue européo-centré. En Europe, la guerre a commencé le 1er septembre 1939. Le 23 août 1939, l’URSS de Staline signa avec l’Allemagne de Hitler le pacte germano-soviétique de non-agression accompagné d’un "protocole secret" organisant le futur partage de la Pologne entre les deux puissances. Ce pacte permettait à Hitler de faire la guerre à l’Ouest sans se soucier dans l’immédiat de la menace soviétique à l’est. Il laissait le temps à Staline de reconstituer l’armée soviétique après les purges qui avaient conduit à l’exécution de la plus grande partie des généraux et des officiers supérieurs soviétiques. Assurée de la neutralité (temporaire) de l’URSS, Hitler se trouvait à la tête des forces de l’ Axe , qui regroupait l’Allemagne, l’Italie puis le Japon. Le 1er septembre 1939 , l’armée allemande pénétra en Pologne sans déclaration de guerre. Alliées de la Pologne, la France et la Grande Bretagne déclarèrent la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939. L’armée allemande mena une guerre-éclair ( Blitzkrieg ) en Pologne : l’aviation bombardait les aérodromes, les nœuds routiers et ferroviaires tandis que les blindés et l’infanterie motorisée envahissaient la Pologne qui fut vaincue en trois semaines. Mais cette campagne se caractérisa surtout par l'extrême violence déployée par l'armée allemande, afin d'anéantir au plus vite l'armée polonaise et de terrifier la population et lui enlever toute velléité de résistance par de nombreux massacres de populations civiles. Dès leur victoire, les Allemands entreprirent la liquidation physique des élites polonaises et commencèrent à s’en prendre aux juifs. D'une certaine manière, la campagne de Pologne préfigura la campagne contre l'URSS. Le 18 septembre 1939, l’armée soviétique envahit l’Est de la Pologne, conformément aux clauses du protocole secret du pacte de non-agression. Encadré : le Lebensraum A partir de l’automne 1939, les nazis commencèrent à organiser la politique de colonisation de ce qu’ils nommaient l’ espace vital ( Lebensraum ), à savoir les territoires d’Europe de l’Est peuplés de populations slaves et/ou de religion juive, considérées comme des races inférieures. Les juifs devaient disparaître à court terme (au départ, les nazis pensaient les regrouper dans des ghettos puis les exiler dans des contrées lointaines où ils disparaîtraient faute de soins et de nourriture, mais ils décidèrent finalement leur l’extermination systématique à l'automne 1941). Les slaves devaient être réduits en esclavage pour travailler dans des centres de mise en valeur agricole attribués à des colons allemands et répartis (selon la logique du modèle des "lieux centraux" du géographe Walter Christaller en 1933) sur tout l’espace de la plaine qui s’étend de la Pologne à la Russie en passant par l’Ukraine et la Biélorussie. La disparition des populations slave par le manque de nourriture et les mauvais traitements était programmée sur le long terme, une fois que cette main d’œuvre ne s’avérerait plus nécessaire aux colons allemands. D'ici là, toutes les atrocités contre les populations civiles de Pologne, des pays Baltes, de la Biélorussie et de l'Ukraine, étaient permises par l'idéologie nazie. 1.2 La Drôle de guerre et la campagne de France Après sa victoire en Pologne, l’armée allemande se retourna vers le front Ouest mais n’attaqua pas immédiatement les armées françaises et britanniques. Les soldats français, installés derrière la ligne Maginot, ligne fortifiée censée empêcher toute invasion, baptisèrent cette guerre, qui n’en était pas une, la « drôle de guerre ». La doctrine militaire française consistait à attendre que des offensives allemandes viennent se fracasser contre la ligne Maginot. Des combats eurent lieu cependant en Scandinavie. L’URSS attaqua la Finlande en décembre 1940, afin de gagner des territoires qui auraient permis de protéger Leningrad (actuelle Saint-Pétersbourg) jugée trop proche de la frontière finlandaise. Mise en difficulté par l’armée finlandaise, l’armée soviétique l’emporta finalement au prix de lourdes pertes. De son côté, l’armée allemande envahit le Danemark et les ports norvégiens le 9 avril 1940, afin de sécuriser ses approvisionnements en minerai de fer suédois. Un corps expéditionnaire composé d’unités britanniques, françaises et polonaises débarqua dès le lendemain à Narvik , dans le nord de la Norvège, pour soutenir une division de l’armée norvégienne. Les Alliés l’emportèrent mais durent rentrer en France et en Angleterre lors de l’offensive allemande contre la France. Les Allemands s’installèrent alors à Narvik jusqu’à la fin de la guerre. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_ouvrages_de_la_ligne_Maginot La Drôle de guerre s’acheva le 10 mai 1940, lorsque l’armée allemande envahit les Pays-Bas puis la Belgique avant de réaliser la percée de Sedan, le 13 mai, lors de ce que l’on a nommé la Campagne de France . En effet, la ligne Maginot avait été construite uniquement face à la frontière allemande mais pas face à la frontière de la Belgique, alliée de la France. Il fut donc aisé pour l’armée allemande de prendre la ligne Maginot à revers en traversant le massif des Ardennes au niveau de Sedan. A nouveau, l’armée allemande mit en œuvre le Blitzkrieg associant les Stukas, les bombardiers en piqué, et les divisions blindées qui occasionnèrent d’énormes pertes dans l’armée français. L’armée britannique et de nombreux soldats français furent bloqués sur la plage de Dunkerque . Une pause de l’armée allemande, sans doute pour des raisons de ravitaillement et de maintenance des véhicules, laissa le temps à l’armée britannique d’évacuer 350 000 soldats entre le 29 mai et le 4 juin 1940. Cet épisode est raconté dans deux films très différents mais également importants : l’excellent Week-end à Zuidcoote de Henri Verneuil (1964) avec Jean-Paul Belmondo pour le point de vue français, et le remarquable Dunkirk de Christopher Nolan (2017) pour le point de vue britannique. L’armée allemande poursuivit sa progression vers le sud. Le 14 juin, Paris fut déclarée « ville ouverte » et prise par l’armée allemande qui occupa les deux tiers de l’espace français en quelques jours. L’effondrement de l’armée française en quelques semaines fut appelé la Débâcle , en dépit d’une résistance acharnée qui occasionna de très lourdes pertes : environ 60 000 soldats français perdirent la vie au cours des six semaines de guerre, contre 30 000 du côté des Allemands, un taux de perte comparable aux pires mois de la Première Guerre mondiale. Près de 1,6 million de soldats français furent fait prisonniers et emmenés en captivité en Allemagne. Malgré une légende tenace, l’armée française ne fut pas battue en raison d’une infériorité matérielle face aux avions et aux chars de l’armée allemande, mais en raison de leur mauvaise utilisation et d’une désorganisation du commandement français dirigé par le très conservateur général Gamelin vite remplacé par le non moins conservateur général Weygand (conservateurs au sens politique du terme et au sens militaire : ils avaient une guerre de retard). En même temps, 8 à 10 millions de personnes venues du quart nord-est de la France s’enfuit devant l’avancée des troupes allemandes, ce que l’on appela l’ Exode . Le souvenir de l’extrême dureté de l’occupation allemande du Nord de la France et le récit d’atrocités réelles ou supposées de l’armée allemande contre les populations civiles durant la Première Guerre mondiale, poussèrent la population à tenter de rejoindre le sud de la France. Les familles s’enfuirent par le train, en voiture (encore rares à l’époque), sur des charrettes, à vélo, etc. Elles manquèrent de nourriture, dormirent dans les champs, elles subirent les bombardements de l’aviation allemande et italienne (l’Italie de Mussolini avait déclaré la guerre à la France le 10 juin) dans un chaos généralisé. Elles furent vite rejointes par l’armée allemande et reprirent le chemin de leur domicile au cours du mois de juillet. Le gouvernement du maréchal Pétain, nommé le 17 juin 1940, demanda l’ armistice qui fut signé le 22 juin 1940 à Rethondes, dans la wagon où avait été signé l’armistice du 11 novembre 1918. Les clauses de cet armistice étaient très dures : armée réduite à 100 000 hommes, versement des frais d’entretien quotidiens de l’armée allemande et séparation du territoire en deux parties : la moitié nord de la France et le littoral atlantique furent occupés par l’armée allemande (zone occupée) et le centre et le sud (zone non-occupée) seraient administrés par un gouvernement français (voir le post sur la France dans la guerre) 1.3 La bataille d’Angleterre et la guerre en Méditerranée Désormais, la Grande Bretagne se trouvait seule face à l’Allemagne. Le premier ministre conservateur, Winston Churchill , prononça devant la Chambre des Communes deux discours qui firent date. Le 13 mai 1940, il déclara : « Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Et le 4 juin : « Nous irons jusqu’au bout, nous nous battrons en France, nous nous battrons sur les mers et les océans, nous nous battrons avec toujours plus d’assurance et toujours plus de force dans les airs, nous défendrons notre île, quel qu'en soit le prix. Nous combattrons sur les plages, nous nous battrons sur les pistes d'atterrissage et dans les champs et dans les rues, et sur les collines. Nous ne nous rendrons jamais ( We shall never surrender ) ». Dès le mois d’août 1940, débuta la Bataille d’Angleterre . Hitler avait ordonné une offensive aérienne sur l’Angleterre, qui devait préluder à un débarquement. La Luftwaffe effectua des raids de bombardements massifs sur Londres et les villes industrielles afin de paralyser l’économie britannique et surtout démoraliser la population, ce que les Anglais appelèrent le Blitz . Mais la Royal Air Force parvint à infliger des pertes massives à l’aviation allemande, notamment grâce à l’usage du radar qui permettait de détecter les escadrilles allemandes et de se rendre rapidement à leur rencontre pour les détourner de leur objectif. Le débarquement allemand n’eut jamais lieu mais les bombardements des villes anglaises se poursuivirent tout au long de la guerre. Au sortir de la guerre, de nombreux quartiers des villes anglaises étaient des champs de ruines. Dès le mois de juillet, les Allemands et les Britanniques rivalisèrent de vitesse en Méditerranée. Les Britanniques possédaient des bases à Gibraltar, Malte et Alexandrie. Les Allemands bénéficiaient de l’alliance avec l’Italie. Le 3 juillet 1940, la marine britannique détruisit en quelques minutes la flotte française dans la rade de Mers-el-Kebir , à côté d'Oran, en Algérie. 1 295 marins français, dont 997 pour le seul cuirassé Bretagne , furent tués lors de l’opération. Cette attaque provoqua une énorme vague d’indignation en France et développa un fort sentiment antibritannique qui fut ensuite largement repris par la propagande allemande et la propagande du gouvernement de Vichy. Mais le gouvernement britannique craignait (sans doute à raison) que cette flotte française ne rejoigne la marine allemande qui serait alors devenue invincible en Méditerranée. Dès lors, les principales zones de combat furent la Grèce que les Italiens échouèrent à envahir, ce qui provoqua l’invasion du pays par l’armée allemande en 1941, et la Libye, colonie italienne où la division blindée du général Erwin Rommel, l’ Afrika Korps , repoussa les Britanniques, jusqu’à menacer l’Égypte et le canal de Suez, artère vitale pour l’empire britannique. Des combats eurent également lieu en 1941 en Irak (ancienne possession britannique), en Syrie et au Liban (possessions françaises), dont l’enjeu était également la possession du canal de Suez. Mais la survie de la Grande Bretagne dépendait surtout de la navigation sur l’océan Atlantique et du commerce avec les États-Unis. Or, les sous-marins allemands, depuis les côtes norvégiennes et françaises (où les Allemands construisirent des bases sous-marines résistant aux bombardements à Brest, Lorient, Saint-Nazaire et La Rochelle), menaçaient les convois britanniques et leur occasionnaient de lourdes pertes. Le président américain Roosevelt, inquiet devant les avancées territoriales des forces allemandes et japonaises, défendait l’intervention des États-Unis aux côtés des Britanniques. Mais la majeure partie de l’opinion publique américaine était isolationniste et refusait toute intervention militaire extérieure. Pourtant, Roosevelt céda des destroyers aux Britanniques dès l’été 1940. Depuis 1939, la loi Cash and Carry (« payez et emportez ») obligeait les États belligérants qui souhaitaient acheter des armements aux États-Unis, à les payer cash et les à transporter eux-mêmes. Cette loi était destinée à rassurer l’opinion publique américaine car elle était censée garantir la neutralité des États-Unis. En mars 1941, Roosevelt franchit pourtant une étape en faisant adopter la loi prêt-bail : pour les États étrangers dont la protection constituait un intérêt vital pour la sécurité américaine (traduisez : la Grande Bretagne et plus tard l’URSS), les produits nécessaires à la conduite de la guerre leur seraient livré sous forme de prêts, remboursables plus tard. Cette loi était décisive pour la Grande-Bretagne qui avait épuisé ses réserves monétaires en payant cash les livraisons américaines. De fait, les États-Unis finançaient désormais l’effort de guerre britannique, tout en restant officiellement neutres, pour satisfaire l’opinion publique américaine. Enfin, en août 1941, Roosevelt et Churchill se rencontrèrent au milieu de l’Atlantique. A cette occasion, il publièrent la Charte de l’Atlantique qui énonçait les principes démocratiques selon lesquels le monde devrait être réorganisé après la guerre. 2. La guerre devint mondiale (1941-1942) 2.1 L’offensive allemande contre l’URSS : l’opération Barbarossa Le 22 juin 1941 (le même jour que celui de l’offensive de Napoléon contre l’Empire russe le 22 juin 1812), l’armée allemande et ses alliés finlandais, hongrois et roumains attaquèrent l’URSS. Au total, 3 millions de soldats, 10 000 chars et 3 000 avions furent engagés contre l’URSS. L’offensive allemande fut rapide et brutale car l’armée soviétique, décapitée par les purges staliniennes de 1936-1938, ne s’était pas encore totalement réorganisée. En outre, Staline ordonna aux soldats soviétiques de défendre coûte que coûte leurs positions, ceux qui reculaient étant considérés comme des déserteurs. Ce ordre désastreux eut pour effet la capture en quelques semaines de près de 1,5 millions de soldats soviétiques par l’armée allemande. Durant toute la guerre, plus de 5 millions de soldats soviétiques furent faits prisonniers de guerre . Ils furent parqués dans des camps où ils subirent des mauvais traitements, ils furent sous-alimentés, parfois exécutés. Le racisme et l’anticommunisme des nazis et de l’armée allemande en général expliquent le traitement inhumain des prisonniers de guerre soviétiques dont 3 millions seulement survécurent (à leur libération, ils furent directement internés dans les goulags soviétiques officiellement parce qu’ils étaient des lâches qui avaient préféré capituler plutôt que de mourir au combat, en réalité parce que les souffrances qu’ils avaient endurées lors de leur captivité risquaient de les pousser à formuler des revendications qui auraient gêné Staline). Durant l’été et l’automne 1941, l’armée allemande envahit les pays baltes, la Biélorussie et la plus grande partie de l’Ukraine. Durant cette période commença le génocide des juifs que nous évoquons dans le post sur les génocides. Durant toute la guerre à l'Est, l'armée allemande commit d'innombrables atrocités contre les populations civiles jugées comme inférieures. Cette guerre était conçue par les nazis et par une grande partie des officiers allemands comme une guerre idéologique et raciale, comme une guerre d'anéantissement des juifs, des communistes et des populations slaves en général. On a cru longtemps que les crimes de guerre à l'Est avaient été commis uniquement par les SS et que les soldats de la Wehrmacht avaient su garder leur intégrité morale. Or, nous savons maintenant que la Wehrmacht a commis des crimes de guerre contre les populations civiles et parfois même contribué au génocide. En novembre 1941, le front se stabilisa devant Leningrad au nord (un million de personnes moururent de faim et dans les bombardement durant le siège de Leningrad par l’armée allemande), et devant le Donbass, en Ukraine, au sud. L’offensive allemande fut stoppée à 20 km de Moscou par des contre-offensives soviétiques, en décembre. L’hiver fut terrible pour les soldats allemands qui n’étaient pas équipés contre le froid et qui subirent des contre-attaques soviétiques qui permirent de dégager Moscou. Cet épisode marqua surtout la fin du blitzkrieg à l'Est. 2.2 L’attaque japonaise et l’entrée en guerre des États-Unis Depuis 1937, le Japon menait la guerre en Chine. La défaite française et l’affaiblissement de la Grande Bretagne lui permirent d’étendre sa zone d’influence sur leurs colonies d'Asie du Sud-Est afin de mettre la main sur les ressources nécessaires à son industrie de guerre. Par exemple, en juillet 1941, les Japonais occupèrent toute l’Indochine française qui produisait notamment du caoutchouc, matière première essentielle pour les véhicules militaires. Cependant, pour conquérir de nouveaux territoires, la Japon devait affronter nécessairement les États-Unis qui possédaient des bases navales aux Philippines ainsi que de nombreuses îles dans le Pacifique. Le 7 décembre 1941, par surprise et sans déclaration de guerre, les forces aéronavales japonaises bombardèrent la base maritime américaine de Pearl Harbor , dans l’une des îles Hawaï. La plus grande partie de la flotte américaine du Pacifique fut détruite. Cette agression provoqua l’entrée en guerre des États-Unis. Désormais, la totalité du monde était engagé dans la guerre. Document : The USS Arizona (BB-39) burning after the Japanese attack on Pearl Harbor, 7 December 1941. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_USS_Arizona_(BB-39)_burning_after_the_Japanese_attack_on_Pearl_Harbor_-_NARA_195617_-_Edit.jpg Très rapidement, les Japonais acquirent une supériorité navale incontestée dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est. Durant l’hiver 1941 et le printemps 1942, ils s’emparèrent des îles américaines de Guam et de Wake, ils débarquèrent aux Philippines, ils s’emparèrent de l’Indonésie hollandaise, de la Birmanie britannique, de Hong-Kong et de Singapour qui étaient également britanniques. Source : La deuxième Guerre mondiale, récits et mémoire. Numéro spécial du Monde , mars 1994. 3. De la suprématie des forces de l’Axe à la victoire des Alliés (1942-1945) 3.1 L’Europe sous la domination nazie L’année 1942 marque l’apogée de la domination nazie sur l’Europe Le Grand Reich était composé des territoires peuplés par les populations germanophones ainsi que les territoires assimilés par les nazis au Lebensraum : la Pologne réduite à un Gouvernement général dépendant du Grand Reich et les deux Commissariats du Reich de l’Ostland et de l’Ukraine. Ces territoires furent pillés par les Allemands, les populations civiles furent décimées, parfois réduites en esclavage et les femmes souvent déportées comme main d’œuvre dans les usines en Allemagne. De nombreux partisans y poursuivirent le combat contre l’armée allemande aux prix de grandes difficultés. Ces territoires furent également le lieu de la Shoah : après la concentration des juifs dans les ghettos et la Shoah par balles, les centres de mise à mort y furent installés à partir de 1942. L'historien américain Timothy Snider a nommé l'ensemble de ces territoires les "terres de sang". Les États satellites d’Europe centrale et des Balkans, même s’ils étaient officiellement souverains, dépendaient du bon vouloir des Allemands. Ils fournissaient des ressources au Grand Reich ainsi que des forces militaires. Au-delà, se trouvaient des pays soumis à une occupation militaire : Norvège, Danemark, Pays-Bas, Belgique, Nord de la France, Grèce. Ils fournissaient à l’Allemagne des ressources financières, des produits agricoles et industriels. A partir de 1942, les jeunes gens de ces pays furent forcés d’aller travailler en Allemagne. Un certain nombre d’entre eux y échappèrent en s’engageant dans la clandestinité. Enfin, le sud de la France était administré par le régime de Vichy qui pratiquait une politique de collaboration avec l’Allemagne nazie. Source : https://www.secondeguerre.net/hisetpo/gu/hp_europenazie.html Il ne faut pas oublier non plus un phénomène qui ne peut être cartographié, à savoir les gigantesques déportations du travail. En effet, comme les hommes allemands étaient mobilisés dans les armées, et comme les femmes étaient confinées aux tâches domestiques par l'idéologie nazie, l'Allemagne nazie consomma un volume considérable de travailleuses et de travailleurs forcés, déportés depuis les territoires occupés vers le territoire du Reich, pour alimenter la machine de guerre nazie : des femmes capturées en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, des prisonniers de guerre français, des hommes et des femmes d'Europe occidentale (volontaires ou contraints). En février 1944, 7,3 millions d'étrangers travaillaient sous la contrainte en Allemagne. Cela conduisit à un énorme paradoxe : alors que les nazis prétendaient protéger la pureté de la race allemande, ils avaient transformé l'Allemagne en un gigantesque camp de travail où se croisaient des populations "ennemies" venues de l'Europe entière. De même, les combats virent la destruction des jeunes hommes qui devaient pourtant constituer la base du Reich millénaire. Le nombre de soldats allemands tués au combat connut en effet une forte croissance : 357 000 morts en 1941, 572 000 en 1942, 812 000 en 1943, 3,3 millions entre l'été 1944 et l'été 1945. L’Europe sous domination nazie était parsemée de camps de concentration et de centres de mise à mort . Les camps de concentration étaient situés surtout sur le territoire de l’Allemagne et de l’Autriche. Ils avaient été ouverts dès 1933 en Allemagne pour enfermer les opposants politiques (essentiellement les communistes) mais également les délinquants et les criminels (les droits communs), sous l’autorité de gardes SS. Les détenus étaient soumis au travail forcé et aux mauvaise traitements. Les prisonniers de droit commun exerçaient les fonctions subalternes de surveillance et avaient tous les pouvoirs pour affamer, maltraiter, rançonner les prisonniers politiques. Dans certains camps (par exemple à Buchenwald), les détenus communistes parvinrent à éliminer les droits communs et à assurer la gestion du camp, ce qui permit à certains d’entre eux de survivre jusqu’à l’effondrement du Troisième Reich. Une fois la guerre venue, les camps de concentrations servirent à enfermer également les résistants des différents pays européens conquis par l'armée allemande, ainsi que de nombreux civils des pays de l’Est et parfois des soldats soviétiques. On estime que près des deux tiers des déportés disparurent dans ces camps. Ce qui est appelé « camp d’extermination » sur la carte ci-dessous étaient en réalité des « centres de mise à mort ». Il ne s’agissait pas de « camps » dans la mesure où ne s’y trouvaient que des baraquements pour les gardes et quelques Juifs asservis servant dans les chambres à gaz et des fosses communes. Les juifs déportés des principaux ghettos polonais étaient tous assassinés dans les chambres à gaz dès l'arrivée de leur train. Le camp d’Auschwitz constituait une exception puisqu’il était composé de deux camps de concentration (Auschwitz I et Auschwitz III Monowitz où étaient installée des usines) et d’un centre de mise à mort installé dans la camp d’Auschwitz II Birkenau. C’est la raison pour laquelle les juifs déportés à Auschwitz depuis l’Europe de l’Ouest et du Sud subissaient une « sélection » dès leur descente du train. Les adultes en bonne santé étaient sélectionnés pour travailler tandis que les autres personnes étaient assassinés le jour même (voir le post sur les génocides). Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Camps_de_concentration_nazis#/media/Fichier:WW2_Holocaust_Europe_N-E_map-fr.svg 3.2 Les tournants de la guerre (1942-1943) Dès 1943, l’équilibre des forces en Europe et dans le Pacifique fut renversé au profit des Alliés. En URSS, les usines de l’ouest de la Russie avaient été démontées et remontées dans la région de l’Oural où elles furent mise au service de la production de guerre. De leur côté, les États-Unis mirent en place le Victory program qui permit de fabriquer des navires de guerre, des avions et des chars en grande quantité et en un temps record. Les Etats-Unis fournirent également un grand nombre de matériels militaire à la Grande Bretagne et à l'Union soviétique (des camions Studebaker et des équipements aéronautiques pour cette dernière). Mais le tournant majeur de la guerre fut la défaite allemande à Stalingrad . Durant l’été 1942, l’armée allemande tenta une percée vers le sud-est de la Russie pour s’emparer des champs de pétrole de Bakou. Elle atteignit seulement la Volga et la ville industrielle de Stalingrad transformée en camp retranché par les Soviétiques. L'artillerie et l'aviation allemandes la bombardèrent systématiquement. Une gigantesque bataille eut lieu dans les ruines des usines de la ville et autour de la ville, dont le nom devint le symbole de la résistance de l’armée soviétique. Staline exigea que la ville, en raison de son nom, soit défendue coûte que coûte et, de son côté, Hitler interdit à l’armée allemande de reculer. Celle-ci fut fixée à Stalingrad puis encerclée par l’armée soviétique en décembre. Le 2 février 1943, le général Von Paulus capitula. Sur les 300 000 soldats allemands, roumains et hongrois du départ, seuls 90 000 soldats, qui avaient pu rester vivants, surmonter la faim et le froid, furent faits prisonniers. 6 000 revinrent de leur captivité dans les camps soviétiques. On estime à près d'un million le nombre total de victimes civiles et militaires de cette bataille. A partir de cette date, l’armée allemande ne cessa de reculer devant l’armée soviétique qui remporta notamment en juillet 1943 la bataille de Koursk, la plus grande bataille de chars de l’histoire (au passage, il n'est sans doute pas anodin que l'armée ukrainienne ait attaqué l'oblast de Koursk durant l'été 2024 en raison du poids symbolique de ce nom). Parallèlement, les Britanniques dirigés par le général Montgomery remportèrent la bataille d’ El-Alamein en Libye en octobre 1942, et sauvèrent l’Égypte et le canal de Suez de la menace des blindés du général Rommel. Les Américains effectuèrent un débarquement en Afrique du nord (Casablanca, Oran, Alger), administrée par le régime de Vichy, le 8 novembre 1942. Hitler réagit en faisant envahir la zone non-occupée en France : désormais, toute la France était occupée par l’armée allemande. Les Allemands et les Italiens abandonnèrent la Libye et se fortifièrent en Tunisie pour bloquer l’avancée des Américains. Les Américains renversèrent également le rapport de force dans le Pacifique. Sous l’impulsion de l’amiral Nimitz, ils reconstituèrent leur flotte de guerre et l’organisèrent en Task forces réunissant différents types de navires autour d’un porte-avions. Ils remportèrent une première victoire aéronavale contre la flotte japonaise dans l’archipel de Midway , les 4 et 5 juin 1942. Dès lors, ils progressèrent d’île en île, en procédant par bonds successifs pour s’emparer, les unes après les autres, des îles puissamment fortifiées par les Japonais. Les débarquements des Marines étaient précédés de bombardements intenses et donnaient lieu à des combats acharnés et très coûteux en vies humaines. Les Américains reprirent les Philippines en février 1945, s’emparèrent d’Iwo Jima (voir à ce sujet les deux grands films de Clint Eastwood, Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima ) puis de l’île d’Okinawa en mai 1945. Depuis ces îles, leurs bombardiers pouvaient désormais atteindre le Japon et le bombarder. Document : Des Marines plantent le drapeau pendant la bataille d'Iwo Jima, le 23 février 1945 . Photographie de Joe Rosenthal. Cette image est l'image emblématique de la Bataille du Pacifique. Pour connaitre l'histoire de cette image, il faut voir Mémoires de nos Pères, le film de Clint Eastwood. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Raising_the_Flag_on_Iwo_Jima,_larger_-_edit1.jpg Source : La deuxième Guerre mondiale, récits et mémoire. Numéro spécial du Monde , mars 1994. 3.3 Vers la victoire des Alliés (1944-1945) En juillet 1943, les Alliés effectuèrent le débarquement en Sicile puis en Italie du Sud, depuis l'Afrique du Nord. Le 24 juillet 1943 Mussolini fut démis de ses fonctions et remplacé par le général Badoglio qui négocia avec les Alliés un armistice, signé le 3 septembre. Mais l’armée allemande envahit alors l’Italie et les Alliés furent contraints de l'affronter lors de très dures batailles. L’une des principales fut la bataille de Monte Cassino en mai 1944, où s’illustrèrent notamment les troupes françaises libres du général Juin, composées pour une grande partie de soldats algériens et marocains. Pendant ce temps, Mussolini, qui avait été mis en prison par le gouvernement italien puis libéré par des parachutistes allemands dirigés par Otto Skorzeny, créa la République fasciste italienne de Salo dans le nord de l’Italie, soutenue par l’armée allemande. Elle résista aux assauts des Alliés et des partisans italiens jusqu’au début de 1945. Le 6 juin 1944, les Alliés dirigés par le général américain Eisenhower, débarquèrent en Normandie . L’opération était délicate car les Allemands avaient fortifié toutes les côtes de l’Atlantique du Mur de l’Atlantique constitué de blockhaus et de défenses anti-aériennes. Malgré la boucherie de la plage d'Omaha Beach (4 000 morts) dévolue aux Américains, les Alliés purent établir une tête de pont mais, durant plusieurs jours, le risque fut grand de les voir repoussés par l’armée allemande. En juin et juillet 1944 eut lieu la « bataille du bocage », une horrible boucherie au cours de laquelle les soldats alliés et allemands se combattirent dans les haies du bocage normand. Les civils normands payèrent un lourd tribun puisque 8 000 d'entre eux périrent sous els bombardements de juin-juillet 1944. Leur supériorité matérielle et humaine permit aux Alliés de l’emporter au prix de très lourdes pertes. Encadré : deux films sur le débarquement de Normandie Nous connaissons toutes et tous les grands films américains concernant le débarquement en Normandie, Le jour le plus long (1962) et Il faut sauver le soldat Ryan (1998). Ils ont déterminé notre façon de voir cet événement. Comme ils pointent logiquement la focale sur les soldats américains, ils nous font oublier le rôle principal joué par les soldats de l’Empire britannique qui étaient bien plus nombreux que les Américains. Ensuite, Le jour le plus long, centré sur la seule journée du 6 juin 1944, a longtemps amené à penser que le plus difficile avait été réalisé à l’issue de cette journée et que John Wayne, sur sa brouette, allait facilement partir à l’assaut de la Normandie et de la France lors des jours suivants. Les tribulations de Tom Hanks, dans Il faut sauver le soldat Ryan, rappellent au contraire que les journées et les semaines qui suivirent le débarquement furent très difficiles. Ce film fait écho aux travaux des historiens qui ont renseigné l’horreur de la guerre du bocage, très dure à la fois pour les soldats et pour les civils normands victimes des bombardements alliés. Il nous invite à penser le débarquement au-delà de la journée du 6 juin, sur le temps plus long des mois de juin et de juillet. Le second film, sans doute plus juste sur le plan historique, a remplacé le premier dans notre représentation de l’événement. Les troupes alliées qui combattaient en Italie débarquèrent en Provence le 15 août 1944. Parmi ces troupes, se trouvaient les troupes françaises libres composées d’un grand nombre de combattants algériens et marocains. Elles remontèrent la vallée du Rhône pour effectuer la jonction avec les troupes alliées débarquées en Normandie. Certains généraux allemands commencèrent à douter de la possibilité de l'emporter et des capacités d'Hitler à mener le combat. Ces généraux conservateurs, souvent issus de la noblesse prussienne, pas vraiment démocrates et qui avaient soutenu Hitler dans son effort de réarmement de l'Allemagne, organisèrent un attentat contre Hitler. Leur objectif était de conclure une paix séparée avec la Alliés occidentaux et de prendre le pouvoir en Allemagne, et éventuellement de poursuivre la guerre contre le communisme. L'explosion de la bombe déposée le 20 juillet 1944 par le colonel von Stauffenberg dans le quartier général d'Hitler en Prusse orientale n'occasionna que des blessures légères à ce dernier. La répression fut terrible : près de 5 000 officiers furent torturés et exécutés. Les nazis purent alors occuper l'essentiel des postes de direction de l'armée allemande. Cependant, les Alliés piétinèrent devant la frontière allemande au cours de l’hiver 1944-1945. Leurs lignes de ravitaillement étaient très étirées depuis les ports de la Normandie et les soldats manquaient de vivres et de nourriture. Par exemple, le ravitaillement américain était débarqué dans le port de Granville et acheminé par camions sur des routes en mauvais état, jusqu’à la frontière belge. Ces capacités de transports limitées réduisaient les capacités d’approvisionnement des troupes américaines. Surtout, l’armée allemande réalisa une contre-offensive dans les Ardennes en décembre 1944, qui mit les Alliés en difficulté durant plusieurs semaines. La victoire sur l'Allemagne nazie fut durement acquise. L'armée allemande se défendit jusqu'au bout, épaulée par les jeunes allemands fanatisés qui s'engagèrent également dans les combats. Le film Fury , avec Brad Pitt, montre l'accablement des soldats américains subissant de lourdes pertes jusqu'au dernier moment, mais aussi celui des civils allemands désespérés et maintenus dans la terreur par le régime nazi. 3.4. L’organisation de la victoire et de la paix Après s’être réunis à Téhéran en novembre 1943 pour fixer la stratégie militaire et évoquer l’ouverture d’un second front en France, Churchill, Roosevelt et Staline se réunirent à Yalta , en Crimée, en février 1945. L’objectif était d’organiser la paix, une fois l’Allemagne nazie vaincue. La déclaration finale de la conférence garantissait des élections libres afin d’élire des gouvernements représentatifs garants de la démocratie, dans tous les pays d’Europe libérés. Cependant, cette déclaration ne fut pas vraiment respectée dans les pays d’Europe de l’Est libérés par l’armée soviétique. Document : Churchill, Roosevelt et Staline à la conférence de Yalta . Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Conf é rence_de_Yalta#/media/Fichier:Yalta_Conference_1945_Churchill,_Stalin,_Roosevelt.jpg Au début de 1945, l’offensive contre l’Allemagne fut générale. Alors que les combats faisaient rage aux frontières de l’Allemagne, les escadrilles britanniques et les américaines bombardaient systématiquement les villes allemandes. La raison officielle de ces bombardements était la destruction des usines, des nœuds de communication et des objectifs militaires. De fait, ce furent surtout les villes qui furent détruites car les Allemands avaient réussi à enterrer ou déplacer leurs usines. En juillet 1943, la ville de Hambourg fut réduite en cendres par des bombes incendiaires lors de l'opération américano-britannique "Gomorrhe" qui fit environ 40 000 morts. Les 13 et 14 février 1945, des vagues de d'avions britanniques et américains bombardèrent la ville de Dresde peuplée de 600 000 habitants auxquels s'ajoutaient 300 000 réfugiés. La première vague de bombardiers lâcha des centaines de milliers de bombes de forte puissance pour briser les fenêtres et les toitures. La seconde vague lâcha des des bombes incendiaires au phosphore qui provoquèrent des incendies dont la propagation était favorisée par les destructi ons précédentes. On ne sait pas exactement combien de personnes disparurent car, dans de nombreux abris ne subsistaient plus que d'épaisses couches de cendres. Les évaluations vont de 25 000 à 100 000 morts. Cette ville ne présentait aucun intérêt stratégique, elle n'accueillait ni usines ni casernes. Il est fort probable que ce type de bombardement était destiné à briser psychologiquement la population civile. Du côté soviétique, la terreur était moins industrielle : pillages, massacres de masse, viol systématique de toutes les femmes allemandes. Une course de vitesse s’engagea entre les Britanniques et les Américains d’une part, et les Soviétiques d’autre part. Même s’ils étaient alliés, les deux camps souhaitaient conquérir le plus possible de territoires allemands afin d’être en position de force face à l’autre camp pour organiser la paix. Finalement, l’armée soviétique parvint à Berlin le 19 avril où elle livra des combats acharnés dans les ruines de la ville. Le suicide d’Hitler, le 2 mai, permit de mettre fin à la résistance des Allemands. La capitulation sans condition fut signée à Reims le 8 mai 1945, et confirmée à Berlin avec les Soviétiques le 9 mai 1945. Les dirigeants des trois puissances victorieuses se réunirent à Potsdam du 17 juillet au 2 août 1945 : Churchill (remplacé au cours de la conférence par le travailliste Atlee qui venait de gagner les élections en Grande-Bretagne), Truman (qui avait remplacé Roosevelt mort le 12 avril 1945) et Staline. Document : Churchill, Truman et Staline à la conférence de Potsdam. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Conf é rence_de_Potsdam#/media/Fichier:L_to_R,_British_Prime_Minister_Winston_Churchill,_President_Harry_S._Truman,_and_Soviet_leader_Josef_Stalin_in_the..._-_NARA_-_198958.jpg Les Alliés se mirent d’accord sur le statut de l’Allemagne (occupée militairement et divisée en quatre zones d’occupation soviétique, américaine, britannique et française, de même pour la ville de Berlin située au milieu de la zone d’occupation soviétique) et sur le déplacement des frontières de la Pologne vers l’ouest jusqu’à la ligne Oder-Neisse. L’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon fut également évoquée. Mais les tension demeurèrent sur la nature des régimes politiques inféodés à l’URSS qui se mettaient progressivement en place en Europe de l’Est. Pendant ce temps, la guerre faisait toujours rage dans le Pacifique. A partir du printemps 1945, après la prise des iles d'Iwo Jima et d'Okinawa et de leurs aéroports, l’aviation américaine bombarda systématiquement les villes japonaises, occasionnant de très lourdes pertes civiles. Le président américain Truman décida le bombardement atomique d’ Hiroshima le 6 août 1945 et de Nagasaki le 9 août 1945. L’argument officiel était que ce bombardement aurait mis directement fin à la guerre et épargné un million de vies humaines qui auraient été détruites par un débarquement américain au Japon. En réalité, on sait que le Japon n’était plus qu’un champ de ruines et que l’empereur du Japon avait essayé d’engager des pourparlers de paix dès le mois de juillet. La raison du bombardement atomique est sans doute ailleurs. En vertu des accords de Potsdam, les Soviétiques avançaient alors en Corée pour combattre les Japonais et ils se rapprochaient dangereusement des intérêts américains. Il est donc possible que ces bombardements atomiques constituaient un message en direction des Soviétiques. Le 2 septembre 1945, les représentants du Japon signèrent la capitulation du Japon à bord de l’ USS Missouri . Les Américains avaient déjà commencé à occuper le Japon. Conclusion Le bilan de la Deuxième Guerre mondiale est bien connu. Des pays entiers étaient en ruine : le Japon, l'Allemagne, la Pologne, La Biélorussie, l'Ukraine, l'ouest de la Russie. L'Italie, la France et la Grande Bretagne étaient économiquement exsangues. Seuls les Etats-Unis sortirent renforcés sur le plan économique. Le bilan humain est terrible : entre 60 et 70 millions de morts, dont la plus grande partie était constituée de civils, victimes de génocide, victimes d'exactions et des bombardements, victimes de la faim (par exemple, 1,5 millions de morts de faim au Bengale) et de maladies. L'Union soviétique perdit entre 22 et 27 millions de personnes, l'Allemagne entre 6 et 8 millions, le Japon entre 2,5 et 3 millions, la Chine entre 10 et 20 millions. L'humanité sortit également traumatisée de la guerre. Les images des camps de concentration libérés par les armées alliées au printemps 1945 montrèrent l'ampleur des mauvais traitements qui pouvaient être infligés à des êtres humains. Le bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki firent prendre conscience à l'humanité qu'elle disposait désormais de moyens de destruction massifs. Vingt-quatre dirigeants nazis furent jugés par les Alliés lors du procès de Nuremberg qui s'est tenu du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946. Ils furent jugés pour complot, crimes contre la paix, crimes de guerre, et crimes contre l'humanité. De même, vingt-huit dirigeants japonais (mais pas l'empereur) furent jugés pour des motifs identiques lors du procès de Tokyo, en 1946.
- La France dans la Deuxième Guerre mondiale
Résistance et collaboration. Les persécutions des Juifs et des Tsiganes Par Didier Cariou, maître de conférence HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Bretagne occidentale Références bibliographiques : AGLAN Alya (2017). La France défaite 1940-1945. Documentation photographique n° 8120. La documentation française. BEAUPRE, Nicolas (2012/2019). 1914-1945 Les Grandes Guerres . Rééd. Histoire de France, Folio. NOIRIEL, Gérard (2019). Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours. Agone. ROUSSO, Henry (2007). Le régime de Vichy . PUF, Que-sais-je ? ROUSSO, Henry (2015). Le régime de Vichy. Textes et documents pour la classe n°1088, Canopé Éditions. Mort-clés : Débâcle, Exode, Maréchal Pétain, général De Gaulle, Armistice, Zone occupée, Zone non-occupée, Prisonniers de guerre, Tirailleurs sénégalais Régime de Vichy, État français, Laval, Pleins pouvoirs constitutionnels, Actes constitutionnels, Tribunaux d’exception, Maréchal, nous voilà, Révolution nationales, « Travail, famille, patrie », 1er mai, Charte du travail, « La terre, elle, ne ment pas », Comités d’organisation, Fête des mères, Collaborationnistes, Collaboration d’État, Entrevue de Montoire, Collaboration économique, STO, Collaboration militaire, LVF, Collaboration policière, Bousquet, Milice, Rationnement, Marché noir. Génocide des Juifs, Révision des naturalisations, Statut des Juifs, Recensement des Juifs, Aryanisation, Commissariat général aux question juives, Drancy, Étoile jaune, Rafle du Vel’d’Hiv’, Discours de Chirac en 1995, Livret de circulation des Tsiganes, Camps. Résistance, Appel du 18 juin 1940, France libre, FFL, Grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais, Actes de résistance, Graffitis, Tracts, Réseaux, Mouvements, Sabotage, Attentats, Exécutions, FTP, FTP-MOI, Affiche rouge, Jean Moulin, CNR, CFLN, GPRF, FFI, Programme du CNR, Libération, Épuration. Que dit le programme ? Comme pour la Première Guerre mondiale, il est attendu que l’étude de la Seconde Guerre mondiale parte des traces qui en sont restées dans les paysages, dans les archives, dans la mémoire familiale. Pour le reste, la fiche Eduscol est assez elliptique : Extrait de la fiche Eduscol, « La France des guerres mondiales à l’Union européenne » : Introduction Aujourd'hui encore, la vie politique et la société française sont largement structurées par la référence à la période de l’Occupation, de la collaboration et de la résistance. La connaissance de cette période historique est nécessaire à la compréhension d’un passé vécu par nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents, qu’ils aient vécu en France ou dans les anciennes colonies. Pour ces raisons, ce chapitre est sans dote le plus essentiel de tous les chapitres d’histoire figurant dans le programme du cycle 3. Étudier la France dans la Deuxième Guerre mondiale permet également de comprendre des enjeux politique essentiels pour la société française d’aujourd’hui et de se défier des thèses nauséabondes qui polluent régulièrement le champ politique. La persécution et la déportation des Juifs, qui furent largement le fait du régime de Vichy, posent plus largement la question des discriminations et de la citoyenneté : que signifie concrètement le fait de discriminer des personnes et de leur ôter l’accès à la citoyenneté en raison de leur appartenance à une supposée race ? L’opposition entre la collaboration et la résistance pose la question des valeurs que nous devons défendre : fallait-il profiter de la défaite de l’armée française face à l’armée allemande pour mettre en place une dictature d’extrême-droite supprimant la démocratie et les principes issus de la Révolution française, ou fallait-il au contraire s’engager pour défendre ces derniers ? 1. La Débâcle de mai-juin 1940 1.1. La Débâcle et l'Exode Rappelons que l’armée allemande attaqua les Pays-Bas et la Belgique le 10 mai 1940, puis la France le 13 mai en passant par les Ardennes. Elle prit à revers l’armée française qui se pensait protégée par les fortifications de la ligne Maginot. Malgré des combats parfois acharnés, l’armée française, que l’on pensait la première au monde, fut battue en un mois. C’est ce que l’on appela la Débâcle . Au même moment, les populations civiles du Nord-Est de la France fuirent l’avancée de l’armée allemande pour se réfugier au sud de la Loire, dans un chaos généralisé. C’est l’ Exode , qui vit huit à dix millions de personnes partir sur les routes, essentiellement des femmes, des enfants et des personnes âgées, puisque les hommes combattaient. Par exemple, 180 000 Lillois sur un total de 200 000 habitants quittèrent la ville de Lille. Il est important de rappeler ce double traumatisme pour expliquer pourquoi Pétain a pu être accueilli comme un sauveur pour les populations désemparées. Au sein du gouvernement français dirigé par Paul Reynaud, se posa alors la question de la poursuite de la guerre. Deux options étaient possibles : la capitulation militaire ou l’armistice. La capitulation supposait la reconnaissance de la défaite sur le terrain, mais n’excluait pas la poursuite des hostilités, par exemple en Afrique du Nord. Cette option était défendue par le général de Gaulle (récent sous-secrétaire d’État à la guerre depuis le 5 juin) et par Paul Reynaud, le président du Conseil (équivalent de notre premier ministre). L’armistice, quant à elle, engageait la responsabilité politique du gouvernement et mettait fin à toute hostilité. Cette option était défendue par Pétain, ministre de la guerre. Reynaud démissionna le 16 juin. Le président de la République Albert Lebrun nomma alors le maréchal Pétain président du Conseil. Le 17 juin 1940, par un discours radiodiffusé, Pétain annonça son intention de demander l’armistice à l’Allemagne. Document : Le discours radiodiffusé du maréchal Pétain, le 17 juin 1940 Français ! À l’appel de M. le président de la République, j’assume à partir d’aujourd’hui la direction du gouvernement de la France. Sûr de l’affection de notre admirable armée, qui lutte avec un héroïsme digne de ses longues traditions militaires contre un ennemi supérieur en nombre et en armes, sûr que par sa magnifique résistance elle a rempli son devoir vis-à-vis de nos alliés, sûr de l’appui des anciens combattants que j’ai eu la fierté de commander, sûr de la confiance du peuple tout entier, je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. En ces heures douloureuses, je pense aux malheureux réfugiés, qui, dans un dénuement extrême, sillonnent nos routes. Je leur exprime ma compassion et ma sollicitude. C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. Que tous les Français se groupent autour du gouvernement que je préside pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour n’écouter que leur foi dans le destin de la patrie. Source : https://www.france-libre.net/discours-petain/ Le 18 juin 1940, le général de Gaulle, éphémère sous-secrétaire d’État du gouvernement Reynaud, arrivé en Angleterre la veille, prononça son appel à la résistance sur les ondes de la BBC, qui fut en réalité très peu entendu, afin de contredire le discours tenu la veille par Pétain. Ces deux discours témoignent d’analyses diamétralement opposées sur la situation internationale. Pétain partageait l’avis du théoricien d’extrême-droite Charles Maurras pour qui la défaite fut une « divine surprise » qui permettrait d’en finir avec la République (la « gueuse ») et les mesures du Front populaire. Pétain considérait également que l’Allemagne allait gagner la guerre et que la défaite de la Grande-Bretagne était proche. Il fallait donc se placer du côté du futur vainqueur pour ménager une bonne place à la France dans la future Europe allemande. L’annonce de l’armistice soulagea la plupart des français égarés sur les routes de l’Exode. Pour De Gaulle au contraire, il fallait poursuivre le combat aux côté des Britanniques en s’appuyant sur les ressources de l’empire colonial, en attendant l’engagement des États-Unis qui renverserait le rapport des forces à l’échelle mondiale. 2.2. L'armistice du 22 juin 1940 Le traité d’ armistice fut signé le 22 juin 1940 dans le wagon de Rethondes (à côté de Compiègne), là où avait été signé l’armistice de 1918. La France fut coupée en deux zones de part et d’autre de la ligne de démarcation séparant la zone occupée (le nord et tout le littoral atlantique, rassemblant toutes les régions industrielles) de la zone non-occupée (on disait alors la « zone nono »). Cette ligne de démarcation fut étroitement surveillée et il fallait présenter un laissez-passer ( Ausweis ), très difficile à obtenir, aux rares points de passage autorisés. A l’intérieur de la zone occupée, les départements du Nord et du Pas-de-Calais furent rattachés aux autorités d’occupation allemandes de Bruxelles, l’Alsace et la Moselle furent annexées par le Reich. Les juifs en furent expulsés et les Alsaciens-mosellans subirent une germanisation forcée (interdiction de parler français, changement du nom des rues et des villes, nazification de l'enseignement, service militaire obligatoire dans l'armée allemande à partir de 1941). La France dut payer des frais d’occupation d’un montant exorbitant de 20 milliards de marks (400 millions de Francs) par jour pour financer l’entretien des troupes d’occupation. En outre, le taux de change du mark passa arbitrairement à 20 francs pour un mark, contre 12 pour un avant la guerre. La zone occupée fut placée sous l’autorité d’une administration allemande dépendant du Haut commandement de l’armée de terre ( Oberkommando der Wermacht, OKW) et dirigée par une administration militaire ( Militärbefehlshaber im Frankreich, MBF) à la tête de la laquelle fut placé le général Otto von Stülpnagel, puis son cousin le général Karl-Heinrich von Stülpnagel à partir de février 1942 (ces deux personnages sont restés tristement célèbres car leur nom figurait en bas des affiches annonçant les condamnations à morts et les exécutions des résistants). Le MBF était installé à l’hôtel Majestic , à Paris. Dans chaque chef-lieu de département, une Feldkommandantur administrait le département sous l’autorité du MBF. A l’échelon inférieur venaient les Kreiskommandantur . La zone non-occupée serait administrée par un gouvernement français reconnu par la communauté internationale. En zone occupée, l’administration française devait se mettre au service des autorités allemandes tout en se trouvant sous l’autorité du futur régime de Vichy. De même, la propagande du régime de Vichy s’exerçait en zone occupée aux cotés de la propagande allemande. Comme nous le verrons plus loin, la collaboration avec l’occupant était présentée par la propagande de Vichy comme un moyen d’établir l’autorité du régime de Vichy sur la totalité du territoire national. L’armée française fut réduite à 100 000 hommes et les 1,6 millions de prisonniers de guerre ne seraient pas libérés avant la signature d’un traité de paix définitif. L’empire colonial restait sous l’autorité du futur régime de Vichy. Au total, ces clauses très dures constituaient le pendant des clauses du traité de Versailles. Document : Carte de la France occupée 1940-1944 Source : http://www.enseigner-histoire-shoah.org/outils-et-ressources/chronologie-et-cartes/cartes.html Encadré : les prisonniers de guerre français Environ 1,8 millions de soldats français furent faits prisonniers en mai-juin 1940 et 1,6 furent transférés en Allemagne. Un million étaient toujours captifs en 1945. Ils constituaient la plus grande partie des hommes français âgés de 20 à 40 ans, leur moyenne d’âge étant de trente ans. La plupart étaient pères de famille. Les soldats et les sous-officiers furent enfermés dans des Stalag ( Stammlager ), les officiers dans des Oflag ( Ofitzierlager ), répartis dans toute l’Allemagne. Les soldats furent très vite mis au travail dans des usines, des mines ou sur des exploitations agricoles et les sous-officiers furent « démilitarisés » pour les soustraire aux clauses de la Convention de Genève qui interdit de faire travailler les sous-officiers prisonniers de guerre. La captivité fut très difficile en raison de la dureté des conditions de travail, de l’éloignement de la famille et de la sous-alimentation (pour les prisonniers travaillant dans les usines et les mines). Ces conditions n’avaient bien entendu rien à voir avec celles des déportés politiques dans les camps de concentration et encore moins avec celles des Juifs exterminés dans les centres de mise à mort. Lorsqu’ils rentrèrent dans leurs foyers en 1945, les prisonniers de guerre représentaient une armée vaincue, ils étaient en mauvaise santé et vêtus d’uniformes dépareillés. Ils faisaient pâle figure à côté des soldats britanniques et américains victorieux. Il leur fut souvent difficile de reprendre leur place sur le marché du travail et surtout dans leur famille. Il leur fallu retisser les liens avec leur femme et leurs enfants qui avaient su se débrouiller sans eux pendant cinq ans. Il s’agit de l’un des traumatismes majeurs de la société française au cours du XXe siècle, et qui demeure peu évoqué encore aujourd’hui. L’un des rares films sur ce sujet est La vache et le prisonnier , un film de Henri Verneuil (1959) avec Fernandel. Cette comédie dramatique a mal vieilli mais elle rend bien compte de la misère des prisonniers de guerre français qui avaient bien accueilli ce film lors de sa sortie. Au cours de la campagne de France, les soldats allemands commirent des atrocités à l'encontre les soldats français venus d’Afrique, que l’on nommait les Tirailleurs sénégalais . Ces actes signalent le racisme des soldats allemands envers les Africains et commencent seulement à être vraiment connus. Le fait le plus connu, mais rarement raconté dans sa globalité, a trait à un premier acte d’héroïsme de Jean Moulin, alors préfet de l’Eure-et-Loir. Des civils avaient été tués par un bombardement allemand, le 14 juin 1940, dans un village proche de Chartres. Un colonel allemand voulut obliger Jean Moulin à signer un protocole reconnaissant faussement qu’une section du 26e Régiment de Tirailleurs Sénégalais, qui avait vaillamment combattu les troupes allemande aux alentours de Chartres à la mi-juin 1940, aurait commis des atrocités contre ces civils et les avaient exécutés. Frappé par les officiers allemands parce qu’il refusait de signer ce protocole mensonger, Jean Moulin tenta de se suicider en se tranchant le cou avec un débris de verre. Il se rétablit rapidement puis, révoqué de ses fonctions de préfet, rejoignit la Résistance. Il convient de préciser que, jusqu’à une date très récente, les manuels d’histoire de lycée expliquaient que Jean Moulin avait tenté de suicider pour ne pas avoir à signer un document remettant en cause l’honneur de l’armée française, sans plus de précisions. Document : Jean Moulin évoque son refus de signer le protocole Le nazi, prenant la feuille qu’il m’a tendue tout à l’heure : - Aux termes du protocole, des effectifs français et notamment des soldats noirs ont emprunté, dans leur retraite, une voie de chemin de fer près de laquelle ont été trouvés, à 12 km environ de Chartres, les corps mutilés et violés de plusieurs femmes et enfants. Moi – Quelles preuves avez-vous que les tirailleurs sénégalais sont passés exactement à l’endroit où vous avez découvert les cadavres ? Le nazi – On a retrouvé du matériel abandonné par eux. Moi – Je veux bien le croire. Mais en admettant que des troupes noires soient passées par là, comment arrivez-vous à prouver leur culpabilité ? Le nazi – Aucun doute à ce sujet. Les victimes ont été examinées par des spécialistes allemands. Les violences quelles ont subies offrent toutes les caractéristiques des crimes commis par les nègres. Malgré l’objet tragique de cette discussion, je ne peux m’empêcher de sourire : « Les caractéristiques des crimes commis par les nègres ». C’est tout ce qu’ils ont trouvé comme preuves (…). Le petit officier blond, que j’appelle désormais mon bourreau n°1, fait un geste au soldat qui pointe sa baïonnette sur ma poitrine en criant en allemand : « Debout ! » Dans un sursaut douloureux, je me redresse. J’ai terriblement mal. Je sens que mes jambes me portent difficilement. Instinctivement, je m’approche d’une chaise pour m’asseoir. Le soldat la retire brutalement et me lance sa crosse sur les pieds. Je ne peux m’empêcher de hurler : « Quand ces procédés infâmes vont-ils cesser ? dis-je après avoir quelque peu repris mes esprits. - Pas avant, déclare mon bourreau n°1, que vous n’ayez signé le protocole ». Et à nouveau il me tend le papier (…). Ils me traînent maintenant jusqu’à une table où est placé le « protocole ». - Moi – Non je ne signerai pas. Vous savez bien que je ne peux apposer ma signature au bas d’un texte qui déshonore l’armée française ». Source : Jean Moulin, Premier combat (hiver 1940-1941), Minuit, 1983 (Cité dans : I. Bournier et M. Pottier, Paroles d’indigènes. Les soldats oubliés de la Seconde Guerre mondiale , Librio, 2006, p. 25-26) Dans la région de Lyon, où ils avaient résisté à l’avancée allemande, 188 tirailleurs sénégalais, 6 tirailleurs nord-africains et 2 légionnaires furent exécutés à la mitrailleuse de char, le 20 juin 1940. Ils sont toujours inhumés à Chasselay, dans une enceinte militaire qui leur est consacrée. Cet épisode fut relaté dans un article du journal Le Monde du 16 juin 2020. Document : Le 20 juin 1940 dans l’après-midi, des tirailleurs faits prisonniers et désarmés sont conduits à l’écart de Chasselay (Rhône) . COLLECTION BAPTISTE GARIN Document : Deux tanks les exécutent avec leurs mitrailleuses. COLLECTION BAPTISTE GARIN Document : Les corps abandonnés sur place . COLLECTION BAPTISTE GARIN Au total, entre 1 500 et 3 000 soldats africains furent massacrés en France par les SS ou les soldats de la Wehrmacht au mois de juin 1940. Une dernière précision. Les 7 et 8 novembre 1942, les Américains débarquèrent en Algérie et au Maroc, dont ils s'emparèrent assez facilement, en dépit d'un début de résistance des troupes françaises favorables au régime de Vichy. En mesure de rétorsion, les Allemands envahirent la zone non-occupée. 2. Le régime de Vichy et la collaboration 2.1. L’installation du régime de Vichy Le régime de Vichy présente deux faces complémentaires. D’une part, ce régime servit à gérer les conséquences de la défaite et de l’occupation des deux tiers de la France par l’armée allemande, tout en s’efforçant de ménager une place pour la France dans la future Europe allemande. Cette perspective explique la politique de la collaboration. D’autre part, ce régime chercha à profiter de la situation pour changer en profondeur la vie politique et la société française selon les orientations des courants d’extrême-droite français, anti-démocratiques et antisémites. Le gouvernement français s’installa, pour toute la durée de la guerre, à Vichy , une ville thermale proche de la ligne de démarcation et dont les nombreux hôtels pouvaient accueillir les services de l’État. L’ancien président du Conseil Pierre Laval intrigua pour obtenir l’effacement du Parlement et pour mettre en place un gouvernement dirigé par lui-même, sous l’autorité du maréchal Pétain. Le 10 juillet, la chambre des Députés et le Sénat réunis en Assemblée nationale au casino de Vichy votèrent par 570 voix contre 80 (dont le sénateur-maire de Brest, Victor Le Gorgeu, qui mérite bien qu'un boulevard de Brest, le long de la fac de sciences, porte son nom) et 17 abstentions (sachant que les élus communistes avaient été déchus de leur mandat et que 27 parlementaires étaient absents car ils s’étaient rendus en Afrique du Nord) les pleins pouvoirs constitutionnels au maréchal Pétain, âgé de 84 ans. Ils adoptèrent le texte de la loi constitutionnelle suivante : Document : Loi constitutionnelle votée le 10 juillet 1940 L’Assemblée nationale donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’État français. Cette constitution devra garantir les droits du travail, de la famille, de la patrie. Elle sera ratifiée par la nation et appliquée par les Assemblées qu’elle aura créées. Remarquons au passage que la future devise du régime de Vichy, "travail, famille, patrie", figure déjà dans ce texte. Le 11 juillet le président Albert Lebrun dût résigner ses fonctions, laissant la voie libre à Pétain qui devint l’équivalent, en même temps, du président du Conseil et du président de la République. Les 11 et 12 juillet, Pétain promulgua quatre « actes constitutionnels » qui abrogèrent les institutions républicaines et qui instaurèrent sa dictature sous le nom de « l’État français » et son programme de la « Révolution nationale ». Document : les actes constitutionnels des 11 et 12 juillet 1940 Acte constitutionnel n°1 Nous, Philippe Pétain, maréchal de France, Vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, Déclarons assumer les fonctions de chef de l’État français. En conséquence, nous décrétons : L’article 2 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875 est abrogé. Acte constitutionnel n°2 fixant les pouvoirs du chef de l’État français Nous, maréchal de France, chef de l’État français; Vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, Décrétons: Article 1er – § premier. Le chef de l’État français a la plénitude du pouvoir gouvernemental, il nomme et révoque les ministres et secrétaires d’État, qui ne sont responsables que devant lui. § 2. Il exerce le pouvoir législatif, en conseil des ministres: 1° Jusqu’à la formation de nouvelles Assemblées;. 2° Après cette formation, en cas de tension extérieure ou de crise intérieure grave, sur sa seule décision et dans la même forme. Dans les mêmes circonstances, il peut édicter toutes dispositions d’ordre budgétaire et fiscal. § 3. Il promulgue les lois et assure leur exécution. § 4. Il nomme à tous les emplois civils et militaires pour lesquels la loi n’a pas prévu d’autre mode de désignation. § 5. Il dispose de la force armée. § 6. Il a le droit de grâce et d’amnistie. § 7. Les envoyés et ambassadeurs des puissances étrangères sont accrédités auprès de lui. Il négocie et ratifie les traités. § 8: Il peut déclarer l’état de siège dans une ou plusieurs portions du territoire. § 9. Il ne peut déclarer la guerre sans l’assentiment préalable des Assemblées législatives. Article 2 – Sont abrogées toutes dispositions des lois constitutionnelles des 24 février 1875, 25 février 1875 et l6 juillet 1875, incompatibles avec le présent acte. Acte constitutionnel n°3 prorogeant et ajournant les chambres Nous, maréchal de France, chef de l’État français ; Vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, Décrétons : Article 1er – Le Sénat et la Chambre des. députés subsisteront jusqu’à ce que soient formées les Assemblées prévues par la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940. Art. 2 – Le Sénat et la Chambre des députés sont ajournés jusqu’à nouvel ordre. Ils ne pourront désormais se réunir que sur convocation du chef de l’État Art. 3 – L’article 1er de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 est abrogé. Acte constitutionnel n°4 relatif à la suppléance et à la succession du chef de l’État Nous, maréchal de France, chef de l’État français ; Vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, Décrétons : Article 1er – Si pour quelque cause que ce soit avant la ratification par la Nation de la nouvelle Constitution, nous sommes empêché d’exercer la fonction de chef de l’État, M. Pierre Laval, vice-président du conseil des ministres, l’assumera de plein droit. Art. 2 – Dans le cas où M. Pierre Laval serait empêché pour quelque cause que ce soit, il serait à son tour remplacé par la personne que désignerait, à la majorité de sept voix, le conseil des ministres. Jusqu’à l’investiture de celle-ci, les fonctions seraient exercées par le conseil des ministres Source : https://www.legifrance.gouv.fr/download/securePrint?token=Pb9sv@3yGv0vf6eXBOpB Ces actes débutaient donc par un « Nous, maréchal de France » très monarchique et très militaire. Les deux premiers actes constitutionnels mettaient fin à la République en abrogeant les lois constitutionnelle de 1875 et en instaurant la dictature personnelle de Pétain : il s’arrogeait le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et une partie du pouvoir judiciaire. Le troisième acte ajournait la Chambre des députés et le Sénat et le quatrième acte organisait sa succession en désignant Pierre Laval comme son « dauphin ». Ces actes abolirent le principe de la souveraineté nationale et du mandat électif puisque, désormais, l’autorité était conférée par l’échelon hiérarchique supérieur. Selon ce principe, les conseils généraux des départements (12 octobre 1940) furent remplacés par des commissions administratives départementales nommées par les préfets qui devaient eux-mêmes prêter serment de fidélité à Pétain. Dans les communes de plus de 2 000 habitants, le maire et les adjoints devaient également être nommés par le préfet (16 novembre 1940). En avril 1941, furent créées dix-huit préfectures régionales censées recréer les provinces de l’Ancien Régime. Elles servirent surtout à renforcer le contrôle de l’État car les préfets régionaux possédaient des pouvoirs étendus en matière de police et de ravitaillement. A cette occasion le département de Loire-inférieure fut détaché de la région Bretagne et rattaché à la nouvelle région qui serait nommée plus tard Pays de la Loire. Sur le plan judiciaire, les magistrats durent prêter un serment de fidélité à Pétain (contre le principe de séparation des pouvoirs) et des tribunaux d’exception furent mis en place : en 1941, la Cour suprême de justice réunie à Riom jugea les dirigeants de la Troisième république (les présidents du Conseil Léon Blum et Édouard Daladier, le général Gamelin, etc.) qui furent condamné à la réclusion criminelle à perpétuité par Pétain, et les Sections spéciales jugèrent les résistants (assimilés à des terroristes). Pour assurer une plus grande efficacité répressive, la police fut centralisée et placée sous l’autorité de l’État. Ainsi, la loi du 23 avril 1941, tout d’abord dans la zone non-occupée, centralisa les polices municipales dans une police nationale qui ne dépendrait plus des maires mais de l’État. Ces mesures, inspirées par les idées antiparlementaires d’extrême-droite, marquèrent la fin de la démocratie représentative et le rejet des élections remplacées par les nominations. En outre, les principales libertés publiques furent suspendues : les partis politiques et les syndicats furent dissous et les opposants furent pourchassés. Les symboles républicains perdurèrent (la Marseillaise, interdite en zone occupée, la fête nationale du 14 juillet, le drapeau tricolore). Mais une symbolique alternative se développa : le chant Maréchal nous voilà ! devint l'hymne du régime, les bustes du maréchal remplacèrent les bustes de Marianne dans les mairies. La propagande fut intense à la radio où l'on entendant fréquemment le Maréchal, aux actualités cinématographiques, dans les écoles et par la voie d’affichages. De nombreuses furent rebaptisées du nom de Pétain. Par exemple, la rue de la République à Saint-Denis devint la rue du Maréchal Pétain. Le 11 novembre ne fut plus férié, en revanche, la fête de Jeanne d'Arc fut officiellement mise en place. Un exemple de film de propagande : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe01000825/une-page-d-histoire-les-88-ans-de-petain Document : Bustes de Pétain pour les mairies et les préfectures, mars 1943. Source : Textes et documents pour la classe n° 1088, 2015, p. 17. Document : Bon point à l'effigie du Maréchal Pétain distribué aux enfants par la Légion française des combattants (1940-1944) Recto et verso. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bon_point.jpg 2.2. Les caractéristiques du régime de Vichy 2.2.1. Dictature traditionaliste ou dictature fasciste ? L’État français était une dictature dirigée par la figure charismatique du maréchal Pétain (1856-1953), le « vainqueur de Verdun », figure paternelle apte à rassurer la population perturbée par une défaite sans précédent. Pétain assuma une extrême personnalisation du pouvoir marquée par une très forte propagande exaltant sa figure et son action. Cependant, les historien·nes ne considèrent pas qu’il exerçait réellement une dictature personnelle car il n’était pas la source de toutes les décisions du régime de Vichy où s’affrontaient des hommes politiques de diverses obédiences. Pétain incarnait surtout la figure de l’homme providentiel en un moment où tous les repères politiques et sociaux avaient disparu. De fait, les dirigeants de Vichy comptaient sur l’ aura de Pétain pour faire accepter leurs propres décisions à la population. Ils pensaient que si ces décisions étaient perçues comme émanant de Pétain (et non pas de Laval, par exemple, qui était globalement détesté), alors elles passeraient mieux auprès de l’opinion publique. Un débat a longtemps animé les historien·nes : le régime de Vichy s’apparentait-il à une dictature d’extrême droite traditionaliste (culte du chef, refus des libertés fondamentales et des droits de l’homme, nationalisme, répression des oppositions, soutien de la religion, vision réactionnaire de la société) ou à une dictature fasciste (culte du chef, nationalisme, appui sur un parti unique contrôlant l’ensemble de la population, terreur policière et répression de toute opposition) ? De fait, aucun régime politique n’est chimiquement pur et l’on considère souvent que le régime de Vichy évolua de la dictature traditionaliste vers une fascisation relative. Au départ, Pétain assumait l’essentiel du pouvoir et il mit en avant l’idéologie réactionnaire de la Révolution nationale. La création d’un parti unique qui aurait pu servir à la fascisation du régime avait été refusée. Certes, une Légion française des combattants fut crée par la loi du 29 août 1940 pour fédérer toutes les associations d’anciens combattants, sous la direction de Xavier Vallat, qui devaient relayer la propagande du régime. Les anciens combattants devaient prêter serment de fidélité à Pétain. En 1941, cette légion comptait 600 000 membres en métropole, 500 000 en Algérie et dans les colonies. Mais son rôle resta finalement limité et cette légion ne servit pas à la création d'un parti fasciste. En outre, Pétain n'exerçait pas le pouvoir seul. Il était assisté d’un « vice-président du Conseil », à savoir Pierre Laval (ancien politicien radical de la Troisième république) jusqu’en décembre 1940 puis l’amiral Darlan jusqu’en avril 1942, puis d’un « chef du gouvernement » (doté des pleins pouvoirs), à savoir Pierre Laval à nouveau, jusqu’à la Libération. A partir de 1942, Laval prit l’ascendant et promut une collaboration encore plus active avec les Allemands qui le soutenaient, tandis que Pétain n’exerçait plus qu’un rôle symbolique. Alors que la défaite de l’Allemagne nazie devenait prévisible, le régime de Vichy lia son sort à celui du régime nazi et prit une orientation plus fasciste. Plus la défaite se rapprochait et plus le régime de Vichy liait son destin à celui de l'Allemagne nazie. Cette fascisation fut marquée le 1er janvier 1944 par l’entrée au gouvernement de Joseph Darnand, le chef de la Milice (qui tendait à devenir le parti unique contrôlant toute la population) et officier de la Waffen SS, en tant que secrétaire général au Maintien de l’ordre, de Philippe Henriot son porte-parole, à l’Information puis, en mars 1944, de Marcel Déat, en tant que Secrétaire d’État au travail. 2.2.2. La Révolution nationale Le programme de la Révolution nationale portée par le régime de Vichy était résumé par le slogan « Travail, Famille, Patrie » qui remplaçait la devise « liberté, égalité, fraternité ». Ce slogan était celui des Croix-de-feu, mouvement politique anti-républicain des années 1930. Le programme de Vichy visait la « régénération morale » de la France par un retour aux valeurs défendues par l’extrême-droite hostile aux idées des Lumière et à la Révolution française. Rappelons que la défaite de l’armée française était imputée par les dirigeants de Vichy à la décadence de la société française depuis la Révolution française qui avait développé l’individualisme, le refus des hiérarchies, l’égalité. Cette décadence avait été accélérée, selon eux, par le complot de « l’anti-France » (expression de Maurras), à savoir les juifs, les communistes et les francs-maçons. Ces derniers auraient donné toute la mesure de leur nocivité lors de l’épisode du Front Populaire, gouvernement dirigé par Léon Blum et soutenu par les communistes, qui mit en place des mesures sociales (congés payés, semaine de 40 heures, conventions collectives dans les entreprises) qui auraient favorisé la paresse des ouvriers et affaibli la France en empêchant notamment son réarmement (or, on sait que c’est justement le Front populaire qui remit en ordre de marche les industries d’armement françaises). La défaite de l’armée française présentait donc l’occasion de refonder la société sur les valeurs traditionnelles et catholiques du sacrifice, de la souffrance et de la rédemption à venir. Présentée ainsi, l’idéologie du régime de Vichy était très proche du courant politique légitimiste (orientation monarchiste, refus des Droits humains et de la démocratie, catholicisme traditionaliste) tel qu’il a été défini par l’historien René Rémond. Tous ces éléments figuraient déjà dans le discours programmatique prononcé par le maréchal Pétain, le 25 juin 1940. Ce discours exprime un corps de doctrine déjà très élaboré et puisant aux sources des thèmes de l’extrême-droite française. Document : Appel radiodiffusé du maréchal Pétain (25 juin 1940) (…) L’armistice est conclu. Le combat a pris fin. En ce jour de deuil national, ma pensée va à tous les morts, à tous ceux que la guerre a meurtris dans leur chair et dans leurs affections. Leur sacrifice a maintenu haut et pur le drapeau de la France. Ils demeurent dans nos mémoires et dans nos cœurs. Les conditions auxquelles nous avons dû souscrire sont sévères. Une grande partie de notre territoire va être temporairement occupée. Dans tout le Nord, et dans l’Ouest de notre pays, depuis le lac de Genève jusqu’à Tours, puis le long de la côte, de Tours aux Pyrénées, l’Allemagne tiendra garnison. Nos armées devront être démobilisées, notre matériel remis à l’adversaire, nos fortifications rasées, notre flotte désarmée dans nos ports. En Méditerranée, des bases navales seront démilitarisées. Du moins l’honneur est-il sauf. Nul ne fera usage de nos avions et de notre flotte. Nous gardons les unités terrestres et navales nécessaires au maintien de l’ordre dans la métropole et dans nos colonies. Le gouvernement reste libre, la France ne sera administrée que par des Français (…). C'est vers l’avenir que, désormais, nous devons tourner nos efforts. Un ordre nouveau commence. Vous serez bientôt rendus à vos foyers. Certains auront à le reconstruire. Vous avez souffert. Vous souffrirez encore. Beaucoup d'entre vous ne retrouveront pas leur métier ou leur maison. Votre vie sera dure. Ce n’est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c'est une portion de la France qui meurt. Une jachère de nouveau emblavée, c'est une portion de la France qui renaît. N'espérez pas trop de l’État. Il ne peut donner que ce qu'il reçoit. Comptez, pour le présent, sur vous-même et, pour l'avenir, sur les enfants que vous aurez élevés dans le sentiment du devoir. Nous avons à restaurer la France. Montrez-le au monde qui l'observe, à l'adversaire qui l'occupe, dans tout son calme, tout son labeur et toute sa dignité. Notre défaite est venue de nos relâchements. L'esprit de jouissance détruit ce que l'esprit de sacrifice a édifié. C'est à un redressement intellectuel et moral que, d'abord, je vous convie. Français, vous l'accomplirez et vous verrez, je vous le jure, une France neuve surgir de notre ferveur. Document : Image de propagande du régime de Vichy . Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/ed/Imagerie_de_la_R%C3%A9volution_nationale.jpg/414px-Imagerie_de_la_R%C3%A9volution_nationale.jpg?20181031202958 Examinons la signification politique de la devise "travail, famille, patrie". Le travail était tout d’abord exalté par le régime. Une mesure symbolique fut de déclarer jour férié le 1er mai et de lui enlever son caractère syndical et revendicatif. Le travail mis en valeur était celui d’une société traditionnelle, celui de l’agriculture et de l’artisanat. Le régime se méfiait évidemment des ouvriers qui votaient pour la SFIO ou le PCF et qui avaient fait grève en 1936. L’un des slogans du régime était une phrase prononcée par Pétain le 25 juin 1940 : « La terre, elle, ne ment pas ». Par hostilité aux organisations traditionnelles considérées comme des facteurs de division de la société, les partis et les syndicats (ouvriers et patronaux) furent interdits dès 1940. Ainsi que la grève, considérées comme un instrument de division de la société. Le 4 octobre 1941 fut promulguée une Charte du travail qui visait le regroupement des employeurs, des cadres, des employés et des ouvriers dans un ensemble de vingt-neuf corporations, une pour chaque grande branche d’activité économique. L’objectif était de créer des rapports harmonieux entre tous les acteurs de l’économie réunis dans ces corporations, pour mettre fin à la lutte des classes. Cette charte eut un grand retentissement à l’époque car elle était considérée comme un outil puissant de réorganisation de la société qui serait ainsi débarrassée des conflits sociaux et politiques. En même temps, pour des raisons d’efficacité économique, des Comités d’organisation avaient été créés dès le 16 août 1940 pour remettre en route l’industrie désorganisée par la guerre, pour la restructurer, pour gérer au mieux son approvisionnement et pour répondre au mieux aux commandes de l’armée allemande. Ces comités d’organisation étaient des organismes semi-publics pilotés par le ministre du Travail René Belin, un transfuge de la CGT, et des représentants du grand patronat. Ces mesures contribuèrent en fait à moderniser certains secteurs de l’industrie sous l’autorité des grands industriels alors que la grève était interdite aux ouvriers. Les rapports harmonieux entre le capital et le travail ne restèrent que du domaine de la propagande. Enfin, le thème du travail fut également un argument pour enrégimenter les jeunes hommes. Les chantiers de jeunesse devinrent obligatoires en 1941 pour tous les jeunes hommes de vingt ans, en remplacement du service militaire. Ils effectuaient des travaux agricoles dans des camps en plein air, loin de l'atmosphère corruptrice des villes. Document : image de propagande exaltant la vie rurale extraite de l’ Imagerie du Maréchal , 1942. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La-terre-elle-ne-ment-pas-marechal-petain.jpg La famille était également une valeur traditionnelle défendue par Vichy. La fête des mères , pratique déjà existante mais peu suivie jusque-là, fut instituée pour valoriser le rôle de la mère de famille qui restait au foyer pour s’occuper de ses enfants. Des mesures financières furent décidées pour inciter les femmes à avoir plus d’enfants. Cependant, en l’absence des maris souvent prisonniers de guerre en Allemagne, les mesures natalistes eurent peu d’effets puisque les femmes devaient travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Cependant, à partir de 1942, les femmes ne pouvaient plus être recrutées dans la fonction publique, mesure destinée à les ramener dans leur foyer. Le divorce fut interdit durant les trois premières années du mariage, l'homosexualité et l'adultère (surtout concernant les femmes de prisonniers de guerre) furent criminalisés ainsi que l’avortement. Il devint en 1942 un « crime contre la société, l’État et la race ». Deux personnes furent guillotinées pour avoir permis des avortements. Toutes ces mesures visaient à réduire les femmes à un rôle de mère dominée. Le régime de Vichy se préoccupa également de l’école, sans y apporter de grands changements. Il favorisa l’enseignement privé catholique. Il supprima surtout les Écoles normales d’instituteurs et d’institutrices considérées comme les vecteurs d’une idéologie républicaine néfaste. Affiche pour la fête des mères, mai 1943 . Source : Catalogue de l’exposition La propagande sous Vichy , BDIC, 1990, p. 23. Dans la même logique une logique moralisatrice imprégnait la propagande en direction des enfants et des élèves, leur assignant des rôles sociaux bien déterminés. Affiche de P. Prudhon, 1944. Source : Catalogue de l’exposition La propagande sous Vichy, BDIC, 1990, p. 23. Affiche de Bernard Aldebert, 1943 . Source : Catalogue de l’exposition La propagande sous Vichy , BDIC, 1990, p. 151. Enfin, la patrie était centrale pour le régime de Vichy. La patrie n’était pas assimilée à la communauté nationale, selon la conception héritée de 1789, car elle devait être enracinée dans le sol. En conséquence, un « vrai Français » ne pouvait être que né sur le sol français. La patrie s’incarnait également dans la personne du maréchal Pétain, lui-même fils de paysans, comme l’indique l’affiche ci-dessous, très largement diffusée. Cette dimension nationaliste s’illustra essentiellement par la chasse aux éléments de « l’anti-France » qui pervertissaient la patrie (Juifs, communistes, francs-maçons), dont nous aborderons la persécution plus loin. Document : Affiche en couleurs, 1943. Source: https://museedelaresistanceenligne.org/media6476-Affiche-de-propagande-Etes-vous-plus-Franais-que-lui#zoom-tab 2.3. La collaboration 2.3.1. La mise en place de la collaboration Le régime de Vichy s’est également discrédité par sa politique de collaboration avec l’Allemagne nazie. Comme nous l’avons vu plus haut, la défaite de l’armée française permit aux individus se réclamant de l’idéologie de la Révolution nationale de régler leurs comptes avec ce qu’ils nommaient « l’anti-France ». Mais cette orientation politique doit être envisagée dans le contexte plus général de la défaite de l’armée française et de la construction de l’Europe allemande. Les Allemands ne furent pas demandeurs de la collaboration des Français. Leur priorité était d’assurer la sécurité des troupes d’occupation allemandes en France, de maintenir l’ordre public, de piller l’économie française au service de la machine de guerre allemande, et de mettre en place l’exclusion des Juifs. Selon les Allemands, la gestion de la zone occupée aurait très bien pu être menée dans sa totalité par le Commandement militaire en France ( Militarbefehlshaber in Frankreich, MBF) dont dépendaient les feldkommandantur installées dans chaque chef-lieu de département de la zone occupée. Le MBF, l'administration militaire en zone occupée, puis sur l'ensemble du territoire à partir de la fin 1941, avait tous les pouvoirs et exerça la mainmise sur l'économie française. Mais le pouvoir de police lui était contesté par le Sipo-SD, service de la SS dirigé par Heydrich et regroupant la police de sureté (Sipo, dont faisait partie la Gestapo, police secrète d'Etat) et le service de sécurité, le service secret de la SS (SD). Le texte ci-dessous signale la faible estime que le maréchal Goering portait à la politique de collaboration de la France. Document : Goering et la collaboration de la France En ce qui concerne la France, j’affirme que sa terre n’est pas encore cultivée au maximum. La France pourrait avoir un rendement agricole bien différent si messieurs les paysans étaient contraints de travailler davantage. D’autre part, la population française s’empiffre de nourriture que c’en est une honte. J’ai vu des villages où ils ont défilé avec leurs longs pains blancs sous le bras. Dans les petits villages, j’ai vu des oranges à pleins paniers, des dattes fraîches d’Afrique du Nord. Hier, quelqu’un a dit : « C’est vrai. La nourriture normale de ces gens s’obtient par le marché noir et le troc, la carte n’est qu’un appoint pour ces gens. » C’est là le secret pourquoi les gens sont si gais en France. Sans cela, ils ne le seraient pas… Il n’est pas question ici du seul ravitaillement, mais je m’époumone pour affirmer que je considère, au fond, toute la France occupée par nous comme pays conquis. Il me semble qu’autrefois la chose était plus simple. Autrefois, on pillait. Celui qui avait conquis le pays disposait des richesses de ce pays. À présent, les choses se font de façon plus humaine. Quant à moi, je songe tout de même à piller et rondement… La Collaboration, c’est seulement M. Abetz qui en fait, moi pas. La collaboration de messieurs les Français, je la vois seulement de la façon suivante. Qu’ils livrent tout ce qu’ils peuvent jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus ; s’ils le font volontairement, je dirai que je collabore ; s’ils bouffent tout eux-mêmes, alors ils ne collaborent pas. Il faut que les Français s’en rendent compte… Dites aux usines qui ne livrent pas qu’elles n’auront plus rien à se mettre sous la dent. Je leur enverrai des vieilles selles de cosaques. Les Russes en ont bien bouffé. Compte rendu de la Conférence du Reichsmarschall Goering avec les commissaires du Reich pour les territoires occupés et les commandants militaires sur la situation alimentaire (6 août 1942) Source : https://clio-texte.clionautes.org/collaboration-france-vue-par-goering.html La collaboration était souhaitée par des individus qui se situaient dans deux mouvances qu’il est souvent difficile de distinguer. D’un côté, un certain nombre d’individus tels que Jacques Doriot (dirigeant du parti fasciste le Parti du Peuple Français, le PPF, 30 000 membres), Marcel Déat (dirigeant du parti fasciste le Rassemblement National populaire, le RNP, 20 000 membres), Alphonse de Chateaubriand (dirigeant du groupe Collaboration, 43 000 membres) et des hommes de lettres tels que Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle, Louis-Ferdinand Céline, Lucien Rebatet, étaient appelés les « collaborationnistes » (terme inventé par Déat dans un éditorial de L’Oeuvre le 4 novembre 1940). Ils souhaitaient collaborer avec l’Allemagne nazie par adhésion à son idéologie. Ils s’exprimaient dans la presse collaborationniste dont le titre hebdomadaire le plus connu, et le plus répugnant, était Je suis partout . Les collaborationnistes soutenaient Pétain au départ puis s’en démarquèrent progressivement. C’est pourquoi ils quittèrent Vichy pour Paris afin de se rapprocher des autorités d’occupation et de l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, Otto Abetz, qui les finançait. Ils souhaitaient surtout mener la collaboration beaucoup plus loin que ne le faisait le régime de Vichy. Parmi ces individus, il est utile de citer les membres du Parti national breton, fondé à Guingamp en 1931. Dès 1934, ce parti adhéra aux idées autoritaires, racistes et antisémites de l’extrême-droite française. Il fut interdit après l'entrée en guerre car il défendait une entente avec l’Allemagne nazie. Le PNB se reconstitua à l’automne 1940, mais les Allemands interdirent à leurs militants de militer pour l’autonomie de la Bretagne, ce qui aurait pu remettre en cause l’autorité du régime de Vichy. Le PNB, fort de 2 000 à 3 000 militants, se structura et se dota d’une organisation de jeunes en uniforme, les Bagadou Stourm (« groupes de combats »), dotés d’uniforme noir avec des brassards portant un triskell à la place de la croix gammée, faisant le salut nazi et arborant le Gwen ha du . Si certains militants rejoignirent ensuite la Résistance, les dirigeants du PNB, tels Olier Mordrel et Alan Heussaf s’engagèrent délibérément dans la collaboration. Une soixantaine de militants s’enrôlèrent dans le Bezen Perrot , organisation portant l’uniforme SS et participant aux côtés de l’armée allemande à la lutte contre les maquis implantés en Bretagne. Certains infiltraient les mouvements de Résistance afin de les dénoncer. A la Libération, plusieurs militants furent condamnés à la dégradation nationale, une vingtaine de dirigeants du PNB furent condamnés à mort pour des faits de collaboration. Ceux qui avaient été condamnés par contumace s’étaient enfuis en Irlande. Inutile de préciser que les militants autonomistes bretons furent durablement discrédités par leurs accointances avec le nazisme durant l’Occupation. D’un autre côté, les dirigeants du régime de Vichy avaient fait l’analyse suivante : l’Allemagne allait gagner la guerre, la collaboration garantirait à la France une place de choix dans la future Europe allemande et nazie. Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain rencontra Hitler à la gare de Montoire, alors que ce dernier revenait en train d’Espagne où il avait tenté, en vain, de convaincre Franco de s’engager dans la guerre à ses côtés. A l’occasion de la fameuse « poignée de main de Montoire », Pétain proposa la collaboration de la France à Hitler, ce que l’on nomme la collaboration d’État et que Pétain exposa dans un discours radiodiffusé le 30 octobre 1940. Il présenta la collaboration comme le moyen d’atténuer les effets de l’occupation allemande et d’accélérer le retour en France des prisonniers de guerre. Nous verrons que la collaboration eut en réalité l’effet inverse. Document : la poignée de main entre Philippe Pétain et Adolf Hitler , à Montoire , le 24 octobre 1940 . Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Petain_Hitler.jpg Voir aussi : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/24-octobre-1940-la-poignee-de-main-entre-petain-et-hitler Document : Le discours radiodiffusé du maréchal Pétain annonçant la collaboration, le 30 octobre 1940 Français, j'ai rencontré, jeudi dernier, le chancelier du Reich. Cette rencontre a suscité des espérances et provoqué des inquiétudes. Je vous dois à ce sujet quelques explications. Une telle entrevue n'a été possible, quatre mois après la défaite de nos armes, que grâce à la dignité des Français devant l'épreuve, grâce à l'immense effort de régénération, auquel ils se sont prêtés, grâce aussi à l’héroïsme de nos marins, à l'énergie de nos chefs coloniaux, au loyalisme de nos populations indigènes. La France s'est ressaisie. Cette première rencontre, entre le vainqueur et le vaincu, marque le premier redressement de notre pays. C'est librement que je me suis rendu à l'invitation du Führer. Je n'ai subi, de sa part, aucun "diktat", aucune pression. Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays. J'en ai accepté le principe. Les modalités en seront discutées ultérieurement. A tous ceux qui attendent aujourd'hui le salut de la France, je tiens à dire que ce salut est d'abord entre nos mains. A tous ceux que de nobles scrupules tiendraient éloignés de notre pensée, je tiens à dire que le premier devoir de tout Français est d'avoir confiance. A ceux qui doutent comme à ceux qui s'obstinent, je rappellerai qu'en se raidissant à l'excès, les plus belles attitudes de réserve et de fierté risquent de perdre de leur force. Celui qui a pris en main les destinées de la France a le devoir de créer l'atmosphère la plus favorable à la sauvegarde des intérêts du pays. C'est dans l'honneur et pour maintenir l'unité française, une unité de dix siècles dans le cadre d'une activité constructive du nouvel ordre européen, que j'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration. Ainsi, dans un avenir prochain, pourrait être allégé le poids des souffrances de notre pays, amélioré le sort de nos prisonniers, atténuée la charge des frais d'occupation. Ainsi pourrait être assouplie la ligne de démarcation et facilités l'administration et le ravitaillement du territoire. Cette collaboration doit être sincère. Elle doit être exclusive de toute pensée d'agression. Elle doit comporter un effort patient et confiant. L'armistice, au demeurant, n'est pas la paix. La France est tenue par des obligations nombreuses vis-à-vis du vainqueur. Du moins reste-t-elle souveraine. Cette souveraineté lui impose de défendre son sol, d'éteindre les divergences de l'opinion, de réduire les dissidences de ses colonies. Cette politique est la mienne. Les ministres ne sont responsables que devant moi. C'est moi seul que l'histoire jugera. Je vous ai tenu jusqu'ici le langage d'un père. Je vous tiens aujourd'hui le langage du chef. Suivez-moi. Gardez votre confiance en la France éternelle. Source : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/30-octobre-1940-petain-annonce-l-entree-dans-la-collaboration 2.3.2. Les domaines de la collaboration Cette collaboration d’État, menée par le régime de Vichy, se manifesta dans trois domaines. Un premier domaine était celui de la collaboration économique . Les clauses de l’armistice avaient fixé le versement de frais d’occupation au montant très élevé : 400 millions de francs par jour, puis 500 millions après l’invasion de la zone non-occupée par l’armée allemande, le 10 novembre 1942, soit 36 % du revenu national. De nombreuses entreprises se mirent également au service de la machine de guerre allemande, telles que Renault (automobiles), Berliet (camions) ou Gnôme et Rhône (moteurs d’avions) qui furent confisquées et nationalisées à la Libération. Les entreprises de travaux publics profitèrent également de la construction du Mur de l'Atlantique. Document : Montant des frais d’occupation payés par la France à l’Allemagne 1940 : 80 millions de francs 1941 : 121,5 milliards de francs 1942 : 109 milliards de francs 1943 : 194 milliards de francs 1944 : 126 milliards de francs Total : 630,5 milliards de francs Source : Durand (1989). La France dans la deuxième guerre mondiale . Cursus, p. 65 Les historien·nes ont montré que la collaboration n’avait pas du tout protégé la population française contre les prélèvements opérés par l’armée d’occupation. Ce fut plutôt le contraire. Le tableau ci-dessous montre que les rations alimentaires disponibles furent toujours inférieures en France aux rations disponibles en Belgique et aux Pays-Bas, deux pays sous administration directe de l’armée allemande. Dans le cadre de la collaboration économique, le régime de Vichy contribua également au recrutement de la main d’œuvre dont avait besoin l’industrie d’armement allemande. Fritz Saukel, le responsable des services de la main-d’œuvre du Reich, exigea en 1942 l’envoi de 250 000 travailleurs français en Allemagne. Pour le satisfaire, le gouvernement organisa tout d’abord la « relève » en 1942 : l’engagement de trois ouvriers français volontaires partant travailler en l’Allemagne permettrait la libération d’un prisonnier de guerre. Cette mesure eut peu d’effets car rares furent les personnes qui crurent à cette fable. Pour répondre vraiment aux besoins de l’industrie allemande en main-d’œuvre, le 4 septembre 1942, le gouvernement de Vichy adopta une loi instituant le Service du travail obligatoire (STO) réquisitionnant sur la base du volontariat les hommes âgés de 18 à 50 ans et les femmes âgées de 21 à 35 ans. Cette mesure permit le départ de près de 200 000 volontaires (qui durent se justifier lors de leur retour à la fin de la guerre), ce qui se révéla toujours insuffisant. Le 17 février 1943, une nouvelle loi sur le STO prévoyait la mobilisation obligatoire de tous les jeunes hommes nés en 1920, 1921 et 1922. Des rafles dans la rue ou à la sortie des salles de spectacle contraignirent un certain nombre de jeunes hommes à partir contre leur gré en Allemagne. La déportation du travail touchait désormais tous les secteurs de la société et elle contribua à la désaffection définitive de l’opinion publique à l’égard du régime de Vichy. Mais cette mesure eut surtout pour effet de conduire de nombreux « réfractaires du STO » dans la clandestinité et, pour certains, dans les maquis de la résistance au début de 1944. La collaboration fut également militaire . Elle fut initiée par l’amiral Darlan, président du Conseil de février 1941 à avril 1942. En mai 1941, le gouvernement de Vichy mit les bases françaises en Syrie à la disposition de l’armée allemande qui en avait besoin pour combattre les Britanniques au Proche-Orient. Mais il hésita à s’engager davantage sur cette voie car il ne souhaitait pas engager la France dans une nouvelle guerre. Les collaborationnistes parisiens favorisèrent de leur côté le développement de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF) fondée en juillet 1941 et qui participa, sous uniforme allemand, à la guerre sur le front russe. La LVF recruta des volontaires essentiellement au sein du Parti populaire français (PPF) de Doriot et du Rassemblement national populaire (RNP) de Déat. D’ailleurs, Doriot passa plusieurs mois sur le front russe sous l’uniforme allemand en 1943-1944. Il semblerait que les Allemands se seraient volontiers passé de cette contribution. A la fin de 1944, en raison de leurs pertes militaires, les Allemands versèrent directement les restants de la LVF et de la Milice, soit environ 2 500 Français, dans la Waffen SS (Brigade Frankreich composante de la division Charlemagne). La division Charlemagne est tristement célèbre pour avoir défendu Berlin jusqu'au dernier moment. Document : Affiche de la LVF, anonyme. Musée Carnavalet. Source : https://www.parismuseescollections.paris.fr/en/node/152898 Un document d’actualité de l’époque sur la LVF : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe86001438/le-premier-contingent-de-la-lvf La collaboration fut enfin policière. Elle fut lancée par Pierre Laval, président du Conseil d’avril 1942 à la Libération. La figure majeure de cette collaboration fut René Bousquet, secrétaire général à la police du gouvernement de Vichy à partir de 1942. La collaboration policière lui permit d’obtenir auprès des Allemands une autorité sur l’ensemble du territoire français ainsi qu’une relative autonomie. La police français joua donc un rôle essentiel dans les rafles de Juifs de l’été 1942. Ensuite, elle prit largement part à la traque des résistants. L’efficacité de Bousquet rendit ainsi un grand service aux autorités d’occupation. La chasse aux résistants fut également dévolue à la Milice française , créée par Laval le 5 janvier 1943. La Milice, dirigée par Joseph Darnand, lui-même engagé dans la Waffen SS, sévissait au départ en zone sud. Cette force armée de 15 000 hommes environ, dotée d’un uniforme spécifique et armée par les Allemands, joua un rôle important dans la chasse aux juifs et surtout dans la chasse aux résistants aux côté des forces de répression allemandes. Les miliciens pratiquaient le pillage des biens juifs, les exécutions sommaires et la torture. En 1944, ils s’engagèrent militairement contre les maquis de la résistance aux côtés de l’armée allemande. Certains miliciens étaient de jeunes égarés mais un grand nombre d’entre eux s’étaient engagés par adhésion à l’idéologie nazie, tels Darnand, Henriot ou Touvier. L'objectif de Darnand était en effet de faire évoluer la Milice dans le sens d'un mouvement fasciste de masse, antisémite, anti-communiste, anti-républicain. Fortement haïs par l’ensemble de la population, un grand nombre de miliciens qui n'avaient su fuir au bon moment furent fusillés sans procès lors des combats de la Libération. Document : Arrestation de résistants par les hommes de la Milice, juillet 1944 (photographie allemande). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_146-1989-107-24,_Frankreich,_Einsatz_gegen_die_Resistance.jpg L’interprétation historique de la Collaboration fit longtemps l’objet de débats. Après la guerre fut ébauché la fiction du glaive et du bouclier. De Gaulle aurait tenu le glaive pour combattre l’occupation allemande tandis que Pétain aurait tenu le bouclier qui protégeait la population française contre les exactions nazies (voir son discours du 30 octobre 1940, plus haut). Sans lui, affirmait-on, l’Occupation aurait eu des effets encore plus négatifs pour la population. De fait, l’historien américain Robert Paxton a montré dans son ouvrage La France de Vichy paru en 1973, que le régime de Vichy avait collaboré de son plein gré, par affinité politique avec le régime nazi, et pas du tout sous la contrainte. D’autres historiens ont montré ensuite que les prélèvements allemands sur l’économie française ont été largement favorisés et aggravés par le régime de Vichy (voir plus haut). Encadré : les ambiguïtés des artistes français durant l’Occupation Durant l’Occupation, les artistes français continuèrent à travailler pour gagner leur vie, à l'exception des artistes et techniciens juifs qui furent licenciés. Le cinéma français était alors contrôlé par la société allemande Continental, filiale de la UFA créée par Goebbels. La censure des films était très stricte. Et le public des théâtres parisiens était souvent vêtu de l’uniforme allemand. Quelques artistes s’affichèrent avec des officiers allemands. La grande comédienne Arletty fut un temps emprisonnée à la Libération pour cette raison. Aux FFI qui la molestaient alors, elle aurait répondu : « Mon cœur est français et mon cul est international ». Des artistes se produisirent en Allemagne (Maurice Chevalier, Edith Piaf) ou y réalisèrent une tournée promotionnelle en 1942 pour le compte de la Continental (Danielle Darrieux, Suzy Delair, Viviane Romance) . A la Libération, certain·es artistes connurent quelques problèmes. Maurice Chevalier partit faire une longue tournée aux États-Unis pour se faire oublier un peu. A l’inverse, Michèle Morgan et Jean Gabin quittèrent la France pour Hollywood en 1941 à la fin du tournage du film Remorques , tourné en partie à Brest par Jean Grémillon. Jean Gabin y rencontra Marlène Dietrich puis s’engagea dans les FFL et revint en France en tant que chef de char dans la 2e division blindée du général Leclerc. Deux grandes figures s’engagèrent délibérément dans la résistance intérieure : le cinéaste Jean-Paul Le Chanois, proche du parti communiste, et Joséphine Baker. A son sujet, voir : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/josephine-baker-resistante-de-la-seconde-guerre-mondiale Deux très grands films furent cependant tournés durant cette période. Les Enfants du paradis de Marcel Carné sur un scénario de Jacques Prévert, où jouait également Arletty incarnant un superbe personnage féminin épris de la liberté. Le corbeau d'Henri-Georges Clouzot dénonçant la délation qui avait court durant l'Occupation. Il fut accusé à la Libération d'avoir présenté une mauvaise image des Français et fut frappé d'interdiction professionnelle durant deux ans. 2.3.3. La désaffection de la population à l’égard du régime de Vichy Proportionnellement à la totalité de la population, très peu de Français s'engagèrent dans la collaboration. La majorité s’efforçait de surmonter les difficultés de l’existence quotidienne. en effet, l’ampleur des prélèvements allemands produisit une pénurie de biens de consommations et surtout de nourriture. Dès l'automne 1940, un rationnement fut mis en place : les mairies distribuaient des tickets donnant droit à l’achat de certaines quantités (toujours insuffisantes) de pain, de lait, de viande, de vin, de vêtements, de charbon, etc. Les quantités autorisées différaient selon les catégories : enfants, adultes, travailleurs de force, etc. Malgré cela, il était nécessaire de faire la queue pendant des heures devant les boulangeries et les épiceries avant leur ouverture pour être en bonne place dans la file et pour être certain de pouvoir acheter des produits en nombre et en volume toujours insuffisants. Il reste peu de traces de ces tickets de rationnement qui ont été utilisés dans leur totalité pour se nourrir (chichement). Les tickets encore accessibles sont les tickets distribués au début de l’année 1949, et qui n’ont pas été utilisés, car la reprise de la production agricole avait permis la levée du rationnement cette année-là. Les catégories des tickets de rationnement E : enfants de moins de trois ans J1 : enfants de 3 à 5 ans J2 : Enfants de 6 à 13 ans J3 : Adolescents de 14 à 21 ans A : Adultes de 21 à 70 ans T : Travailleurs de force (supplément de viande et de vin) C : Cultivateurs V : vieux (plus de 70 ans) (rations réduites) Document : Organisation de la distribution des tickets de rationnement par la mairie de Brest . La dépêche de Brest , 25 octobre 1940. Source : La Dépêche de Brest : journal politique et maritime ["puis" journal de l'Union républicaine "puis" journal républicain quotidien "puis" quotidien républicain du matin]... | 1940-10-30 | Yroise Document : Trois carnet de tickets de rationnement de pain pour un adulte (A), un jeune (J) et un enfant (E). Ces carnets ont été émis en janvier 1949 et conservés par la famille car le rationnement du pain venait d’être levé. Pour avoir le droit d’acheter une certaine quantité de pain, il fallait détacher un coupon et le donner au boulanger qui transférait ensuite les coupons de sa clientèle à la mairie, pour contrôle. (Coll. Part.) Document : Carnet de tickets pour l’achat de chaussures et d’articles textiles pour un adulte (A), émis en 1946. (Coll. Part.) Document : Carnet de tickets de rationnement pour le lait pour un adulte (A) émis en avril 1949 et pas utilisé à la faveur de la levée du rationnement à cette date . (Coll. Part.). En 1942, les rations fournies par les tickets de rationnement furent réduites à 1 100 calories par jour dans les grandes villes. Pour compenser cette faible quantité de nourriture accessible avec les tickets de rationnement, la population était contrainte de recourir au marché noir où les produits étaient davantage disponibles mais à des prix exorbitants. Ces restrictions alimentaires (qui durèrent en France jusqu’en 1949) eurent des effets notables sur l’état de santé des populations et surtout des jeunes enfants. La France se trouvait dans la moyenne basse des pays d'Europe occidentale. Il convient de rappeler que les tickets de rationnement fournissaient 600 calories par jour aux Polonais et 148 aux juifs du ghetto de Varsovie. La population était sujette à des contrôles d’identité incessants. En effet, la loi du 27 octobre 1940 avait rendu obligatoire la carte d’identité pour tous les Français. En 1941, fut créé le Service national de la statistique qui commença à établir un fichier concernant les données de tous les français (avec une identification spécifique des juifs) à l’aide d’un numéro d’identification à treize chiffres, à l’origine de notre numéro de sécurité sociale. D’autre part, la population eut à subir les bombardements britanniques et américains qui visaient les nœuds de communications et les installations industrielles. Mais les bombes tombaient bien souvent à côté, sur les quartiers d’habitations car les bombardiers lâchaient leurs bombes depuis la haute altitude, afin d’échapper aux canons de la DCA allemande. Les familles prirent l’habitude de passer des heures et des nuits entières dans les abris aménagés dans les caves des immeubles. Par exemple, les 16 et 23 septembre 1943, en pleine journée, les bombardements américains qui visaient des navires allemands amarrés dans le port de Nantes touchèrent en réalité le centre de Nantes et firent au total 1 463 victimes civiles. Les difficultés de la vie quotidienne, la crainte des bombardements, la séparation des famille d’avec les hommes adultes maintenus en captivité en Allemagne, le spectacle des rafles et des arrestations, la présence de l’armée allemande d’occupation firent de ces années une période particulièrement sombre et difficile pour l’ensemble de la population. Bien entendu, cela ne peut pas être comparé au destin des juifs durant l’Occupation . 2.4. La persécution des Juifs et des Tsiganes 2.4.1 L’application des idées de l’extrême-droite et de la politique de la collaboration Il convient de lire le post sur les génocides pour intégrer ce point dans un contexte européen plus large et pour le relier à la politique nazie d’extermination. Le régime de Vichy, sous l’impulsion de l’occupant nazi, mais également de sa propre initiative, mena une politique de persécutions contre les Juifs. Comme ce fut le cas également au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique et en Italie, cette politique ne visa pas immédiatement l’anéantissement total des communautés juives observé en Europe de l’Est. Sur 330 000 personnes considérées comme juives vivant en France, 76 000 environ furent déportées, bilan proportionnellement l’un des plus faibles d’Europe. Mais ce bilan aurait pu être encore moins élevé sans l’aide apportée par le régime de Vichy à la politique d’extermination. Cette politique antisémite était voulue par les Allemands et elle correspondait également à l’idéologie de l’extrême-droite française qui s’était notamment manifestée lors de l’Affaire Dreyfus et qui avait été exprimée par les ligues d’extrême-droite au cours des années 1930. Au passage, il convient de rappeler que les discriminations, aux conséquences moins dramatiques que celles qui touchèrent les Juifs, s’appliquèrent également à d’autres populations. Comme nous le verrons plus loin, les Tsiganes furent internés dans des camps durant toute la durée de la guerre, mais la plupart échappèrent à la déportation. Les personnes d’origine africaine subirent également des discriminations, comme l’indique le document ci-dessous : Document : L’exclusion des noirs de la première classe du métro parisien A afficher : Chemin de fer métropolitain de Paris Service du mouvement Note aux gares et stations Réseaux urbains et ligne de Sceaux Dorénavant, les personnes de race noire ne seront plus admises à voyager en 1ère classe. En conséquence, les receveurs ne devront pas vendre de billets de 1ère classe à ces voyageurs. Les surveillants de contrôle devront aviser ceux qui seraient porteurs de billet de 1ère classe qu’ils ne pourront en faire usage. Les gardiens ou contrôleurs qui en trouveraient en 1ère classe devront les inviter poliment à monter dans une voiture de 2ème classe à la prochaine station. Nota : La présente note devra être émargée par tous les agents Paris, le 31 août 1940 L’ingénieur en chef du service du Mouvement Signé : Descloquemant On distingue deux grandes phases chronologiques dans la politique anti-juive du régime de Vichy. De juillet 1940 au printemps 1942, une phase d’identification, de stigmatisation et d’exclusion sociale. De juillet 1942 à août 1944, une phase d’arrestations massives, de regroupement, principalement dans le camp de Drancy, et de déportation, essentiellement vers le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau. 2.4.2. La phase d’identification, de stigmatisation et d’exclusion La phase d’identification, de stigmatisation et d’exclusion sociale fut organisée par une série de textes législatifs promulgués par le régime de Vichy. Ces textes furent adoptés par le régime de Vichy conformément à son idéologie antisémite mais également pour plaire à l’occupant allemand qui n’en attendait pas tant. En outre, comme ils s’appliquaient aussi bien en zone non-occupée qu’en zone occupée, ils contribuèrent à renforcer l’autorité du régime de Vichy sur la zone occupée. Selon l’historien Gérard Noiriel, le régime de Vichy fut saisi d’une véritable « frénésie identitaire » en promulguant sept lois sur la nationalité entre juillet et octobre 1940, soit avant la date de l’entrée officielle dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. L’objectif était d’exclure les « indésirables » de la communauté nationale en leur retirant leur nationalité et en les excluant d’un nombre croissant d’emplois, au premiers rang desquels les emplois de la fonction publique. Le 22 juillet 1940, fut créée une commission pour la révision rétroactive des naturalisations accordées depuis 1927. Ces naturalisations avaient été accordées surtout à des immigrés italiens et Polonais. Parmi ces derniers, des juifs (souvent communistes) qui avaient trouvé refuge en France pour fuir les persécutions antisémites. Cette commission n’avait pas obligation de motiver ses décisions et ces dernières pouvaient également s’appliquer au conjoint et aux enfants (nés sur le sol français) des personnes visées. Un total de 15 154 personnes perdirent alors la nationalité française, dont environ 8 000 personnes considérées comme juives. Elles devinrent de ce fait apatrides et furent traitées désormais comme les juifs étrangers. Cette mesure de « dénaturalisation » fut complétée le 7 octobre 1940 par l’abolition du décret Crémieux de 1870 qui avait accordé la nationalité française aux Juifs d’Algérie. Cette mesure revenait à ne plus considérer comme citoyens français les 110 000 Juifs vivant en Algérie et qui retombèrent au statut d’indigènes au même titre que les musulmans. Le 27 août 1940 fut abrogé le décret Marchandeau qui réprimait les propos racistes et antisémites. Le racisme et l’antisémitisme devenaient de ce fait des opinions légitimes qui pouvaient s’exprimer librement, notamment dans la presse collaborationniste sous la plume de Céline, Brasillach, Rebatet, etc. Rappelons au passage que la proposition du président Hollande en 2016 de déchoir de leur nationalité les délinquants d’origine étrangère, provoqua dans l’opinion publique une très forte et très légitime émotion. Même si le contexte était très différent, un président de la République, garant des institutions et, parait-il, de gauche, avait apparemment oublié le précédent constitué par les mesures de "dénaturalisation" du régime de Vichy qui inaugura des mesures discriminatoires aux conséquences tragiques. Le 3 octobre 1940 fut adopté le Statut des Juifs destiné à exclure de la société française les Juifs français non dénaturalisés, et valable pour les deux zones. A l’instar de la définition nazie des lois de Nuremberg, ce statut établissait une définition juridique des Juifs fondée sur une supposée race. Une personne juive n’était plus définie par la pratique de la religion juive (le régime de Vichy ne voulait pas donner l’impression d’organiser une répression religieuse) mais comme une personne ayant trois grands-parents de « race juive » ou deux grands-parents juifs si le conjoint de la personne était Juif. Ce statut était donc clairement raciste. Des personnes de religion catholique pouvaient donc être considérées comme juives. Les personnes ainsi définies selon des critères de « race » furent exclues de la fonction publique (enseignement, justice, administration), des professions liées aux médias et de la culture. Ce statut créait donc une catégorie à part de Français diminués. Au même moment, une ordonnance allemande rendit obligatoire le recensement des Juifs en zone-occupée. Ce type de mesure est en effet nécessaire pour savoir où logent les personnes que l’on souhaite ensuite arrêter. Enfin, la loi du 4 octobre 1940 donnait le droit aux préfets d’interner les Juifs étrangers dans les camps qui avaient été déjà aménagés sous la Troisième République pour interner les réfugiés espagnols puis les ressortissants allemands. Document : La loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs Nous, Maréchal de France, chef de l’État français, Le conseil des ministres entendu, Décrétons : Article premier : Est regardé comme Juif, pour l'application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est Juif. Article 2 : L'accès et l'exercice des fonctions publiques et mandats énumérés ci-après sont interdits aux Juifs : Chef de l'État, membre du gouvernement, Conseil d'État, Conseil de l'Ordre national de la Légion d'honneur, Cour de Cassation, Cour des comptes, Corps des Mines, Corps des Ponts et Chaussées, Inspection générale des Finances, Cours d'appel, Tribunaux de première instance, Justices de Paix, toutes juridictions d'ordre professionnel et toutes assemblées issues de l'élection ; Agents relevant, du, département des Affaires étrangères, secrétaires généraux des départements ministériels, directeurs généraux, directeurs des administrations centrales des ministères, préfets, sous-préfets, secrétaires généraux des préfectures, inspecteurs généraux des services administratifs au ministère de l'Intérieur, fonctionnaires de tous grades attachés à tous services de police ; Résidents généraux, gouverneurs généraux, gouverneurs et secrétaires généraux des colonies, inspecteurs des colonies ; Membres des corps enseignants ; Officiers des Armées de terre, de Mer et de l'Air ; Administrateurs, directeurs, secrétaires généraux dans les entreprises bénéficiaires de concessions ou de subventions accordées par une collectivité publique, postes à la nomination du Gouvernement dans les entreprises d'intérêt général. Article 3 : L'accès et l'exercice de toutes les fonctions publiques autres que celles énumérées à l'article 2 ne sont ouverts aux Juifs que s'ils peuvent exciper de l'une des conditions suivantes : a. Être titulaire de la Carte de combattant 1914-1918 ou avoir été cité au cours de la campagne 1914-1918 ; b. Avoir été cité, à l'ordre du jour au cours de la campagne 1939-1940 ; c. Être décoré de la légion d'honneur à titre militaire ou de la Médaille militaire. Article 4 :L'accès et l'exercice des professions libérales, des professions libres, des fonctions dévolues aux officiers ministériels et à tous auxiliaires de la justice sont permis aux Juifs, à moins que des règlements d'administration publique n'aient fixé pour eux une proportion déterminée. Dans ce cas, les mêmes règlements détermineront les conditions dans lesquelles aura lieu l'élimination des Juifs en surnombre. Article 5 :Les Juifs ne pourront, sans condition ni réserve, exercer l'une quelconque des professions suivantes : Directeurs, gérants, rédacteurs de journaux, revues, agences ou périodiques, à l'exception de publications de caractère strictement scientifique. Directeurs, administrateurs, gérants d'entreprises ayant pour objet la fabrication, l'impression, la distribution, la présentation de films cinématographiques; metteurs en scène et directeurs de prises de vues, compositeurs de scénarios, directeurs, administrateurs, gérants de salles de théâtres ou de cinématographie, entrepreneurs de spectacles, directeurs, administrateurs, gérants de toutes entreprises se rapportant à la radiodiffusion. Des règlements d'administration publique fixeront, pour chaque catégorie, les conditions dans lesquelles les autorités publiques pourront s'assurer du respect, par les intéressés, des interdictions prononcées au présent article, ainsi que les sanctions attachées à ces interdictions. Article 6 : En aucun cas, les Juifs ne peuvent faire partie des organismes chargés de représenter les professions visées aux articles 4 et 5 de la présente loi ou d'en assurer la discipline. Article 7 :Les fonctionnaires juifs visés aux articles 2 et 3 cesseront d'exercer leurs fonctions dans les deux mois qui suivront la promulgation de la présente loi. Ils seront admis à faire valoir leurs droits à la retraite, s'ils remplissent les conditions de durée de service ; à une retraite proportionnelle, s'ils ont au moins quinze ans de service ; ceux ne pouvant exciper d'aucune de ces conditions recevront leur traitement pendant une durée qui sera fixée, pour chaque catégorie, par un règlement d'administration publique. Article 8 :Par décret individuel pris en Conseil d'État et dûment motivé, les Juifs qui, dans les domaines littéraires, scientifiques, artistique ont rendu des services exceptionnels à l’État français, pourront être relevés des interdictions prévues par la présente loi. Ces décrets et les motifs qui les justifient seront publiés au Journal Officiel. Article 9 :La présente loi est applicable à l'Algérie, aux colonies, pays de protectorat et territoires sous mandat. Article 10 : Le présent acte sera publié au Journal officiel et exécuté comme loi de l'État. Fait à Vichy, le 3 octobre 1940. Ph. Pétain . Par le Maréchal de France, chef de l'État français : Le vice-président du conseil, Pierre Laval . Le garde des sceaux, ministre secrétaire d'État à la justice, Raphaël Alibert . Le ministre secrétaire d'État à l'intérieur, Marcel Peyrouton . Le ministre secrétaire d'État aux affaires étrangères, Paul Baudoin . Le ministre secrétaire d'État à la guerre, Général Huntziger . Le ministre secrétaire d'État aux finances, Yves Bouthillier . Le ministre secrétaire d'État à la marine, Amiral Darlan . Le ministre secrétaire d'État à la production industrielle et au travail, René Belin . Le ministre secrétaire d'État à l'agriculture, Pierre Caziot . Source : https://fr.wikisource.org/wiki/Loi_du_3_octobre_1940_portant_statut_des_Juifs Le lendemain, le 4 octobre 1940, fut promulguée la loi sur les "ressortissants étrangers de race juive" (dont les juifs qui avaient perdu la nationalité française en vertu de la loi de "dénaturalisation" du 22 juillet 1940). Cette loi permettait l'internement des juifs "étrangers" dans des camps, sur simple décision administrative du préfet. Les principes de justice et de liberté individuelle n'avaient plus court. Document : L’application du recensement des juifs en zone occupée . Extrait de La dépêche de Brest , 25 octobre 1940 (on remarquera le point 8 concernant les juifs baptisés, et donc catholiques !) Source : La Dépêche de Brest : journal politique et maritime ["puis" journal de l'Union républicaine "puis" journal républicain quotidien "puis" quotidien républicain du matin]... | 1940-10-30 | Yroise Le texte du statut des juifs fut aggravé par un second Statut des Juifs , plus restrictif encore, promulgué le 2 juin 1941. Il établissait un numerus clausus dans l’exercice des professions libérales et pour l’inscription des étudiants juifs à l’université. Ce texte rendit également obligatoire le recensement des juifs dans toute la France. En outre, ce statut s'appliquait désormais à l'Algérie, aux protectorats tels que la Tunisie et le Maroc, et à toutes les colonies. Le 22 juillet 1941, fut promulguée la loi sur l’ aryanisation des biens juifs. Suivant ce qui s'était passé en Allemagne, les entreprises appartenant à des juifs devaient être cédées, souvent à vil prix, à des non-juifs. Il s’agissait en réalité d’une forme d’expropriation légale. Nombre d’artisans, de petits commerçants et d’entrepreneurs perdirent ainsi leurs moyens d’existence. Au total, entre 47 000 et 48 000 entreprises furent aryanisées. Par la suite, comme les rafles et la déportation avaient laissés vacants de nombreux logements, ces derniers furent pillés et parfois occupés par des voisins. Document : une affiche du Commissariat général aux questions juives annonçant la vente d’une entreprise juive. Source : Mémorial de la Shoah. Document : La carte d’identité d’Anny, Yolande, Horowitz Source : Serge Klarsfeld (1996). Le Mémorial des Enfants Juifs Déportés de France. Édité par l’Association des fils et filles de déportés Juifs de France. La carte d’identité d’Anny Horowitz établie le 4 décembre 1940 est un document historique parlant et bouleversant. Cette petite fille naquit à Strasbourg le 2 juin 1933. Elle était donc française par la naissance. Au vu des prénoms qu’ils avaient donné à leur fille, nous pouvons supposer, mais sans en avoir la preuve, que ses parents, venus d’Europe de l’Est, souhaitaient s’intégrer à la société française et avaient demandé leur naturalisation. Le domicile de la famille Horowitz se trouvait alors à Bordeaux : la famille avait-elle quitté l’Alsace au moment de la Débâcle ou à la suite de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne ? La carte d’identité fut établie à Tours car la famille était alors détenue au camp de Lalande à côté de Tours, sans doute en vertu de la loi du 4 octobre 1940 qui autorisait les préfets à interner les juifs dits "étrangers". En effet, les deux tampons rouges nous indiquent que la petite Anny est « juive » et « étranger surveillé ». Ces tampons sont apparemment contradictoires avec le fait que cette petite fille était née à Strasbourg. Il est donc possible que ses parents aient été déchus de leur nationalité française, et leurs enfants en même temps, en vertu de la loi du 27 juillet 1940 sur la révision des naturalisations opérées depuis 1927. La famille fut ensuite transférée à Drancy. Le 11 septembre 1942, Anny, sa petite sœur Paulette et leur maman Frieda furent déportées à Auschwitz par le convoi n°31. Elles furent assassinées dès leur arrivée, le 14 septembre 1942, au terme d’un trajet de trois jours qu’il est impossible de se représenter. Ce document montre qu'une série de décisions administratives décidées par le régime de Vichy conduisit à la pire des tragédies. 2.4.3. La phase d’arrestations et de déportations Au printemps 1941, la politique allemande se durcit partout en Europe et donc également en France. Cela conduisit à la création, le 29 mars 1941, du Commissariat général aux questions juives dirigé par Xavier Vallat (son rôle était d’élaborer une législation anti-juive visant à éliminer les Juifs de la vie civile, politique, économique, culturelle et d’en vérifier l’application, notamment pour ce qui concernait le recensement et l’aryanisation des entreprises). Le 11 mai 1941, fut créé l'Institut d'étude des questions juives, un institut privé soutenu par la Propaganda Abteilung allemande. Son rôle était de produire une propagande antisémite absolument immonde. Il s'illustra notamment par l'organisation de l'exposition "Le juif et la France" en 1941 Document : Ouverture de l’Institut d’études des questions juives, à Paris, mai 1941 . ROGER BERSON / ROGER-VIOLLET. Source : https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/10/04/vichy-coupable_5364318_3260.html Document : L’exposition Le juifs et la France à Paris en 1941. Source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_146-1975-041-07,_Paris,_Propaganda_gegen_Juden.jpg Voir l'analyse sur : https://histoire-image.org/etudes/exposition-juif-france-paris Document : Bordeaux, 1942. Entrée de l'exposition antisémite : « Le Juif et la France ». L'exposition est organisée à l'initiative de l'Institut d’étude des questions juives de Paris. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/declenchement-guerre-politique-anti-juive/france-et-belgique.html Document : Affiche antisémite et anti-gaulliste éditée par l'Institut d'étude des questions juives en novembre 1941. Dessin de Franchot. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_d%27%C3%A9tude_des_questions_juives#/media/Fichier:Le_g%C3%A9n%C3%A9ral_micro,_fourrier_des_juifs_!.jpg Le 29 novembre 1941, fut créée l’Union générale des Israélites de France qui devait représenter les Juifs auprès des autorités, un peu sur le modèle des Judenräte de Pologne. Le 2 juin 1941, le gouvernement de Vichy ordonna à son tour le recensement des Juifs de la zone non-occupée. Cette mesure préparait les rafles à venir et contrevenait au principe républicain de l’égalité de traitement de tous : cette mesure visait une population particulière en raison de son appartenance supposée à une religion ou à une « race ». Les premières arrestations massives exigées par la section anti-juive de la Gestapo dirigée par Dannecker, et menées par la police française, débutèrent le 14 mai 1941 dans l’agglomération parisienne. Cette rafle dite du « billet vert » (du nom de la couleur du document de convocation adressé aux victimes) arrêta 3 747 hommes étrangers, qui furent internés dans un premier temps dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. La deuxième rafle eut lieu le 20 août 1941. 4 232 Juifs furent arrêtés, dont un millier de Français. Ils furent internés dans le camp de Drancy, inauguré à cette occasion. Document : Arrestation de juifs à Paris par des policiers français, le 20 août 1941 Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_183-B10816,_Frankreich,_Paris,_Judenverfolgung.jpg La plupart des Juifs arrêtés étaient d’abord détenus dans des camps de regroupement (Pithiviers, Beaune-la-Rolande, notamment), dont le principal fut celui de Drancy. Il s’agissait d’un immeuble inachevé en forme de U qui préfigurait les cités HLM d’après-guerre et qui existe toujours sous le nom de la Cité de la Muette. Ce camp servit d’août 1941 jusqu’en août 1944. Ce bâtiment pouvait loger plusieurs milliers de personnes dans de vastes chambrées. Les conditions de vie, de ravitaillement et d’hygiène (une vingtaine de robinets pour 3 ou 4 000 personnes) étaient déplorables. Les détenus étaient acheminés de Paris à Drancy dans des autobus parisiens puis ils étaient entassés dans des trains de marchandise à la gare du Bourget, puis à la gare de Bobigny, à destination d’Auschwitz. Le premier convoi à destination d'Auschwitz quitta Drancy le 27 mars 1942. Précisons que ce camp était gardé par des gardes mobiles français. D’ailleurs, aujourd'hui, leur caserne est toujours en service à côté de la cité de la Muette . Document : L’entrée du camp de Drancy surveillées par un gendarme français, en août 1941. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_183-B10919,_Frankreich,_Internierungslager_Drancy.jpg Document : L'arrière de la cité de la Muette aujourd’hui (coll. part.) Document : Baraque des femmes dans le camp de transit de Drancy. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/camps/camps-de-transit-et-dinternement.html Document : Le monument commémoratif de la Shoah devant la Cité de la Muette (Coll. Part.) Document : Le wagon commémoratif devant la Cité de la Muette (Coll. Part.) Au printemps 1942, en application des décisions prises lors de la conférence de Wannsee (20 janvier 1942), les autorités allemandes exigèrent des autorités françaises des arrestations et des déportations massives de Juifs. Le premier convoi pour Auschwitz avait déjà été organisé le 27 mars 1942. Le 7 juin 1942, une ordonnance du commandement allemand en France (le MBF) obligea tous les juifs, à partir de l’âge de 6 ans, de porter une étoile jaune sur le côté gauche de la poitrine. Cette mesure stigmatisante était un moyen de marquer et de repérer les juifs dans l’espace public. Elle fut complétée le 8 juillet 1942 par une autre ordonnance qui leur interdisait l'accès aux lieux publics, spectacles, cinémas, cabines de téléphone, piscines, manifestations sportives, parcs, et qui limitait à une heure par jour leur accès aux grands magasins. A partir du 11 décembre 1942, le tampon « juif » devait être apposé sur les carte d’identité des juifs. Lors des contrôles d’identité très fréquents, les juifs qui ne portaient pas l’étoile jaune pouvaient ainsi être démasqués et sévèrement sanctionnés. Document : Paris, deux jeunes femmes portant l'étoile jaune. La photo a apparemment été prise en 1942. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/declenchement-guerre-politique-anti-juive/france-et-belgique.html Source : https://www.memorialdelashoah.org/commemoration-du-29-mai-1942.html Document : un parc à jeu à Paris pendant l'Occupation. Source : https://www.facebook.com/photo/?fbid=10165388336065076&set=a.1016160247245507 Le général SS Karl Oberg fut nommé à Paris le 1er juin 1942 en tant que chef de la SS et de la police allemande (Sipo et SD) en France, afin de préparer les déportations vers les centres de mise à mort en Pologne. Les négociations entre Laval, Bousquet (secrétaire d’État à la police de Vichy) et Oberg conduisirent à l’organisation de la rafle du Vel’d’Hiv’ (le Vélodrome d’Hiver, rue Nélaton, dans le 15e arrondissement de Paris, détruit en 1959), les 16 et 17 juillet 1942. L’accord validait la participation de la police française aux arrestations, ainsi que le nombre de personnes à arrêter. Ce fut le moyen pour Bousquet, les responsable de la police de Vichy, d’obtenir, de la part des autorités allemandes, un renforcement de l’autorité du régime de Vichy en zone occupée. A la demande de Laval, il fut également décidé que les enfants seraient arrêtés, comme en atteste le document suivant, échangé entre Dannecker et Eichman. Document : Note de Dannecker, SS-Hauptsturmführer à l'Office Central de Sécurité du Reich à Berlin, le 6 juillet 1942. Objet : Évacuation des Juifs de France. Référence : Entretien entre le SS-Obersturmbannführer Eichmann et le SS-Hauptsturmführer Dannecker, le 1.7.1942 à Paris. Les négociations avec le gouvernement français ont donné entre temps les résultats suivants : l'ensemble des Juifs apatrides de zone occupée et de zone non occupée seront tenus prêts à notre disposition en vue de leur évacuation. Le président Laval a proposé que, lors de l'évacuation de familles juives de la zone non occupée, les enfants de moins de 16 ans soient emmenés eux aussi. Quant aux enfants juifs qui resteraient en zone occupée, la question ne l'intéresse pas. Je demande donc une décision urgente par télex pour savoir si, par exemple à partir du quinzième convoi de Juifs partant de France, nous pouvons inclure également des enfants de moins de 16 ans. Pour finir, je fais remarquer qu'à ce jour, nous n'avons pu aborder que la question des Juifs apatrides ou étrangers pour faire du moins démarrer l'action. Dans la seconde phase, nous passerons aux Juifs naturalisés après 1919 ou 1927 en France. Note de Dannecker, SS-Hauptsturmführer à l'Office Central de Sécurité du Reich (RSHA) à Berlin, le 6 juillet 1942. Les 16 et 17 juillet 1942, 12 884 Juifs étrangers et apatrides (ceux qui avaient perdu leur nationalité française en 1940) , dont 4 051 enfants de 2 à 16 ans, furent arrêtés en région parisienne par familles entières par 4 500 policiers parisiens qui avaient réquisitionné pour l'occasion une cinquantaine de bus parisiens. Ces familles furent détenues dans des conditions indignes pendant plusieurs jours dans le vélodrome d’hiver (le Vel’d’Hiv’, situé à l'époque 19 rue Nelaton dans le 15eme arrondissement de Paris). Puis les parents, dirigés vers Drancy, furent séparés de leurs enfants, dirigés vers les camps du Loiret. Ils furent tous déportés à Auschwitz. Ainsi, le régime de Vichy livra d’abord les Juifs étrangers et "apatrides" et pas tout de suite les Juifs français, afin d’éviter des mouvements de protestation dans l’opinion publique. Et il était politiquement difficile à un gouvernement de livrer ses propres citoyens à une puissance étrangère, alors que le régime de Vichy défendait la fiction de son indépendance face à l’Allemagne, fiction qui fondait partiellement sa légitimité dans la propagande du régime. Remarquons également que, jusque-là, les hommes seuls étaient arrêtés et déportés. La rafle du Vel’d’Hiv’, par l’arrestation des femmes mais aussi des enfants (réclamée par Laval, comme on l’a vu), marque une étape supplémentaire dans la logique génocidaire en France. La photographie ci-dessous est la seule connue de la rafle du Vel' d'Hiv'. Les bus parisiens et des voitures de police viennent de déposer les familles juives arrêtées. On distingue encore un petit groupe de femmes qui viennent de décharger leurs affaires avant d'être enfermées dans l'enceinte du Vel' d'Hiv'. Dans la rue passe un cycliste inconscient de la tragédie en train de se jouer. Document : La rafle du Vel' d'Hiv'. Source: https://www.memorialdelashoah.org/commemoration-de-la-rafle-du-vel-dhiv-du-16-et-17-juillet-1942.html A partir de l’invasion de la zone non-occupée par l’armée allemande, le 10 novembre 1942, tous les Juifs résidant en France, étrangers ou français, furent la cible des arrestations. Cependant, les rafles de l’été 1942 suscitèrent des réactions indignées. Quelques évêques de la zone non-occupée, ainsi que le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon et primat des Gaules, protestèrent officiellement. L’archevêque de Toulouse, Mgr Saliège écrivit dans sa lettre pastorale du 23 août 1942 : « Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle ». Des institutions religieuses ainsi que des particuliers accueillirent des enfants dont les parents avaient été arrêtés. Des organisations juives, telles que "L’Œuvre de secours aux enfants", contribuèrent également à en sauver. Ces initiatives expliquant que près des trois quarts des Juifs vivant en France aient pu échapper aux arrestations. En effet, le pourcentage de victimes (23 % en France) fut moins important qu’en Belgique (50 %) ou aux Pays Bas (75 %). La taille et le relief du pays, mais aussi de nombreuses complicités, ont permis de cacher un grand nombre de Juifs. Les personnes qui ont hébergé et sauvé des Juifs parfois au péril de leur vie, ont reçu de la part de l’institut Yad Vashem de Jérusalem, le titre de « Justes parmi les nations ». Au total, près de 76 000 personnes furent victimes de cette politique. Selon les calculs de Serge Klarsfeld, 73 000 personnes moururent en déportation (sur 75 721 personnes déportées dans 76 convois, soit près de 2 500 survivants), 3 000 moururent dans les camps situés en France (dont le poète Max Jacob, à Drancy), et 1 000 personnes furent fusillées en tant qu’otages ou résistants (dont l’historien Marc Bloch, en juin 1944). 90 % des victimes étaient installées en France depuis l’entre-deux-guerres : certaines étaient étrangères (68 %), d’autres avaient perdu leur nationalité acquise après 1927, d’autres encore étaient des enfants français nés de parents étrangers. Il est clair que sans la politique antisémite du régime de Vichy, les nazis n’auraient pas pu assassiner un aussi grand nombre de personnes originaires de France. La responsabilité de la déportation des Juifs de France fut longtemps attribuée aux autorités allemandes qui auraient « contraint » le régime de Vichy à participer aux rafles. Bien plus, la participation des policiers et des gendarmes français fut longtemps gommées. Depuis la parution en 1973 du livre de Robert Paxton, La France de Vichy , la connaissance historique a beaucoup progressé : on sait que la collaboration fut désirée par l’État français qui contribua activement à l’arrestation et à la déportation des Juifs, non pas sous la contrainte des autorités allemandes, mais par choix idéologique et par opportunisme politique. Le président Mitterrand a institué en 1993 la journée du 16 juillet (jour anniversaire de la rafle du Vel’d’Hiv’) comme la journée à la mémoire des victimes de persécutions racistes et antisémites du régime de Vichy, mais sans aller plus loin dans la critique du régime de Vichy. Le discours le plus important et le plus fort à ce sujet fut prononcé par le président Chirac, le 16 juillet 1995. Il reconnut la responsabilité de l’État français dans les rafles et la déportation des Juifs. Document : Discours du président Chirac le 16 juillet 1995, reconnaissant la responsabilité de l'Etat français dans la persécution des Juifs (extrait). Il est, dans la vie d'une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l'idée que l'on se fait de son pays. Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l'on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l'horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte. Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français. Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l'autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis. Ce jour-là, dans la capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police (...). Source : https://www.fondationshoah.org/sites/default/files/2017-04/Allocution-J-Chirac-Vel-dhiv-1995.pdf Voir la vidéo du discours sur : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cab95040420/jacques-chirac-responsabilite-de-la-france-au-vel-d-hiv Aujourd’hui, les personnes qui minimisent la responsabilité du régime de Vichy dans la persécution et la déportation de dizaines de milliers de Juifs durant l’Occupation (ou qui prétendent, contre toute évidence, que Vichy a protégé les Juifs), sont des personnes qui cherchent à réhabiliter ce régime et ses idées anti-démocratiques et antisémites. 2.4.3. La persécution des Tsiganes en France A la différence de ce qui se passa dans le reste de l’Europe, où des communautés tsiganes furent presque totalement anéanties, la plupart des Tsiganes (terme contesté et peu satisfaisant que nous employons ici par commodité) vivant en France échappèrent au génocide, mais pas aux persécutions. Cette histoire commence seulement à être connue, notamment grâce aux travaux de l’historienne Henriette Asséo et de l’historien Emmanuel Filhol. Il est également utile de consulter le texte de la proposition de loi de 2008 tendant en vain à la reconnaissance du génocide tsigane pendant la Seconde guerre mondiale, qui propose une synthèse remarquable de l’historique des persécutions dont les Tsiganes furent victimes en France durant cette période, sur le site du Sénat : https://www.senat.fr/leg/ppl07-337.html#:~:text=La%20France%20reconna%C3%AEt%20publiquement%20le,comme%20loi%20de%20l'%C3%89tat . Depuis la loi du 16 juillet 1912, les Tsiganes, y compris les enfants, devaient détenir un carnet anthropométrique, qui était présenté à leur arrivée dans chaque commune. Ce carnet, sous le nom de « livret de circulation », existe toujours aujourd’hui en France pour les Gens du voyage. Durant l’Occupation, ce carnet fut très utile pour identifier et arrêter les Tsiganes. Une circulaire du 6 avril 1940, signée du président de la république Albert Lebrun (avant l’offensive de l’armée allemande en France), décida l’interdiction de la circulation des nomades détenteurs de ce carnet anthropométrique et leur mise en résidence surveillée sous l’autorité des préfets. Ils ne furent pas internés dans des camps car, dans ce cas, les autorités auraient dû assurer leur subsistance. Cependant la loi du 4 octobre 1940 autorisant les préfets à interner les « Juifs étrangers » permit également l’internement permanent des Tsiganes sur le territoire français, à la demande des Allemands. Toutes les familles tsiganes françaises (entre 3 000 et 6 000 personnes, dont 30 à 40 % d’enfants) furent internées dans une trentaine de camps plus ou moins improvisés, essentiellement en zone occupée, tels que Jargeau, Montreuil-Bellay , Saliers notamment. Ils souffrirent de la faim et du manque de soins et il semblerait qu’une centaine de personnes soient mortes dans ces camps durant la guerre. Les autorités allemandes n’exigèrent pas la déportation des Tsiganes détenus en France. Mais un millier d’entre eux furent malgré tout déportés. Ces familles ne furent pas toute libérées lors de la Libération puisque l’ordre d’assignation à résidence ne fut levé qu’en 1946 ! Les internés du camp de Montreuil-Bellay furent transférés en janvier 1945 vers le camp de Jargeau d’où ils ne furent libérés que le 16 janvier 1946. Le camp des Alliers fut fermé seulement le 1er juin 1946. Lors de leur libération, il ne leur fut pas délivré de certificat d’internement. Il leur fut donc très difficile d’obtenir ensuite des réparations. Sur ce sujet, voir le dossier produit par le Mémorial de la Shoah : https://www.memorialdelashoah.org/wp-content/uploads/2018/11/dp_mds_nomades.pdf Aujourd’hui, la France n’a pas vraiment reconnu le génocide des Tsiganes. Une proposition de loi allant en ce sens fut déposée au Sénat en 2008. Elle ne semble pas avoir abouti. Le 29 octobre 2016, sur le site du camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), où 2 000 personnes avaient été internées pendant la guerre, le président Hollande a reconnu la souffrance des Tsiganes internés et la responsabilité de l’État français. Mais il semble que rien n’a changé depuis cette date. 3. La Résistance française 3.1. L’entrée en Résistance La Résistance ne concerna qu’une faible partie de la population française (peut-être 500 000 personnes lors des combats de la Libération, mais seulement 260 0000 personnes furent titulaires de la carte de combattants volontaires de la Résistance, après la guerre) mais joua un rôle essentiel sur le plan politique. Nous avons vu plus haut comment la population se détacha progressivement de l’adhésion à Pétain, ce qui contribua à l’engagement de certaines personnes dans la résistance. En outre, les résistants mirent en place à la Libération des institutions et des organismes qui ont façonné notre société et qui la façonnent toujours. Le 17 juin 1940 De Gaulle se rendit à Londres. Son appel du 18 juin 1940 à la BBC peut être considéré comme l’un des premiers actes de résistance. Comme nous l’avons vu, l’analyse de De Gaulle, réfugié à Londres, était l’inverse de celle de Pétain : la guerre n’était pas terminée, l’Allemagne ne pouvait pas être considérée comme victorieuse, il fallait poursuivre le combat avec la Grande-Bretagne, en s’appuyant sur les ressources de l’empire colonial et en attendant l’engagement des États-Unis dans le conflit. Bien entendu, presque personne en France n’entendit son appel : un grand nombre de Français étaient égarés sur les routes de l’Exode et il n’était pas encore habituel d’écouter la BBC. Document : L’appel du général De Gaulle à la BBC à Londres (18 juin 1940) Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat. Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui. Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non. Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limite l'immense industrie des États-Unis. Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là. Moi, général De Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes, ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi. Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas. Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la Radio de Londres. De Gaulle rassembla dans le mouvement de la France libre les quelques volontaires qui affluèrent en Angleterre. Dès le 28 juin 1940, De Gaulle fut reconnu officiellement par le gouvernement britannique comme « le chef de tous les Français libres ». Mais il pesait d’un faible poids politique, comparativement à la reine des Pays-Bas, au roi de Norvège ou même aux ministres belges qui avaient rallié Londres. En outre, le bombardement de la flotte française par la Royal Navy à Mers-el-Kébir, qui tua 1 300 marins français, contribua à limiter les départs de Français pour Londres. Pour s’imposer comme un interlocuteur valable face aux Britanniques puis aux Américains, De Gaulle devait disposer d’une force armée ainsi que d’une base territoriale. Le 7 août 1940, il signa avec Churchill un accord officialisant la constitution d’une force française de volontaires, rassemblant tous ceux qui l'avaient rejoints ou qui allaient le rejoindre à Londres. Ainsi, la France libre fut habilitée par la Grande-Bretagne à représenter tous les Français en guerre. Parallèlement, à la fin du mois d’août 1940, à l’initiative du gouverneur du Tchad Félix Éboué et d’envoyés de De Gaulle, les territoires coloniaux de l’Afrique Équatoriale Française (AEF, à savoir le Tchad, l’Oubangui-Chari, le Gabon et le Congo français), ainsi que que le Cameroun, signifièrent leur adhésion à la France Libre. De ce fait, Brazzaville devint officiellement la capitale de la France libre, le 28 août 1940. Le 27 octobre 1940, De Gaulle gagna Brazzaville pour y installer le Conseil de défense de l’Empire , chargé d’administrer les territoires ralliés ainsi que les forces militaires engagées derrière De Gaulle. Cette instance fournissait à De Gaulle un embryon de légitimité politique. Les populations africaines ne furent évidemment pas consultées et furent recrutées (pas toujours de leur plein gré) au sein des Forces françaises libres (FFL). Ces dernières marchèrent à travers le désert depuis le Tchad et remportèrent quelques succès symboliques en Libye (Koufra en mars 1941, Bir-Hakem en mai-juin 1942). Renforcées à partir de 1943 par des régiments marocains et algériens, elles combattirent en Italie et participèrent au débarquement de Provence, le 15 août 1944. Progressivement, des missions parachutées en France pour organiser des réseaux de renseignement renforcèrent l’autorité de De Gaulle parmi la résistance intérieure. Cependant, les relations difficiles avec Churchill, la méfiance de Roosevelt qui tint longtemps le régime de Vichy comme une autorité légitime et De Gaulle comme un apprenti dictateur, entravèrent longtemps l’action de ce dernier. En France même, des personnes isolées et éparpillées refusèrent la défaite et l'Occupation, et s’engagèrent d’elles-mêmes dans la résistance au nom des valeurs héritées de la Révolution française. Très peu d'entre elles avaient entendu l'appel du général De Gaulle. Elles imprimèrent des tracts, inscrivirent des graffiti sur les murs, organisèrent des manifestations comme celle des étudiants parisiens, le 11 novembre 1940. Des militants communistes et syndicalistes s’organisèrent très vite malgré l’attentisme du PCF paralysé par le respect du pacte de non-agression du 23 août 1939 entre Hitler et Staline. Cet engagement restait surtout individuel et il était le fait de jeunes et/ou de militants politiques comment l’indiquent les témoignages ci-dessous. Document : Le récit d’une entrée en résistance Le 18 juin 1940, je me trouve à Narbonne avec mon frère, ma belle-sœur et ma femme. Je m’étais retrouvé là, affecté comme aspirant, avec les débris de mon régiment. Je n’ai pas entendu le général de Gaulle, j’ai écouté pour la première fois la radio de Londres quelques jours après, chez mon adjudant (…). J’ai tout à fait en mémoire les journées précédentes. J’étais au champ de tir quand j’ai appris que Reynaud s’en allait. J’ai dit à mes camarades de régiment : « On rentre à la caserne, c’est cuit, les traîtres sont à la tête du gouvernement. Vous allez voir ce que c’est le fascisme ». Le 17 juin, le discours de Pétain a été diffusé par haut-parleurs dans les rues de Narbonne, précédé d’une Marseillaise qu’on écoutait au garde-à-vous. J’étais effondré. J’avais honte. Rien ne serait plus comme avant. Avec ma femme et ma belle-sœur, à mes côtés, nous pressentions le pire. Autour de nous pourtant l’armistice était bien accueilli, le sentiment anti-anglais était très profond (...). Alors, avec mon frère, ma belle-sœur et ma femme, nous avons commencé notre résistance à notre façon, seuls, tous les quatre, en famille, avec une petite imprimerie portative. Nous tirions des tracts. Je les ai en mémoire : « Si la France est par terre, c’est la faute à Hitler, son drapeau dans l’eau sale, c’est la faute à Laval » (…). Après Mers-el-Kébir : « Vive l’Angleterre pour que vive la France ». Nous allions dans les bois de Narbonne les coller aux arbres. Jean-Pierre Vernant, ancien chef FFI de Haute Garonne et historien, entretien paru dans Le Matin , 18 juin 1985. Document : Les raisons d’une entrée en résistance Je suis née dans une famille de vignerons mâconnais. A cause de mon père, grand blessé de la guerre 14-18, je fus très jeune passionnément pacifiste. Pendant mes études universitaires à la Sorbonne, de 1931 à 1938, j’ai été confrontée aux problèmes du fascisme et du racisme, aussi bien dans un cercle international de jeunesse qu’aux étudiants communistes. Des jeunes Polonais, Hongrois, Roumains, Allemands nous racontaient les persécutions politiques et raciales dans leur pays. Mon premier poste d’agrégée d’histoire fut le lycée de jeunes filles de Strasbourg. De l’autre côté du Rhin, Hitler avait derrière lui tout un peuple fanatisé. On savait que dans les camps étaient réunis les hommes de gauche et les Juifs allemands sous la garde de SS et de droits communs. On les appelait déjà « camps de concentration ». Pendant l’année scolaire 1938-1939, je fis la connaissance d’un jeune ingénieur des Ponts et Chaussées qui, sursitaire, faisait son service militaire comme sous-lieutenant du Génie à Strasbourg. Il venait de passer un an au MIT ( Massachusetts Institute of Technology ). Je devais, l’année suivante, aller avec une bourse aux Etats-Unis pour commencer une thèse. Il fut mon informateur sur la vie là-bas. Il fut bien plus. Vite amoureux l’un de l’autre, nous nous étions promis de nous marier à mon retour. La guerre a éclaté le 3 septembre 1939 et j’ai décidé de ne pas partir. Le 14 décembre 1939, nous étions mariés. Raymond Samuel était d’origine juive, ses ancêtres étaient venus de Pologne au début du dix-huitième siècle. Ses professeurs de Boston, après la débâcle, alors qu’il venait de s’évader d’un camp de prisonniers de guerre, lui ont offert un poste d’assistant ; moi, j’avais toujours ma bourse. En septembre 1940, nous avons demandé nos visas pour préparer notre départ vers les Etats-Unis ; puis nous y avons renoncé. Pouvions-nous laisser derrière nous nos familles, nos amis et notre pays occupé ? A partir de cette décision, notre destin était tracé : la participation à la création et au développement d’un Mouvement de Résistance. Lucie Aubrac, Ils partiront dans l’ivresse , Seuil, 1984, p. 7-8. 3.2. L’organisation progressive de la Résistance La Résistance intérieure resta au départ un phénomène marginal car la société française était traumatisée par la défaite et nombreuses étaient les personnes qui, au départ, faisaient confiance au maréchal Pétain. Rappelons également que les hommes adultes étaient prisonniers en Allemagne et qu’ils étaient séparés de leurs femmes et de leurs enfants dont la priorité était de trouver du ravitaillement. La Résistance fut surtout le fait de jeunes gens déliés de ce type de responsabilités. On sait que la confiance de la population à l’égard de Pétain disparut lentement, à partir de 1941-1942, lorsque le manque de liberté, les privations, le spectacle des rafles de juifs dans les grandes villes commencèrent à devenir insupportables. En mai-juin 1941, une grève très suivie éclata dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais pour réclamer des hausses de salaires et une amélioration des conditions de travail . Les forces d’occupations réprimèrent durement le mouvement et 270 grévistes furent déportés en Allemagne. Sur cette grève : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i11119820/la-greve-des-mineurs-de-1941 A partir de 1941, les lumières des cinémas devaient rester allumées lors de la projection des actualités cinématographiques afin de repérer les spectateurs qui sifflaient ou criaient lorsque les dignitaires du régime de Vichy paraissaient aux actualités cinématographiques. Le 12 août 1941, Pétain prit acte de cette désaffection à son égard dans un discours où il déclara : « De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis plusieurs semaines un vent mauvais ». Dans un premier temps, les actes de résistance furent isolés et consistaient surtout en des distributions de tracts et en des graffitis faits sur les murs pour mobiliser la population. Ces actes apparemment anodins pouvaient valoir de lourdes sanctions à leurs auteurs. Document : Le sous-lieutenant Genz, membre de l’administration militaire du Grand Paris, signale des graffitis non effacés dans le métro parisien, 17 juillet 1941 . Source : https://archives.paris.fr/r/259/le-metro-parisien-expression-de-l-occupation-allemande-de-la-collaboration-et-de-la-resistance-/ Document : Signalement de graffitis contre les Allemands à la station de métro Arts et métiers, le 19 janvier 1943 . Source : https://archives.paris.fr/r/259/le-metro-parisien-expression-de-l-occupation-allemande-de-la-collaboration-et-de-la-resistance-/ Document : Tracts de la résistance trouvés au dépôt d’autobus des Lilas, le 25 avril 1942. Source : https://archives.paris.fr/r/259/le-metro-parisien-expression-de-l-occupation-allemande-de-la-collaboration-et-de-la-resistance-/ L'historien et ancien résistant Claude Bourdet a proposé une distinction un peu simple mais restée restée classique entre les "réseaux" et les "mouvements" de résistance qui se structurèrent dans un second temps. Les réseaux étaient destinés à mener des opérations très spécifiques comme le sabotage, le renseignement et plus tard les actions militaires. Ils s’organisèrent au départ pour cacher et évacuer des personnes recherchées par les autorités d’occupation et pour fournir des renseignements aux Britanniques. Le premier fut le réseau du Musée de l’Homme, composé du directeur du musée (Paul Rivet), de bibliothécaires et d'anthropologues (Germaine Tillion). Il collecta des renseignements transmis en Angleterre, organisa des évasions hors de la zone occupée et publia une feuille clandestine intitulée Résistance . Le réseau fut démantelé au début de l'année 1941, et 19 membres furent jugés en 1942 par une cour martiale allemande : 7 hommes furent condamnés à mort et fusillés au Mont Valérien. Les autres furent déportés. Des mouvements furent également mis en place en lien avec les principaux mouvements politiques et syndicaux tels que, à partir de 1941, Combat (plutôt conservateur) en zone non-occupée, Libération-sud (dirigé par des socialistes et des syndicalistes), Franc-Tireur, puis le Front national (communiste), Libération-Nord (dirigé par des syndicalistes), Organisation civile et militaire (OCM, conservateur) en zone occupée, etc. Ces mouvement développèrent au départ une action politique et de propagande destinée à susciter l'adhésion d'un grand nombre de personnes. Ils éditaient une presse clandestine (chaque mouvement éditait son propre journal) et des tracts. Ils fabriquaient des faux papiers, et organisèrent plus tard des groupes armés pour commettre des attentats et préparer la Libération. L’aide financière et matérielle de Londres, fournie par des parachutages très risqués, était rare et précieuse. Les résistants apprirent les règles de la clandestinité mais nombreux furent les résistants dénoncés, torturés, exécutés ou déportés. En dépit de leurs divergences politiques, ces résistants ne combattaient pas seulement l’occupation allemande. Ils défendaient la continuité de la république et se battaient pour construire une société plus juste après la guerre. La Résistance fut renforcée par l'entrée en résistance du parti communiste à partir de l'attaque allemande contre l'URSS. Les militants communistes étaient nombreux et maitrisaient les règles de la clandestinité éprouvées par eux depuis l'interdiction du Parti Communiste depuis le début de la guerre, en septembre 1939. Certains militants défendaient les attentats contre les soldats allemands. Le premier d'entre eux fut l'assassinat de l'aspirant Moser par Pierre Georges, le futur colonel Fabien, sur le quai de la station de métro Barbès, le 21 août 1941. Le but était de se procurer des armes et de faire comprendre aux soldats allemands qu'ils n'étaient pas les bienvenus. Mais ces attentats entrainèrent l'exécution de nombreux otages (834 au total) sur l'ordre du MBF dirigé par von Stuptnagel. Comme l’indiquent les document ci-après des actes de sabotage et des attentats furent donc organisés à partir de 1941. Au début, ces actes avaient une portée essentiellement symbolique, ils servaient à organiser des actions collectives au sein des groupes de résistants et montraient à la population qu’il était possible d’agir. C’est surtout au moment de la Libération que les attentats de la résistance eurent une réelle portée militaire. Document : Rapport de gendarmerie sur des attentats commis le 21 juin 1942 dans la région de Quimper. Source : Archives départementales du Finistère, cote 200w_70_003-005-ad29 Document : Rapports de la gendarmerie sur des actes de sabotage à Morlaix et à Quimper en 1943 . Source : Archives départementales du Finistère, cote 200w_70_008-ad29 Document : Affiche annonçant l’exécution d’un résistant de Morlaix, mai 1941. Source : Archives départementales du Finistère Il convient également d'évoquer le parcours de personnes qualifiées plus tard de "vichysto-résistants", des hommes de droite favorables en 1940 au régime de Pétain qui s'engagèrent progressivement dans la Résistance. Par exemple, Henri Frenay, officier conservateur, rejoignit Vichy, persuadé que Pétain temporisait pour préparer la revanche. Quand il comprit que Pétain ne jouait pas un double jeu, il s'en éloigna pour créer à la fin de 1941 le Mouvement de libération nationale plus connu sous le nom de son journal, Combat , en zone non-occupée. De même, François Mitterrand, après une jeunesse militante à l'extrême-droite dans les années 1930, fut fait prisonnier de guerre en 1940. Il parvint à s'évader à la fin de 1941 et à rejoindre Vichy où il travailla à la réinsertion des prisonniers de guerre rapatriés. Il fut même décoré de la francisque par Pétain lui-même. Au printemps 1943, Mitterrand se rapprocha de l'Organisation de Résistance de l'Armée (ORA), mouvement de résistance très conservateur, au sein duquel il fonda son propre réseau de résistance, le Mouvement de Résistance des Prisonniers de Guerre et Déportés (MRPGD). Ce réseau recueillait des renseignements et imprimait des faux papiers pour les prisonniers de guerre évadés. 3.3. La structuration de la Résistance et la Libération Dans un troisième temps, la résistance s’unifia et se structura. Deux événements contribuèrent à étoffer les rangs de la résistance : d’une part, l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’URSS en juin 1941 incita le parti communiste à s’engager délibérément dans la résistance et, d’autre part, les réquisitions du STO (Service du Travail Obligatoire) à partir de 1943 poussèrent de nombreux jeunes gens à rejoindre la clandestinité. Des maquis se constituèrent dans des zones isolées, en accumulant les difficultés : difficultés à se cacher, à trouver des hébergements, à se ravitailler puis à rassembler des armes. De son côté, le parti communiste avait créé le mouvement des Francs-Tireurs et Partisans (FTP) qui organisait des attentats contre des soldats allemands. Au départ, ces attentats étaient critiqués par les autres mouvements de résistance car ils alimentaient un cycle permanent de répression. Le 21 août 1941, le colonel Fabien exécuta un officier allemand dans la station de métro Barbès. En octobre 1941, à la suite de l’exécution d’un officier allemand à Nantes, 55 otages incarcérés dans la camp de Chateaubriand furent fusillés par les Allemands. Parmi eux se trouvait Guy Moquet, militant communiste âgé de 17 ans, Jean-Pierre Timbaud, un responsable de la CGT et Charles Michels, député communiste. Si le prix à payer fut très lourd pour les militants communistes, ces attentats et ces exécutions renforcèrent leur prestige et leur autorité auprès des autres mouvements de résistance. Le parti communiste organisa également une branche des FTP rassemblant des ressortissants étrangers (Roumains, Hongrois, presque tous Juifs, Italiens, Espagnols, Arméniens) sous le nom de FTP-MOI (Main d’œuvre immigrée). Ils commettaient des attentats contre les forces allemandes. Ils furent rendus célèbres par le procès du groupe Manouchian (survivant du génocide des Arméniens), condamnés à mort et exécutés le 21 février 1944. Les autorités allemandes annoncèrent leur exécution par une affiche de couleur rouge qui leur attira une reconnaissance méritée magnifiée par un poème d'Aragon, rendu célèbre grâce à la chanson de Léo Ferré. Voir sur : https://www.youtube.com/watch?v=Tj5XwjOuq7s Sur le groupe Manouchain : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/2842464001017/manouchian et aussi : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/missak-manouchian-resistance-seconde-guerre-mondiale-ftp-moi-communiste-juif-armenien Document : L’affiche rouge éditée par l’armée d’occupation allemande (13 février 1944). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Affiche_rouge.jpg Afin d’asseoir sa légitimité politique et de pouvoir s’affirmer auprès des Britanniques et des Américains, De Gaulle s’efforça de rassembler les mouvements de résistance en un mouvement unifié. Jean Moulin, qui vivait dans la clandestinité entre Lyon et Paris, avait été mandaté par De Gaule pour approcher les différents mouvements de résistance qui s’étaient renforcés et structuré. Au bout de plus d'une année de négociations, il parvint à fonder le Conseil national de la Résistance (CNR) créé clandestinement à Paris, rue du Bac, le 27 mai 1943. Le CNR rassemblait alors les représentants des huit principaux mouvements de résistance, des deux principaux syndicats (CFTC et CGT) et des principaux partis politiques de la IIIe République. Le CNR devint ainsi l'instance représentative de l'Etat républicain et clandestin de l'intérieur. Le rôle du CNR était de coordonner les actions des mouvements de résistance sur le sol français. Jean Moulin fut capturé quelques semaines plus tard à Lyon, torturé par Klaus Barbie et il mourut le 8 juillet 1943 des suites de la torture dans le train qui l’emmenait en déportation en Allemagne. Auparavant, le 8 novembre 1942, les troupes américaines et britanniques avaient débarqué à Casablanca, à Oran et à Alger et mis fin à l'autorité du régime de Vichy sur l'Afrique du Nord. Durant plusieurs mois, la situation politique en Algérie fut très confuse. Les Américains souhaitaient que le général Giraud, proche de Vichy, dirige l'Afrique du Nord française. C’est seulement à l’été 1943 que De Gaulle s’imposa comme le dirigeant des Français libres et le dirigeant de l'Afrique du Nord. Non sans difficultés, les dirigeants des différents mouvements de la résistance intérieur réunis dans le CNR avaient reconnu De Gaulle comme leur dirigeant. Fort de la légitimité accordée par le CNR, il prit la tête du Comité français de libération nationale (CFLN), installé à Alger et héritier du Conseil de défense de l’empire créé en 1940 à Brazzaville. Alger devint ainsi la capitale de la France libre sous la direction de De Gaulle. Parallèlement, les délégués du CNR participèrent, à côté des représentants des différents partis politiques aux travaux de l’Assemblée consultative installée à Alger. Le 3 juin 1944, toujours à Alger, le CFLN se transforma en Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) présidé par De Gaulle et composé de ministres représentant les différentes tendances politiques de la résistance. Ce GPRF était désormais à la tête d’une armée de FFL de près de 500 000 hommes, dotés d’uniformes et d’armement américains, grâce à la mobilisation des Marocains et des Algériens. Une partie de ces soldats se battait en Italie depuis 1943 et ils participèrent au débarquement en Provence, le 15 août 1944. A compter du printemps 1944, l’action de la résistance intérieure se fit plus visible. Les différents mouvement de résistance armée (Organisation de la résistance de l’armée, Armée secrète, FTP) se regroupèrent au sein des Forces françaises de l’intérieur (FFI) dotées d’une hiérarchie militaire coordonnant les actions militaires des résistants. Elles étaient approvisionnées en armes par les parachutages britanniques. Des maquis (les Glières, le Vercors) affrontèrent l’armée allemande et la Milice. Après le débarquement allié en Normandie, elles procédèrent à de nombreux actes de sabotage et de guérilla pour ralentir la progression des unités allemandes vers le front. La riposte de la Milice et de l’armée allemande fut sanglante. Dans toute la France, de nombreux résistants périrent lors des combats ou exécutés sommairement entre juin et août 1944. La division SS Das Reich harcelée par les résistants s’illustra par des massacres de civils à Tulle et à Oradour-sur-Glane. Les maquis libérèrent quelques régions comme le Limousin, la région de Toulouse, le sud du Massif central. De même, les FFI organisèrent l’insurrection parisienne, du 19 au 25 août 1944, qui l’emporta grâce à l’intervention de la 2e Division blindée du général Leclerc. Document : Message de la résistance de Huelgoat (Finistère) signalant les coordonnées géographiques d’un lieu de parachutage, et évoquant les messages codés authentifiant leur demande, juillet 1944. Sources : Archives départementales du Finistère, cote : 202j_5_502-ad29 Document : Messages codés de la résistance. Source : Archives départementales du Finistère, cote : 202j_5_620-ad29 Au total, 63 000 résistants français furent déportés dans les camps de concentration en Allemagne. 37 000 d’entre eux seulement en revinrent. La Résistance ne joua pas seulement un rôle dans la libération du territoire français. Les résistants se battaient également pour un monde meilleur et les dirigeants de la résistance contribuèrent à l’organisation de la reconstruction politique, économique et sociale du pays à la Libération. Leur engagement structure encore le fonctionnement de notre société tel qu’il a été défini par le Programme du Conseil national de la résistance adopté à l’unanimité des composantes politiques du CNR, le 15 mars 1944. Sur le plan politique, le programme du CNR prévoyait le rétablissement de la démocratie , du suffrage universel et de la liberté de la presse. Sur le plan économique, il prévoyait les nationalisations (entreprises automobile et aéronautiques, électricité, gaz, charbon, banques de dépôts) qui furent opérées en 1945-1946 et la planification de l’économie. Sur le plan social, il appelait au rétablissement d'un syndicalisme indépendant et prévoyait ce qui devint la Sécurité sociale. L’héritage de la Résistance nous est donc toujours précieux et doit être défendu contre les attaques qu’ils subit depuis plusieurs années. 4. La Libération 4.1. Les combats de la Libération Source : La deuxième Guerre mondiale, récits et mémoire. Numéro spécial du Monde , mars 1994. Après le débarquement en Normandie, les Alliés progressèrent d’une part vers Cherbourg et vers Brest, car ils avaient besoin d’installations portuaires pour débarquer le matériel venant des États-Unis par bateaux, et d’autre part vers la vallée de la Seine. La 2e division blindée du général Leclerc parvint jusqu’à Paris pour soutenir l’insurrection menée par la Résistance et qui fut victorieuse le 25 août 1944. Le même jour, à l’Hôtel-de-Ville de Paris, De Gaulle refusa de proclamer la République, comme cela avait été fait en 1848 et en 1870, car, selon lui, la République, incarnée par la Résistance, n’avait jamais disparu. A cette occasion, il prononça ce célèbre discours : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle ». Le lendemain, le 26 août 1944, De Gaulle, aux côtés des principaux dirigeants de la résistance, descendit les Champs-Élysées et la rue de Rivoli, depuis l’Arc de Triomphe jusqu’à l’Hôtel-de-Ville, au milieu d’une foule en liesse. Cet épisode confirma la légitimité politique de De Gaulle. (Cette séquence est à voir sur : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/25-aout-1944-paris-outrage-paris-brise-mais-paris-libere ). De Gaulle installa aussitôt le GPRF à Paris pour gagner de vitesse les Alliés qui étaient tentés de placer la France sous administration militaire (AMGOT), comme tout pays conquis. Cette mesure était urgente : il fallait former un gouvernement représentatif, car composé de tous les responsables des mouvements de la Résistance, y compris les communistes, pour éviter que les Alliés ne considèrent la France comme un État vaincu et ne lui imposent un régime d’occupation militaire. A l’Ouest, les Américains rencontrèrent de grandes difficultés à s’emparer du port de Brest très solidement défendu par une division de parachutistes SS. Comme les soldats allemands étaient retranchés dans les immeubles du centre-ville, un destroyer américain les bombarda un à un pour avoir raison de la résistance allemande. Lorsque la garnison allemande capitula, au prix de très lourdes pertes des deux côtés, le 18 septembre 1944, Brest n’était plus qu’un champ de ruines et le port était hors d’usage. Dès lors, les Américains décidèrent de ne plus réitérer l’expérience et se contentèrent d’assiéger les autres ports fortifiés par les Allemands en attendant la fin de la guerre. Ce furent les « poches » de Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle et Royan. Le 15 août 1944, les troupes alliées qui avaient conquis l’Italie effectuèrent un débarquement en Provence puis remontèrent la vallée du Rhône jusqu’en Alsace. Comme nous l’avons vu, l’armée française incorporée à ces troupes était largement composée de soldats d’Afrique du Nord. Au moment où la victoire se profilait et où l’armée française allait entrer sur le territoire allemand, ces soldats furent congédiés et remplacés par les résistants français qui s’étaient engagés dans l’armée lors de la Libération. Il ne fallait pas que l’armée française pénétrant, victorieuse, sur le territoire allemand, soit composée principalement d’arabes et de noirs. Cette humiliation est racontée dans le film Indigènes de Rachid Bouchareb (2006). Le 15 septembre 1944, la majeure partie de la France et de la Belgique était libérée. Le 24 septembre 1944, un décret du GPRF mit fin à l’existence des FFI et organisa la démobilisation des résistants qui avaient combattu les armes à la main. Il leur était donné la possibilité de s’engager dans l’armée française des FFL, où ils durent s’adapter à la discipline militaire et où ils remplacèrent donc progressivement les soldats maghrébins et africains. L’urgence était de désarmer des jeunes hommes qui, depuis plusieurs mois, avaient combattu courageusement et de manière autonome. Certains parmi eux auraient pu être tentés de garder leurs armes et de combattre pour la transformation radicale de la société. Leur neutralisation fut également permise par leur intégration dans les Gardes civiques républicaines, ancêtres des actuelles CRS (qui furent mise au pas et épurées de leurs éléments subversifs à l'occasion du grand mouvement de grève de 1948). Au total, toutes les forces de la résistance furent démobilisées et seules les forces de l’État, la police, la gendarmerie et l’armée régulière, restèrent armées. 4.2. L'épuration Au cours des combats de la Libération, le gouvernement de Vichy fut installé par les Allemands dans la château de Sigmaringen afin de maintenir la fiction de son autorité. Les combats de la Libération furent accompagnés d’une vague d’ épuration « sauvage » , visant la collaborateurs qui n’avaient pu s’enfuir ou se cacher. Des miliciens et des mouchards furent fusillés sommairement. Il semblerait que plus de 8 000 personnes furent fusillées sommairement à la Libération. Mais des « résistants de la 25e heure » en profitèrent pour régler des comptes avec des voisins ou des concurrents. Le plus sinistre furent les humiliations publiques dont furent victimes des femmes accusées de « collaboration horizontale » avec les soldats allemands : elles furent rasées et exhibées dans les rues. Par la suite, des tribunaux instruisirent une épuration judiciaire plus contrôlée. Toutes les strates de la société furent concernées par l’épuration. Cependant, les magistrats qui avaient jugé les résistants pendant l’Occupation furent épargnés car ils étaient nécessaires pour juger les collabos. Les policiers qui avaient raflé les Juifs et arrêté des résistants devinrent des héros en participant aux combats de la Libération. Des collabos notoires (Céline, Darquier de Pelpois) se cachèrent ou s'enfuir à l'étranger. Les peines infligées furent surtout la condamnation à l’indignité nationale (perte des droits civiques durant une période plus ou moins longue), ainsi que, plus grave, la dégradation nationale (impliquant la confiscation de biens, la suspension de pensions et parfois la perte de de la nationalité française). Des peines de prison furent prononcées. Près de 700 personnes furent condamnées à mort et exécutées (Laval, Brasillach, Darnand, par exemple). Pétain fut condamné à mort mais sa peine fut commuée en détention à vie par De Gaulle en raison de son âge et de son statut de défenseur de Verdun. En 1953, toutes les condamnations furent amnistiées. Conclusion Environ 600 000 personnes en France ont perdu la vie durant la guerre : 210 000 soldats et résistants tués au combat, 150 000 victimes civiles des bombardements et de certains massacres, 240 000 morts en captivité et en déportation. Après 1944, l’économie française connut de graves difficultés en raison des destructions occasionnées par les bombardements, les combats et les sabotages de la résistance. La moitié des voies ferrées, les deux tiers des wagons de marchandise et 5 locomotives sur 6 étaient détruits. En 1945, la production industrielle française ne représentait que 40 % de la production de 1938. Les privations perdurèrent et furent même accentuées après la Libération. En 1947, les rations alimentaires étaient encore plus faibles qu’aux pires heures de l’Occupation. Les mesures énoncées par le programme du CNR (nationalisations, planification), financées ensuite par le plan Marshall, contribuèrent à la reconstruction de l’économie française, considérée comme achevée en 1955 seulement. Ces mesures économiques sont inséparables des mesures sociales dont la principale est la création du régime général de la Sécurité sociale en 1945 par le ministre du Travail, communiste, Ambroise Croizat. Ce personnage, qui mit en place une institution essentielle à notre vie de tous les jours, reste très injustement méconnu. Une autre réalisation essentielle du programme du CNR fut le droit de vote enfin accordé aux femmes par une ordonnance du CFLN du 21 avril 1944. Les premières élections auxquelles les femmes participèrent furent les élections municipales d’avril-mai 1945 .
- Les génocides des Arméniens, des Juifs et des Tsiganes
Par Didier Cariou, maître de conférence HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Bretagne occidentale Références bibliographiques : BENSOUSSAN Georges (1996). Histoire de la Shoah . PUF, Que sais-je ? BRUTMANN Tal (2025). Auschwitz . Nouvelle édition. La Découverte. CHAPOUTOT Johann (2012). Le nazisme. Une idéologie en actes. Documentation photographique n°8085. DUCLERT, Vincent (2019). Les génocides. Documentation photographique n°8127. CNRS Editions. MEMORIAL DE LA SHOAH, en ligne : http://www.enseigner-histoire-shoah.org/outils-et-ressources.html Mots-clés : Génocide, Crime contre l’humanité Génocide des Arméniens, Talaat Pacha, Ordres d’extermination, Marches de la mort Génocide des Juifs, Holocauste, Shoah, Lois de Nuremberg, Aryanisation, Étoile jaune, Nuit de cristal, Ghettos, Conseils juifs, Einzastgruppen, Shoah par balles, Babi-Yar, Aktion T4, Heydrich, Eichmann, Conférence de Wannsee, Centres de mise à mort, Sonderkommando, Auschwitz, Sélection, Marches de la mort, 27 janvier, Révolte du ghetto de Varsovie, Procès de Nuremberg. Génocide des Tsiganes, Camps d’internement des Tsiganes, Tsiganes purs, Tsiganes métissés, Loi contre le danger Tsigane, Stérilisation forcée, Ghettos, Camp Tsigane d’Auschwitz, Nuit des Gitans, 2 août, Reconnaissance du génocide des Tsiganes. Introduction Il convient de distinguer pour commencer les crimes contre l'humanité du crime de génocide. De nombreuses personnes considèrent que le crime de génocide est la forme la pire des crimes contre l'humanité. Il n'en est rien. Dans son ouvrage remarquable et passionnant, Retour à Lemberg , Philippe Sands explique, à travers les biographies croisées de Raphael Lemkin et de Hersch Lauterpacht, la différence entre ces deux catégories juridiques. Ces deux hommes, Juifs polonais qui vécurent leurs jeunes années à Lemberg (ainsi nommée en allemand, Lwow en polonais, aujourd'hui Lviv en Ukraine) avant d'émigrer, furent de brillants juristes dont les familles restées à Lwow disparurent au cours de la Shoah. Ils leur fallait désigner juridiquement ce qui était arrivé à leurs familles. Lauterpacht, professeur de droit à Cambridge, fut à l'origine de la catégorie juridique de crime contre l'humanité . Ce crime consiste à ne pas respecter les droits humains attachés à chaque individu. Lauterpacht voulait ainsi défendre sur le plan juridique les droits individuels de chaque être humain et s'assurer que leur Etat ne pouvait pas les maltraiter. Il s'agissait donc de garantir la protection de chaque individu, indépendamment de son appartenance à un groupe ethnique, religieux, culturel, etc. Ce type de crime fut retenu pour juger les 21 dignitaires nazis lors du procès de Nuremberg. La logique individuelle qui sous-tend cette approche contribua à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'Homme de l'ONU en 1948. Lemkin, professeur de droit à Yale, fut à l'origine de la catégorie juridique du crime de génocide . Il se focalisait non pas sur l'individu mais sur le groupe. Il pensait que les personnes étaient victimes d'exactions en tant que membres d'un groupe. Durant les années 1930, il s'était intéressé au massacre des Arméniens par les Turcs. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il orienta sa réflexion sur la construction d'une catégorie juridique pour désigner l’extermination des Juifs qui se déroulait alors en Europe. Lemkin définit alors le crime de génocide comme le massacre systématique d'un grand nombre de personne avec l'intention de détruire le groupe auquel elles appartiennent. L'intentionnalité est ici essentielle : il faut prouver l'intention délibérée de détruire, totalement ou en partie, un groupe humain. Certains massacres de masses peuvent ne pas constituer des génocides s’ils ne résultent pas d’une intention délibérée de détruire un groupe humain et dont on aurait gardé la trace sous la forme d’un enregistrement ou d’un écrit. Ajoutons qu'il s'agit d'une catégorie juridique. Donc, seuls les juges d'une cour internationale de justice ou les députés d'une assemblée législative peuvent déclarer que tel massacre de masse est un génocide. La notion de crime de génocide fut finalement adoptée par l'ONU en 1948. Elle est ainsi définie par la "Convention des Nations Unies pour la prévention et la répression du crime de génocide" (réunie à Paris, 9 décembre 1948) : « Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesure visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfant du groupe à un autre groupe ». Dans le cadre du programme du cycle 3, trois génocides doivent être cités : le génocide des Arméniens, durant la Première Guerre mondiale, le génocide des juifs et le génocides des Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. Entre ces génocides, visant des populations considérées par leurs bourreaux à la fois comme marginales et comme dangereuses, il existe des filiations, des points communs mais également des différences. Pour comprendre le déroulement et le fonctionnement de ce type de crime, nous avons regroupé dans ce chapitre l’histoire des trois génocides. Il sera nécessaire de consulter le post sur la France dans la Deuxième Guerre mondiale pour ce qui concerne la spécificité de la persécution des juifs et des Tziganes en France. 1. Le génocide des Arméniens 1.1. Les préludes au génocide des Arméniens La Première Guerre mondiale provoqua une élévation considérable du niveau de la violence contre les combattants et contre les populations civiles. Le pire fut sans doute atteint dans l’Empire ottoman avec le génocide des Arméniens . Les Arméniens constituaient la minorité chrétienne la plus importante de la moitié Est de l'Anatolie, à proximité de la Perse et de la Russie. Les nationalistes turcs (nommés les « Jeunes-Turc » par les Européens) au pouvoir dans l'Empire ottoman à partir de 1908, développèrent un discours nationaliste, hostile à toutes les minorités non-turques de l’Empire. Ils appelaient de leur vœux la constitution d’une nation turque « ethniquement » homogène(c'est-à-dire turque et musulmane). En 1894-1895, 250 000 personnes arméniennes, qui étaient chrétiennes et parlaient une autre langue que le turc, furent massacrées. Les massacres reprirent en 1909. Les Arméniens furent ensuite, contre toute logique (ils vivaient à l’Est de la Turquie), rendus responsables de la perte des territoires européens lors des guerres balkaniques de 1912-1913. L'engagement de l'Empire ottoman aux côtés de l'Allemagne, le 1er novembre 1914, donna l'occasion au mouvement Jeune-Turc de se débarrasser de cet « ennemi intérieur ». Les populations non-turques, kurdes, arabes, syro-chaldéennes mais surtout arméniennes, devaient être chassées d'Anatolie ou massacrées. 1.2. L’organisation du génocide La plupart des archives du génocide des Arméniens furent détruites, mais les historiens ont retrouvé des télégrammes qui permettent de reconstituer l'organisation du génocide. L'échec d'une offensive de l'armée turque contre la Russie (80 % des soldats de l’armée turque, trop légèrement vêtus, moururent de froid et de faim avant d'avoir pu tirer un coup de fusil) fut imputée aux Arméniens accusés de trahir au profit des Russes. Un plan d’extermination des Arméniens fut alors décidé et mis en œuvre à partir de mars 1915 par les Jeunes-Turcs au pouvoir. Le 24 avril 1915, le ministre de l’intérieur, Talaat Pacha ordonna l’emprisonnement des dirigeants politiques et communautaires arméniens, suspects de sentiments nationaliste arménien, et supposés être favorables à l'Empire russe. Ce fut ensuite le tour des intellectuels et des journalistes arméniens vivant à Istanbul, puis des notables arméniens locaux dans toute l’Anatolie. La plupart furent exécutés sans procès. La loi du 30 mai 1915 autorisa les autorités militaires à déporter les populations jugées suspectes de porter atteinte à l’effort de guerre. En conséquence, à partir de l'été 1915, les femmes, les enfants et les vieillards arméniens furent déportés, à pied, vers l'actuelle Syrie et l'actuelle Irak. Ils moururent d’épuisement, de faim, de soif et de mauvais traitement lors de marches forcées sur de très grandes distances, dans des contrées désertiques. Les rescapés de ces marches de la mort furent enfermés dans des camps dépourvus de ravitaillement. Au cours de l'année 1916, les survivants des camps furent systématiquement mis à mort à l'arme blanche. Sur les deux millions d’Arméniens vivant dans l’Empire ottoman en 1914, les deux tiers furent ainsi assassinés. Les rescapés se réfugièrent sur le territoire de l’actuelle Arménie, dans un grand nombre de pays et notamment dans le sud de la France. Document : Carte du génocide des Arméniens Source : https://www.lhistoire.fr/portfolio/carte-le-génocide-des-arméniens Hitler tira les leçons de ce génocide : il constata qu'il était possible de massacrer une grande quantité de personnes en peu de temps et sans rencontrer d’opposition majeure de la part des autres États, malgré les nombreux témoignages publiés à l’époque. Document : Le corps de plusieurs Arméniens abattus lors du génocide des Arméniens. Photo publiée dans Ambassador Morgenthau's Story , ouvrage rédigé par Henry Morgenthau, publié en 1918. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ambassador_Morgenthau%27s_Story_p314.jpg Aujourd’hui encore, la Turquie nie tout génocide des Arméniens. En France, la loi du 29 janvier 2001 reconnaît officiellement le génocide arménien. Jusqu’à une date récente, certaines personnes considéraient que ce massacre de masse ne pouvait constituer un génocide, en l’absence d‘une décision et d’un plan explicite d’extermination, conformément à la définition juridique du crime de génocide. Aujourd’hui, ce point ne fait plus débat depuis la découverte de la publication de la circulaire du 24 avril 1915 signée par ministre de l’intérieur Talaat Pacha ordonnant l’arrestation et l'assassinat des élites arméniennes. Des télégrammes postérieurs, envoyés par le même Talaat Pacha aux gouverneurs locaux de l’Empire, prouvent l'intention génocidaire qui déclencha une extermination totale et systématique des Arméniens. Document : Un ordre d’extermination des Arméniens « Il a été précédemment communiqué que le gouvernement, sur l’ordre du djemièt, a décidé d’exterminer entièrement tous les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeraient à cet ordre et à cette décision ne pourraient plus faire partie de la forme gouvernementale. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelques tragiques que puissent être les moyens de l’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence ». Talaat Pacha, télégramme adressé à la préfecture d’Alep, 29 septembre 1915. Source : Documentation photographique n° 8127, p. 23. 2. Le génocide des juifs 2.1. Remarques introductives Entre 1940 et 1945, près de 5,5 millions de juifs furent assassinés dans l’Europe occupée par les nazis. Nous abordons ici l’historique de cette tragédie sur une large échelle temporelle (de 1933 à 1945) et géographique (toute l’Europe), dans laquelle s’insère l’histoire de la persécution des Juifs en France que nous n'abordons pas ici (voir le post sur la France dans la Deuxième Guerre mondiale). En ce qui concerne l’extermination des juifs, le terme « génocide » s’applique évidemment, mais il ne rend pas compte de la spécificité et de l’ampleur du génocide des juifs. Jusque dans les années 1970, on ne savait pas vraiment comment nommer ce fait historique difficilement concevable. On a longtemps parlé de « solution finale », en employant l’expression des bourreaux eux-mêmes, ce qui n’est donc pas satisfaisant. Dans le monde anglophone et germanophone, l’expression « holocauste » est la plus utilisée encore aujourd’hui. Mais elle pose problème car elle signifie en grec le « feu sacrificiel », ce que ne fut pas vraiment le feu des fours crématoires. En France, en Israël et dans quelques autres pays, le mot « Shoah » l’a emporté en reprenant le titre du film de Claude Lanzmann de 1985, qui signifie « la catastrophe ». Mais il semble maintenant que nous revenons plutôt vers le terme de génocide ou d’extermination des juifs. Ces hésitations sont significatives d'un phénomène tellement monstrueux qu’il est presque impossible de le penser et de le nommer. Document : Claude Lanzman explique le choix du titre de son film, Shoah La question du titre que je donnerais au film se posa à la toute fin de ces douze ans de travail, en avril 1985, quelques semaines avant la première qui eu lieu dans l’immense théâtre de l’Empire, avenue de Wagram, et à laquelle le président de la République, François Mitterrand assista, on le sait. Pendant toutes ces années je n’avais pas eu de titre, remettant toujours à plus tard le moment d’y penser sérieusement. « Holocauste », par sa connotation sacrificielle, était irrecevable. La vérité était qu’il n’y avait pas de nom pour ce que je n’osais même pas alors appeler « l’événement ». Par devers moi et comme en secret, je disais « la Chose ». C’était une façon de nommer l’innommable. Comment y aurait-il pu y avoir un nom pour ce qui était absolument sans précédent dans l’histoire des hommes ? Si j’avais pu ne pas nommer mon film, je l’aurais fait. Le mot « Shoah » se révéla à moi une nuit comme une évidence parce que, n’entendant pas l’hébreu, je n’en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer. Mais pour ceux qui parlent l’hébreu, « Shoah » est tout aussi inadéquat. Le terme apparaît dans la Bible à plusieurs reprises. Il signifie « catastrophe », « destruction », « anéantissement », il peut s’agir d’un tremblement de terre, d’un déluge, d’un ouragan. Des rabbins ont arbitrairement décrété après la guerre qu’il désignerait « la Chose ». Pour moi, "Shoah" était un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable. Quand Georges Cravenne, qui avait pris sur lui l’organisation de la première du film, voulant faire imprimer les bristols d’invitation, me demande quel était son titre, je répondis : « Shoah. - Qu’est-ce que cela veut dire ? - Je ne sais pas, cela veut dire « Shoah ». - Mais il faut traduire, personne ne comprendra. - C’est précisément ce que je veux, que personne ne comprenne ». Je me suis battu pour imposer « Shoah » sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination, puisque presque aussitôt le titre du film est devenu, en de nombreuses langues et pas seulement en hébreu, le nom même de l’événement dans son absolue singularité. Le film a été d’emblée éponyme, on s’est mis partout à dire « la Shoah », ce nom a supplanté « Holocauste », « génocide », « Solution finale », j’en passe. Ils sont tous des noms communs. « Shoah » est maintenant un nom propre, le seul donc, et comme tel intraduisible. Claude Lanzman, Le lièvre de Patagonie. Mémoires , Paris : Gallimard, NRF, 2009, p. 525-526. Voir la bande-annonce du film Shoah sur : https://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19550979&cfilm=298.html Durant les années 1970 et 1980, deux approches historiques s’affrontèrent en Allemagne pour expliquer la genèse du génocide. L’approche intentionnaliste faisait remonter l'intention et la volonté d’extermination des Juifs par Hitler à la rédaction de Mein Kampf en 1923. Selon cette perspective téléologique, toutes les mesures d’exclusion des juifs adoptées par les nazis visaient délibérément et dès le départ l’extermination, et elles annonçaient nécessairement Auschwitz. L’approche fonctionnaliste mettait davantage en évidence une succession de contraintes qui auraient finalement conduit au génocide, sans que ce dernier ait été nécessairement planifié dès le départ. Aujourd’hui les historien·nes ont un avis moins tranché : il y avait certes une intention d’exclusion des juifs dès le départ, mais il semblerait que l’extermination n’avait pas été envisagée tout de suite par les nazis. En effet, entre 1933 et 1938, les autorités nazies encouragèrent l’émigration des juifs allemands, du moins de celles et ceux qui en avaient les moyens. C’est un ensemble de facteurs et d’imprévus qui a conduit finalement au génocide. La difficulté est bien entendu d’essayer de rendre compte de la complexité de la genèse du génocide sans tomber dans les simplifications abusives. Très grossièrement, deux phases peuvent être distinguées dans l’histoire du génocide des juifs. Une phase de recensement et de discriminations puis une phase de déportation et d’extermination. 2.2. La phase de discrimination Rappelons rapidement les grandes étapes de l’exclusion des juifs dans l’Allemagne nazie. Dès le 7 avril 1933, par la loi sur "la restauration de la fonction publique", les juifs furent exclus de la fonction publique. De nombreuses professions libérales (avocats, médecins) leur furent progressivement interdites. Le 25 avril l'accès à l'université fut interdit aux juifs. Parallèlement, de grands autodafés furent organisés pour brûler les livres des penseurs et écrivains juifs. La population fut également incitée par les nazis à ne pas effectuer leurs achats dans les magasins appartenant à des juifs. Document : Affiche placardée sur la vitrine d'un magasin appartenant à des Juifs allemands : « Protégez-vous, n'achetez pas chez les Juifs ». Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/apercu-general-1933-39/la-montee-du-nazisme-et-le-debut-des-persecutions.html Cette exclusion sociale fut complétée par une exclusion physique et civique marquée par les lois de Nuremberg , le 15 septembre 1935. Avec la "Loi sur la protection du sang allemand et de l'honneur allemand", les juifs furent définis selon des critères raciaux (avoir au moins trois grands-parents juifs) et non pas religieux (pratiquer soi-même la religion juive) et il furent exclus de la citoyenneté allemande. En outre, les relations sexuelles entre juifs et non-juifs furent interdites pour préserver la « pureté de la race ». De même, il était interdit aux juifs d'employer comme domestiques des femmes allemandes de moins de 45 ans : dans l'imaginaire antisémite, les hommes juifs sont perçus comme des corrupteurs de jeunes femmes. Des mesures économiques contribuèrent à l’appauvrissement et à la ruine des familles juives. L’ aryanisation des entreprises appartenant à des juifs (leur achat à vil prix par des non-juifs qui s’apparentait parfois à une expropriation) devint obligatoire à partir de juin 1938. Elle fut achevée en décembre 1938. En Autriche, les propriétaires juifs d’appartements furent expropriés et chassés de leur logement sans proposition de relogement. Afin d’être facilement repérables, chaque homme dut ajouter le prénom Israël à son patronyme et chaque femme le prénom Sarah. Cette mesure fut complétée le 1er septembre 1941 par le port obligatoire de l’ étoile jaune dans le Grand Reich. Cette politique de persécution systématique visait au départ à pousser les juifs à l'exil tout en les dépouillant de leurs biens. Une statistique établie par les nazis supposait que l'Allemagne comptait 561 000 Juifs en 1933. Elle n'en comptait plus que 276 000 en 1939. Mais à cette date, les départs "volontaires" commençaient à être remplacés par les déportations forcées. En effet, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, un vaste pogrom fut organisé par des dirigeants nazis. Les synagogues furent saccagées et parfois incendiées, ainsi que les magasins et des logements appartenant à des juifs. Comme des tonnes de verre des vitrines saccagées avaient été répandues dans la rue, les nazis donnèrent à l’événement le nom de la Nuit de cristal . Une centaine de juifs furent tués, des centaines gravement blessés, 30 000 hommes furent internés en camp de concentration au prétexte d’avoir fomenté ces troubles. Ils rejoignirent dans ces camps les opposants politiques emprisonnés depuis 1933. Pour « réparer » les dégâts, les juifs furent soumis à une très forte amende qui contribua un peu plus à la confiscation de leurs derniers biens. Document : Munich, Allemagne, 10 novembre 1938, un membre de la SA dans la synagogue Ohel Yaakov après la Nuit de cristal. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/apercu-general-1933-39/1938-l-annee-fatidique.html Document : Synagogue en flammes, dans la ville de Siegen, en Allemagne, pendant la Nuit de cristal. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/apercu-general-1933-39/1938-l-annee-fatidique.html Document : Baden Baden, Allemagne. Arrestation de juifs par les SS lors de la Nuit de cristal. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/apercu-general-1933-39/1938-l-annee-fatidique.html Le 30 janvier 1939, dans un discours au Reichstag à l'occasion de la commémoration du sixième anniversaire de son arrivée au pouvoir, Hitler prononça sa célèbre "prophétie" : "Je vais être à nouveau prophète aujourd'hui : si la juiverie financière internationale, hors d'Europe et en Europe, réussissait à précipiter encore une fois les peuples dans une guerre mondiale, alors la conséquences n'en serait pas la bolchevisation de la terre et la victoire de la juiverie, mais l'anéantissement de la race juive en Europe". Dans son délire antisémite, Hitler considéraient que les juifs avaient provoqué la Première Guerre mondiale et qu'ils s'apprêtaient à en provoquer une seconde. Les historien·nes débattent toujours du sens de cette "prophétie" et du sens du mot "anéantissement" : Hitler évoquait-il la disparition des juifs par leur déportation hors de l'Europe, ou bien pensait-il déjà à leur élimination physique ? Au passage, nous voyons ici la logique des nazis qui se considéraient comme des victimes des juifs. Leur délire antisémite les conduisait à considérer que les atrocités qu'ils commirent dans toute l'Europe contre les juifs n'était qu'un moyen de de se défendre contre le risque de leur propre (et fantasmatique) anéantissement. L’invasion de la Pologne, à partir du 1er septembre 1939, accéléra la persécution des juifs en Allemagne et en Pologne. La Pologne vaincue fut divisée par les Allemands en quatre zones : la partie Est fut annexée par l’URSS en application du protocole secret du pacte germano-soviétique de non-agression du 23 aout 1939, la partie Nord fut annexée par la Lituanie, la partie Ouest fut annexée par le Grand Reich, car considérée comme une terre allemande, sous le nom de Warthegau, et le sud-est restant prit le nom de Gouvernement général , un territoire satellite du Reich dirigé par le juriste et avocat d'Hitler, Hans Frank. Ce territoire était considéré comme non directement "germanisable" et devant être soumis à une administration militaire rigoureuse. Dès l’automne 1939, des actes d’un violence inouïe (meurtres de masse, pillages, destruction de villages, etc.) furent commis contre les juifs dans les deux territoires polonais contrôlés par les Allemands (Warthegau et Gouvernement général). En l’espace de quelques semaines, les juifs polonais furent obligés de porter des marques distinctives sur leurs vêtements, ils furent soumis à un couvre-feu, ils durent se faire recenser et n’eurent plus le droit de droit de déménager. Dans le Gouvernement général, le travail forcé des Juifs fut institué par un décret du 26 octobre 1939. Dans le courant de 1940, les juifs du Gouvernement général furent entassés dans des ghettos , des quartiers de grandes villes entourés de murs de briques rapidement construits, interdisant les relations avec l’extérieur, et surveillés étroitement par la police allemande. Les principaux ghettos étaient ceux de Lodz, Varsovie, Cracovie, Lublin, Lwow (Lviv aujourd’hui). L’entassement de la population était considérable (400 000 personnes dans le ghetto de Varsovie, soit 39 % de la population de Varsovie sur 8 % de la superficie de la ville) et le ravitaillement bien trop insuffisant (moins de 1 500 calories par personne et par jour). La faim et les épidémies tuèrent une large partie des habitants des ghettos. Ces ghettos étaient administrés par des Conseils juifs ( Judenräte ) composés de notables qui furent très critiqués après la guerre. Chaque Conseil juif servait de relais entre les autorités allemandes et la population du ghetto dont il avait la charge. Il lui incombait de distribuer la nourriture bien trop insuffisante (en fait, de gérer la famine), d’organiser le logement et le fonctionnement des écoles. Plus tard, chaque Conseil juif fut contraint d’établir les listes des personnes du ghetto à déporter dans les centres de mise à mort. Ces Conseils furent donc contraints par les nazis de prendre part à l'organisation de chaque étape du génocide, tout en pensant que, s’ils ne s’en chargeaient pas, les choses seraient encore pires (on peut se demander comment elles auraient pu être pires). Les dirigeants nazis semblaient au départ divisés sur le sort final à réserver aux juifs allemands et polonais. Ils projetèrent par exemple une émigration massive vers le Gouvernement général, mais le gouverneur de ce territoire, Hans Frank, s’y opposa car il refusait de prendre en charge des centaines de milliers de personnes qu’il ne pouvait ni nourrir ni loger, y compris selon les critères des nazis. En 1940, après la défaite de l'armée française, une émigration avait été pensée vers la colonie française de Madagascar, une fois la guerre terminée, au rythme d'un million de personnes par an. Mais cette option s'avéra finalement peu réaliste au vu de la distance à parcourir sur les océans. En 1941, il fut envisagé de déporter les Juifs dans les camps du goulag soviétique, lorsque la victoire sur l'URSS serait acquise. Faisons un léger saut en avant dans le temps. A partir du 15 octobre 1941, les Juifs allemands furent déportés par des convois ferroviaires vers les ghettos polonais et vers les ghettos de Biélorussie (Minsk) et des pays baltes (Riga), territoires récemment conquis par l'armée allemande. Les déportés de certains convois furent exterminés dès leur arrivée, mais la plupart des personnes furent soumises au travail forcé et à des conditions de survie atroces, avant d'être fusillées ou gazées dans les centres de mise à mort. 2.3. La phase d’extermination Aujourd'hui, les historien·nes envisagent le génocide des juifs selon différentes chronologies possibles. D'un côté, le récit peut s'ancrer sur les populations et les territoires : les Juifs soviétiques (ukrainiens, baltes et biélorusses) furent exterminé par les Einsatzgruppen à partir de juin 1941 ; les Juifs polonais et allemands furent exterminés dans les centres de mise à mort de Treblinka, Chelmno, Belzec et Sobibor, au cours de "l'opération Reinhart" ( Aktion Reinhart ) en 1942 et 1943 ; les juifs d'Europe centrale, du sud et de l'ouest furent exterminés à Auschwitz de 1942 à 1944. Mais le récit peut également s'écrire en fonction de la radicalisation antisémite des nazis. Dès septembre 1939, les juifs polonais furent enfermés dans les ghettos et réduits en esclavage. A partir de juin 1941, l'attaque de l'URSS s'accompagna de massacres de masse, à savoir l'exécution par les Einsatzgruppen des responsables communistes et, progressivement, des juifs vivant en Ukraine, dans les pays baltes et en Biélorussie. Comme nous le verrons plus loin, ces massacres glissèrent vite vers le génocide au cours de l'été 1941. Ces tueries furent coordonnées par les dirigeants nazis à l'occasion de la Conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 qui organisa les massacres dans les centres de mise à mort. Un autre élément nous semble incompréhensible aujourd'hui : jusqu'aux derniers moments de la guerre, les nazis s'efforcèrent de perpétrer le génocide. Ils trouvèrent des trains de marchandise pour les déportations alors que ces trains étaient nécessaires au ravitaillement des soldats allemands. Persuadés que la guerre avait été voulue et organisée par les juifs, ils pensaient qu'en parachevant le génocide, ils pourraient effectivement gagner la guerre, quand bien même la situation militaire allemande était désespérée. 2.3.1 Les premiers massacres Les événements s’accélérèrent avec l’invasion de l’URSS, à partir du 22 juin 1941, qui était considérée par les nazis comme une guerre raciale contre des populations slaves et juives de l'URSS. Outre la Pologne, en s’emparant de l’Ukraine, de la Biélorussie et de l’ouest de la Russie au cours de l'été 1941, les nazis contrôlaient désormais la totalité des territoires où vivaient les juifs européens. L’invasion de la Pologne avait accéléré les mesures discriminatoires à l’égard des juifs visant à les "laisser mourir" de faim et de maladie. L’invasion de l’URSS marqua l’orientation vers une pratique génocidaire visant à "faire mourir" systématiquement les Juifs. Un point mérite d'être souligné ici pour approcher la logique des nazis. En mai-juin 1941, le NKVD et les organes de répression de l'URSS avaient arrêté et mis en prison des milliers de militants d'organisations nationaliste, anticommunistes et parfois antisémites dans les pays baltes et en Ukraine. Aux premiers jours de l'invasion de l'URSS par les troupes allemandes, ces prisonniers furent systématiquement exécutés dans les prisons par le NKVD. Lorsque les soldats allemands conquirent les villes où se trouvaient ces prisons, ils y découvrirent des montagnes de cadavres dont l'assassinat fut attribué à des responsables communistes juifs. Cette expérience traumatisante pour de simples soldats, qui apparait dans les lettres qu'ils adressèrent à leurs proches, les conduisit à exercer ensuite une violence présentée comme "défensive" à l'égard des cadres communistes, des soldats soviétiques et des juifs. Les juifs (assimilés aux tueurs du NKVD) furent alors perçus comme étant capables d'exercer une extrême violence contre laquelle les pratiques génocidaires apparaissaient comme une simple manière de se défendre. Cette expérience inaugurale (et dépourvue de toute logique rationnelle) conduisit de nombreux soldats allemands vers ce que l'historien Omer Bartov nomma la "barbarisation" de l'armée allemande. Quatre Einzastgruppen (groupes d’action spéciale), comprenant chacun entre 500 et 1 000 hommes, furent créés pour opérer sur le front de l’Est à la suite de l'armée allemande. Ils étaient constitués d’agents de la Gestapo, de la police criminelle (la Kripo ) et d’officiers SS. Ils étaient commandés par des officiers SS de haut rang, souvent titulaires d’un doctorat de droit et placés sous l'autorité de Reinhart Heydrich, le chef du SD et bras droit de Himmler. Chacun des quatre Einzastgruppen opérait dans une zone géographique spécifique (Lituanie, Biélorussie, nord de l’Ukraine, Crimée). Ils suivaient l’avancée des unités régulières de la Wehrmacht pour fusiller les fonctionnaires communistes de l’administration soviétique ainsi que les hommes et adolescents juifs dans les villes et les villages conquis par l’armée allemande. Ces exécutions d’individus perçus comme des opposants potentiels relevaient au départ d’une logique de maintien de l’ordre (sous forme de crimes de guerre) dans les territoires nouvellement conquis. Comme l’a montré l’historien Christian Ingrao, le nombre des exécutions augmenta considérablement au cours du mois de juillet, passant de plusieurs dizaines à plusieurs centaines puis à plusieurs milliers de morts par jour. Cette hausse quantitative passa par l’exécution des femmes juives au cours du mois de juillet puis des enfants juifs à partir du mois d’août. Cet élargissement progressif du nombre et de la qualité des victimes relevait alors d’une orientation clairement génocidaire puisque, désormais, l’ensemble d’une population était massacré. Les historien·nes considèrent aujourd’hui que le génocide fut initié à la base, par les officiers des Einzatsgruppen dont les pratiques génocidaires furent encouragées oralement puis ratifiées par écrit par les dirigeants nazis. Parallèlement, dès le mois de juin 1941, les nazis encouragèrent les pogroms menés par des antisémites locaux dans les pays baltes et en Ukraine. Des milliers de juifs furent humiliés et battus à mort sous les yeux de la population. Ce n'est pas un hasard si des Baltes et des Ukrainiens servirent comme supplétifs des SS dans les centres de mise à mort notamment. Le 1er août 1941, le Reischführer-SS (RFSS) Himmler adressa cette directive génocidaire aux chefs des Einzastgruppen : « Ordre explicite du RFSS. Tous les Juifs doivent être fusillés. Les femmes juives doivent être poussées vers les marais ». C'est ce type d'ordre qui permet de caractériser l'intention à l'origine d'un génocide. Dans le même ordre d'idée, Göring confia à Reinhard Heydrich, le bras droit de Himmler, la tâche consistant à régler la "solution finale de la question juive" (sans en expliciter toutefois les modalités exactes) par le courrier ci-dessous : Le Maréchal du Grand Reich allemand Chargé du Plan de quatre ans Président au conseil des ministres pour la défense du Reich Berlin, le... juillet 1941 Au Chef de la Police de sécurité et du SD le SS-Gruppenführer Heydrich En complément de la mission qui vous a été confiée par décret du 24.1.1939 de parvenir, sous la forme de l'émigration ou de l'évacuation, à une solution de la question juive la meilleure possible eu égard aux circonstances de l'époque, je vous charge par la présente de prendre toutes les mesures préalables, organisationnelles, pratiques et matérielles, nécessaires à une solution globale de la question juive dans la zone d'influence allemande en Europe. Dans la mesure où les domaines de compétences d'autres instances centrales sont concernés, il faudra les associer. Je vous charge en outre de m'adresser sous un projet global concernant les mesures préalables organisationnelles, pratiques et matérielles à prendre pour réaliser la solution finale souhaitée de la question juive. Signé : Göring Cité par Edouard Husson, Heydrich et la solution finale , Perrin, Tempus, 2012, p. 354. La première phase du génocide, dès l'été 1941, fut appelée, il y a quelques années, la Shoah par balles , puisqu’elle consistait à tuer les hommes, les femmes et les enfants d’une balle dans la tête au bord d’une fosse commune, dans les pays baltes, en Ukraine et en Biélorussie. Cependant, les historien·nes récusent aujourd'hui ce terme qui introduit une dichotomie tranchée entre une supposée première phase de massacres par fusillades et une supposée deuxième phase de destruction industrielle dans les centres de mise à mort à partir du printemps 1942. On sait que les massacres furent opérés de diverses manières et que les fusillades se poursuivirent jusqu'à la fin de la guerre, en fonction les configurations locales. Ainsi, une partie de la population juive d'une ville pouvait être déportée dans un centre de mise à mort quand l'autre partie était assassinée sur place. Par commodité, nous nous en tenons à cette dichotomie pour éviter de produire un exposé trop complexe. Encadré : le déroulement de la Shoah dans la ville de Buczacz L'historien Omer Bartov a retracé l'histoire de la Shoah dans la ville où était née sa mère, Buczacz, en Galicie orientale, région située à l'époque au sud-est de la Pologne, aujourd'hui dans le sud-ouest de l'Ukraine. Dans cette région vivaient des Polonais, des Ukrainiens et des juifs. Cette région avait été envahie par l'armée soviétique en octobre 1939, lors du partage de la Pologne entre l'Allemagne et l'URSS. L'armée soviétique se retira devant l'attaque allemande, à la fin juin 1941. Durant plusieurs jours, une milice nationaliste ukrainienne s'empara du pouvoir et commença à maltraiter et à massacrer les Polonais et surtout les juifs accusés de faire le jeu des nationalistes polonais et d'être des communistes. En effet, certains juifs avaient accueilli favorablement l'armée soviétique lors du partage de la Pologne en octobre 1939. Très souvent, les bourreaux étaient les anciens camarades d'école et les voisins des victimes. L'armée allemande s'empara de la ville le 5 juillet 1941. Les miliciens ukrainiens s'engagèrent alors comme policiers au service de l'occupant allemand. A partir du mois d'août 1941, les massacres de Juifs réalisés par un Einsatzgruppe, des membres de la Gestapo et des policiers de la police de sureté ( Sipo ), prirent une ampleur considérable. Environ 300 policiers ukrainiens prirent part à la traque, à la surveillance et à l'exécution des juifs, aux côtés des Allemands. Plusieurs milliers de juifs furent massacrés au bord de fosses communes sur une colline à proximité de la ville. Plusieurs autres milliers furent déportés au centre de mise à mort de Belzec. Un Judenrat formé des membres de l'élite juive de la ville et une police juive ( Ordnungsdienst , OD) furent institués sur ordre des Allemands. Dans l'espoir de sauver leur vie et celle de leurs proches, ces hommes collaborèrent avec les Allemands. Contre des pots-de-vin, ils choisissaient les juifs destinés aux camps de travail, où l'on pouvait survivre quelques mois. Ils choisissaient et arrêtaient les Juifs à massacrer tout de suite. Comme l'écrit Omer Bartov : "Les Allemands parvinrent rapidement à détruire la population juive en créant un dispositif local composé d'Ukrainiens et de Juifs, qui les aida à organiser et à commettre des meurtres de masse" (p. 255). Au total, 60 000 juifs furent assassinés dans la région, seulement 1 200 survécurent. Les exécutions de masse par fusillades avaient lieu à l’écart des villages. Elles était précédées par l’arrestation et le rassemblement de la population juive des villes et des villages qui s’opéraient dans une grande violence et à la vue de toute la population locale. Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, ces massacres ne furent pas tous commis par des SS fanatiques. Des unités de la Wehrmacht et de la police y contribuèrent également (sur ce point on peut lire l’ouvrage fondamental de Christopher Browning, Des hommes ordinaires , paru en 1992, qui a complètement bouleversé nos connaissances sur les auteurs de ces massacres). L’épisode le plus terrible fut le massacre de Babi Yar , un ravin situé dans les faubourgs de Kiev, où 33 771 personnes furent assassinées, les 29 et 30 septembre 1941 par les éléments de l’Einsatsgruppe C. Par la suite, 100 000 autres personnes (des prisonniers de guerre soviétiques, des Tsiganes, des nationalistes ukrainiens) furent également exécutées dans ce ravin en 1942-1943. L'émotion internationale fut grande lorsque des missiles russes visèrent le monument commémoratif de cette tragédie, au début de l'agression russe contre l'Ukraine, en février 2022. On considère que ce mode d'exécution fit près de 1,3 million de morts. Document : le massacre de Lubny en Ukraine, le 16 octobre 1941. Les personnes figurant sur l’image doivent abandonner leurs affaires avant d’être exécutées. Source : https://lejournal.cnrs.fr/articles/babi-yar-1941-le-massacre-des-juifs-de-kiev-restitue-dans-un-documentaire-exceptionnel Document : Un massacre de Juifs en Ukraine à l’automne 1941 Source : https://lejournal.cnrs.fr/articles/babi-yar-1941-le-massacre-des-juifs-de-kiev-restitue-dans-un-documentaire-exceptionnel 2.3.2 Les centres de mise à mort Il semble qu’Hitler a décidé l’extermination systématique des Juifs entre octobre et décembre 1941, alors que l’armée allemande se heurtait à la résistance de l’armée soviétique devant Moscou et lorsque le conflit devint mondial, avec l'entrée en guerre des Etats-Unis. Cette entrée en guerre était bien entendu attribuée par les nazis aux juifs. La crainte d’une défaite militaire sur le front russe aurait donc peut-être précipité l’ordre d’extermination de masse des juifs par Hitler. En effet, ce dernier prononça devant les dirigeants nazis un discours, le 9 novembre 1941, date anniversaire du début de la révolution allemande et de l'abdication de l'empereur Guillaume II qui précipita l'armistice du 11 novembre 1918. Ces deux événements étaient considérés par l'extrême-droite allemande comme un "coup de poignard dans le dos" de l'Allemagne, attribué aux juifs. Hitler rappela dans ce discours sa "prophétie" du 30 janvier 1939 qui prévoyait l'anéantissement des juifs. Il expliqua que cela permettrait d'éviter un nouveau 9 novembre 1918 ainsi que la défaite de l'armée allemande devant l'armée soviétique soi-disant dirigée par les juifs. Rappelons la logique nazie: l'extermination des juifs, responsables de la guerre, devait assurer la victoire militaire allemande. Les dirigeants nazis souhaitaient en outre passer à un mode d’exécution plus massif, plus discret et nécessitant moins de bourreaux que celui de la Shoah "par balles". A cet effet, les nazis mirent en pratique des compétences acquises avec le programme de l’ Aktion T4 d’extermination des malades mentaux allemands lourdement handicapés (du nom du n°4 de la Tiergartenstrasse à Berlin où se trouvait le principal centre d’euthanasie des malades mentaux). Ces vies « indignes d’être vécues » selon les nazis, menaçaient la pureté du sang allemand. Cette pratique « eugéniste » trouvait évidemment ses racines dans le racisme biologique et élitiste qui imprégnait les idées de l’extrême-droite européenne depuis la fin du XIXe siècle. Hitler décida cette opération de mise à mort en octobre 1939. Comme le document ci-dessous l'indique, cette décision fut antidatée du 1er septembre 1939, date de l'entrée en guerre contre la Pologne, pour signifier que l' Aktion T4 participait de l'effort de guerre. Ce document était adresser à Bouhler (le chef de la chancellerie d'Hitler) et au docteur Brandt (le médecin personnel d'Hitler). Document : Copie de l'ordre d’Adolf Hitler pour le programme d’”euthanasie” (Opération T4), signé en octobre 1939 mais daté du 1er septembre 1939. Source : United States Holocaust Memorial Museum. En ligne : https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/article/euthanasia-program Traduction : "Le Reichsleiter Bouhler et le docteur Brandt sont chargés d'élargir l'autorité de certains médecins dans la mesure où [les personnes] souffrant de maladies jugées incurables peuvent, après une évaluation humaine et minutieuse de leur état, se voir accorder une mort par compassion". (signé) Adolf Hitler Les futures victimes étaient sélectionnées par des commissions spéciales dans les hôpitaux du Grand Reich. En 1940 et 1941, dans six centres répartis en Allemagne et en Autriche, 70 000 malades mentaux moururent par privation totale de nourriture (« traitement par la faim ») ou gazés par du monoxyde de carbone dans des chambres à gaz déguisées en salles de douche (« traitement par le gaz »). Le corps des victimes était ensuite brûlé dans des fours crématoires. Un avis de décès invoquant une maladie était transmis aux familles. Selon l’historien Georges Bensoussan, l' Aktion T4 fut la matrice intellectuelle et technique du génocide. Le « traitement par la faim » fut en effet imposé aux ghettos polonais à partir de 1940 et les chambres à gaz servirent aux massacres de masse à partir de 1942. D'ailleurs, le personnel technique de l' Aktion T4 aida à la construction des chambres à gaz dans les centres de mise à mort en Pologne. Ainsi, le camp de Belzec, mis en service à la mi-mars 1942, fut construit sur le modèle de l' Aktion T4 avec des chambres à gaz alimentées par des bouteilles de gaz. Bien plus, le sonderkommando dirigé par le SS-Sturmbannfürer Rudolf Lange, qui avait participé à l' Aktion T4 , s'installa à Chelmno pour organiser le gazage des juifs du ghetto de Lodz dans des camions spécialement équipés, dès la fin de 1941. Les gaz d'échappement des camions étaient dirigés vers l'intérieur du camion où étaient entassées les victimes. Une précision s'impose ici. Malgré le secret, l' Aktion T4 fut rapidement connue en raison du nombre des avis de décès qui furent diffusés dans toute l'Allemagne. En outre, les voisins des centres de mise à mort avaient été alertés par la fumée malodorante émise en permanence par les fours crématoires de ces centres. Quelques évêques allemands, dont l'évêque Clemens von Galen, s'élevèrent en août 1941 contre l'assassinat en masse des handicapés mentaux et recueillirent un soutien massif des catholiques. Soucieux de ne pas s'aliéner l'Eglise catholique quelques semaines après le début de l'attaque contre l'URSS, Hitler décida d'abandonner l' Aktion T4 le 24 août 1941. Cela montre que l'action d'hommes courageux et déterminés pouvait faire reculer, au moins ponctuellement, le pouvoir nazi. IL semblerait cependant que l'extermination des malades mentaux se poursuivie malgré tout, mais à bas bruit. L’organisation systématique du génocide des juifs fut planifiée lors de la conférence de Wannsee (du nom du quartier de Berlin où se tint cette conférence), le 20 janvier 1942. Cette conférence rassembla les principaux responsables du génocide, sous la direction du SS-Gruppenführer Reinhard Heydrich, bras droit de Himmler, chef de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA) et coordinateur de l’extermination des juifs. Le SS-Oberstrumbannführer Adolf Eichmann, responsable de la logistique des déportations par les chemins de fer au sein du RSHA, assura l’organisation de cette réunion. La « solution finale du problème juif » (selon les termes des nazis) fut mise au point à cette occasion en regroupant trois compétences nazies jusqu’ici disjointes : l’émigration forcée par les transports ferroviaires, l’internement dans les ghettos, et enfin le massacre de masse par le gaz tel qu’il avait été pratiqué sur les malades mentaux avec le programme T4. En effet, il fut décidé la déportation systématique des 11 millions de Juifs européens vers l'Est (la Pologne). Ils y seraient soumis au travail forcé et les survivants subiraient plus tard un "traitement approprié". Document : Une page du protocole de la conférence de Wannsee fournissant le nombre de juifs par pays visés par le projet de la « Solution finale ». Le total y est estimé à 11 millions. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/debut-solution-finale/la-conference-de-wannsee.html Les événements s’enchaînèrent alors très vite. Le recensement des juifs avait été ordonné en 1940 et 1941 dans tous les pays européens occupés par l’armée allemande. Au même moment, les juifs polonais, entassés dans les ghettos, étaient soumis au travail forcé et à la famine tandis que, en Europe de l’ouest, tout un arsenal législatif permit la spoliation des biens juifs, « aryanisés ». Avant leur extermination, à l’est comme à l’ouest de l’Europe, les juifs devaient produire ou fournir des ressources. Le port de l’étoile jaune fut imposé dans toute l’Europe en mai-juin 1942. Le 13 mars 1942, Himmler ordonna "l'évacuation" des Juifs des ghettos polonais vers l'Est, à savoir vers les centres de mise à mort. Les juifs des ghettos des villes polonaises, qui avaient également accueilli les juifs allemands et autrichiens, furent donc exterminés dans les centres de mise à mort de Chelmno, Belzec (500 000 morts de mars à décembre 1942), Sobibor (250 000 morts entre mai 1942 et octobre 1943) et Treblinka (900 000 morts entre juillet 1942 et novembre 1943) à l'occasion de ce que les nazis appelaient la "liquidation des ghettos" ou bien l' Aktion Reinhard (le prénom de Heydrich). Par exemple, 300 000 Juifs sur les 380 000 que comptait le ghetto de Varsovie furent transportés et assassinés à Treblinka entre le 22 juillet et le 22 septembre 1942. Rappelons un point de vocabulaire. On a longtemps distingué les camps de concentrations destinés à l’internement des prisonniers politiques et des résistants, des camps d’extermination, destinés à l’extermination des juifs. En réalité, les juifs était assassinés dans des « centres de mise à mort », selon l’expression de l’historien Raul Hilberg, qui n’étaient pas des camps. Ils étaient composés de chambres à gaz (la plupart du temps du monoxyde de carbone produit par un moteur de camion) où tous les déportés étaient exterminés dès leur descente du train, en l'espace de quelques heures, et de baraquements pour les gardiens du camp et quelques détenus juifs du Sonderkommando . Ces derniers, régulièrement tués et remplacés, portaient les cadavres depuis les chambres à gaz vers les fosses communes. A Chelmno, les juifs étaient entassés dans des camions spéciaux et gazés par les gaz d'échappement de ces camions lors du trajet qui les conduisait jusqu'à une forêt où leurs corps étaient entassés dans d'immenses fosses communes. Document : Un camion à gaz Magirus-Deutz endommagé est inspecté en 1945 près de Chełmno. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Destroyed_Magirus-Deutz_furniture_transport_van_Kolno_Poland_1945.jpg Fin 1943, après la révolte du Sonderkommando de Treblinka (août 1943) et de Sobibor (octobre 1943) pressentant la liquidation du camp, ces centres de mises à mort furent fermés, démantelés et rasés car tous les juifs polonais et allemands avaient été tués. En 1944, les nazis firent déterrer et incinérer par des détenus juifs les corps qui avaient été entassés dans les fosses communes de ces centres de mise à mort. Ils firent ainsi disparaître toute trace des centres de mise à mort. Aujourd'hui, il n'en reste pratiquement rien mais des archéologues tentent actuellement d'en retrouver les traces. Document : La gare ferroviaire du centre de mise à mort de Sobibor en Pologne. Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/solution-finale/les-camps-de-la-mort.html Source : documentation photographique n°8085, p. 61. A Belzec, les personnes descendaient du train sur le quai de débarquement (1). Elles se déshabillaient dans le bâtiment de déshabillage (3). Pendant que les femmes étaient rasées, les hommes étaient obligés de courir dans le boyau, dont les barbelés étaient camouflés par des branchages, et rentraient dans la chambre à gaz. Ces chambres à gaz étaient alimentées en CO par un moteur de camion (7). Venait ensuite le tour des femmes. Les corps étaient entassés dans les fosses communes par les membres du Sonderkommando. Les corps furent brulés à partir de l'été 1942 et le camp fut ensuite démantelé. La légende permet d'évaluer la taille très réduite de ce centre de mise à mort : 450 mètres X 300 mètres. Document : L’Europe concentrationnaire. Source : http://www.enseigner-histoire-shoah.org/outils-et-ressources/chronologie-et-cartes/cartes.html Aux centres de mise à mort situés près des ghettos, s'ajoutèrent les camps de Maidanek et Auschwitz. Maidanek était un camp mixte qui associait un centre de mise à mort des juifs du ghetto de Lublin et des camps de travail forcé pour des usines allemandes. En novembre 1943, plus de 40 0000 travailleurs de ces camps furent systématiquement massacrés lors de l' Aktion Erntefest ("fête de la moisson") ordonnée par Himmler . 2.3.3 Le camp d'Auschwitz Le camp d’ Auschwitz reste le symbole absolu de la barbarie nazie. Près de 1,1 millions de personnes y trouvèrent la mort. Il associait des camps de travail forcé enfermant jusqu'à 100 000 détenus soumis au travail forcé, et un centre de mise à mort. Il faisait donc partie à la fois du système concentrationnaire et du système des centres de mise à mort nazis. Ce camp s’étendait sur près de 40 km² de ce qui fut nommé la zone d'intérêt . Il était situé sur un nœud ferroviaire, à proximité de Cracovie, qui le mettait en relation avec l’Europe entière. Le premier camp, Auschwitz I, fut ouvert en juin 1940 sur l’ordre de Himmler pour interner des détenus polonais considérés comme dangereux pour la sécurité du Reich. Il devint ensuite un camp de concentration et de travail forcé pour des prisonniers de guerre soviétiques et des détenus politiques venus de l’Europe entière. En mars 1941, Himmler fit construire le camp d’Auschwitz II Birkenau, distant de 3 km du précédent, en prévision de la détention des futurs prisonniers de guerre soviétiques (qui n'y furent pas détenus, finalement). Enfin, le camp Auschwitz III Monowitz était un camp de travail forcé fournissant une main d'œuvre très bon marché aux entreprises allemandes qui s'étaient installées à proximité (Krupp, Siemens, IG Farben, etc.). Primo Levi, qui a écrit son témoignage crucial sur Auschwitz dans Si c’est un homme , fut affecté à ce camp car il était ingénieur chimiste. D'autres détenus, et notamment des femmes, travaillèrent dans les entreprises agricoles de la zone d'intérêt. Par exemple, Simone Veil construisit des murets dans ces champs. Himmler décida en janvier 1942 que l'ensemble de ces camps devait accueillir en priorité des juifs, hommes et femmes, destinés à devenir les esclaves de ces grands entreprises. En septembre et octobre 1941, le gazage de prisonniers de guerre soviétiques ( Aktion 14f14 ) à l’aide du Zyklon B , un puissant insecticide à base d'acide cyanhydrique, aida à la mise au point des chambres à gaz d’Auschwitz -Birkenau. Ce mode de mise à mort différait donc de celui des autres centres de mise à mort où les victimes était gazées par du monoxyde de carbone produit par des moteurs de camion. Ce camp fut alors doté de chambres à gaz et de fours crématoires pour l’extermination des convois de Juifs venus de l’Europe entière. En juillet 1942, Himmler décida que ce camp deviendrait la destination finale de tous les convois des juifs d’Europe du sud et de l’ouest. Le premier convoi arrivant de Slovaquie fut sélectionné ou exterminé à Birkenau le 4 juillet 1942. A partir de 1943, alors que les centres de mise à mort des juifs polonais et allemands furent fermés car ils avaient achevé leur sinistre besogne, Auschwitz devint le principal centre de mise à mort des juifs européens. Document : Le plan du complexe concentrationnaire d’Auschwitz Source : Auschwitz, la solution finale. Les collections de l’histoire n°3, 1998, p. 39. Les déportations massives dans toute l'Europe en direction d'Auschwitz débutèrent donc en juillet 1942 : 11 juillet, déportation des juifs de Salonique, 16 et 17 juillet, rafle du Vel’d’Hiv' à Paris, etc. En l’espace de quelques semaines, les chemins de fer allemands, sous la direction de Eichmann, furent capables d’organiser des centaines de convoi entre l’été 1942 et l’été 1944, depuis toute l’Europe en direction de la Pologne. Ces trajets se faisaient dans des conditions épouvantables : 100 ou 200 personnes entassées, debout, dans des wagons de marchandises prévus pour 40 personnes (par exemple des soldats), sans aération, sans eau ni nourriture, pour un voyage durant entre deux et douze jours. Le temps de trajet dépendait de la distance mais également de l’encombrement des voies ferrées. Précisons que les convois étaient financés et réglés à la Reichsbahn par le vol des biens des déportés eux-mêmes. Dès l’arrivée du convoi à Auschwitz-Birkenau, les déportés devaient descendre sur la « rampe » ( Judenrampe ), le quai où ils subissaient la « sélection » (qui n’existait pas dans les autres centres de mise à mort) opérée par un médecin SS : d’un côté les adultes vigoureux âgés de 16 ans à 45 ans, qui seraient soumis au travail forcé, de l’autre les vieillards, les malades, les femmes accompagnées d’enfants qui étaient aussitôt dirigés vers l'une des quatre chambres à gaz distantes de 2,5 km de la rampe. Après s'être déshabillés dans un vestiaire contre la promesse de bénéficier d'une douche, les malheureux, entassés dans les chambres à gaz, qui pouvaient accueillir 2000 à 3000 personnes à la fois, mourraient à l'issue d'une agonie atroce qui durait entre 10 et 15 minutes, sous l'effet du gaz produit par les cristaux de Zyklon B . Les corps étaient ensuite incinérés dans les fours crématoires couplés à chaque chambre à gaz. A partir du mois de mai 1944, en vue de l’extermination des 430 000 juifs hongrois, la ligne de chemin de fer fut prolongée jusqu’au voisinage des chambres à gaz et passa désormais sous un mirador, jusqu'au nouveau quai nommé la Bahnrampe . La ligne de chemin de fer passant sous ce mirador devint ensuite l’image iconique du camp d’Auschwitz-Birkenau car, passé ce mirador, les déportés subirent l’un des plus grands crimes de l’histoire de l’humanité. De leur côté, les juifs sélectionnés pour le travail étaient déshabillés et tondus, un numéro était tatoué sur leur avant-bras gauche. Certains d’entre eux (jusqu'à mille environ en même temps) étaient sélectionné pour travailler dans le sonderkommando chargé de porter les cadavres depuis les chambres à gaz vers les fours crématoire. Les autres travaillaient dans les usines installées à proximité du camp ou traitaient les vêtements et les objets personnels des victimes, qui étaient redistribués dans tout le Reich. Encadré : Pourquoi les détenus d'Auschwitz étaient tatoués ? Les survivants juifs du camp d'Auschwitz portèrent toute leur vie leur numéro matricule de déporté tatoué sur leur avant-bras gauche, ce qui n'était pas le cas des déportés des autres camps de concentration nazis. En effet, lors de l'hiver 1941-1942, les prisonniers soviétiques qui construisaient le camp d'Auschwitz moururent en masse. Leurs camarades s'emparaient de leurs vêtements pour lutter contre le froid. Les SS, confrontés à des monceaux de cadavres nus, se trouvèrent alors face à un problème administratif : dépourvus de leur numéro matricule imprimés sur leurs vêtements, ces cadavres devenaient inidentifiables. Les SS trouvèrent une solution à ce problème : le tatouage du numéro matricule, d'abord sur la poitrine (ce qui se révéla beaucoup trop douloureux) puis sur l'avant-bras gauche. (D'après Tal Bruttmann, Auschwitz , La découverte, 2025, p. 29) Il est donc important de comprendre la spécificité du camp d'Auschwitz. Ce camp était d'une part le plus grand camp de concentration et de travail forcé de l'Allemagne nazie, où étaient détenus des Polonais, des résistants de divers pays, des hommes et des femmes, et surtout des juifs réduits eux aussi en esclavage. Ces détenus étaient déplacés d'un camp à l'autre en fonction des besoins des entreprises en main d'œuvre. Ils mourraient de faim, de maladie et de mauvais traitement. Lorsqu'ils étaient trop faibles ou trop malades, ils pouvaient être "sélectionnés" pour être exécutés dans les chambres à gaz. D'autre part, le camp d'Auschwitz-Birkenau comprenait un centre de mise à mort où étaient exterminés, dès leur arrivée, les juifs qui avaient été "sélectionnés" sur la Judenrampe puis sur la Bahnrampe pour mourir tout de suite. Comme l'explique l'historien Tal Bruttmann, ces malheureux ne pénétraient pas dans le camp d'Auschwitz-Birkenau car ils étaient tout de suite acheminés vers les chambres à gaz situées en périphérie de ce camp. Cette distinction explique le fait que quelques milliers personnes juives survécurent à la déportation à Auschwitz alors que les rescapés des autres centres de mise à mort se comptent sur les doigt de la main. Les photographies qui suivent sont extraites de l’ Album d’Auschwitz , recueil de 193 photographies prises par le SS Ernst Hoffman à la fin du printemps 1944, lors de l’extermination des 430 000 juifs hongrois (environ 12000 par jour). Elles permettent de retracer le parcours des malheureux dès leur descente du train. Grâce à l'ouvrage de Tal Bruttman, Stefan Hördler et Christoph Kreutzmüller, Un album d'Auschw itz. Comment les nazis ont photographié leurs crimes (Seuil, 2023), nous savons que ces photographies étaient des mises en scène. Elles visaient à montrer aux responsables de la SS à Berlin , et notamment à Himmler, l'excellence de l'organisation de l'arrivée des convois à Auschwitz et la fluidité de la "sélection". Dans la réalité, les déportés étaient accueillis par des coups et des cris. De très puissants projecteurs les aveuglaient à dessein lors de la descente des wagons. Les SS ne leur laissaient pas le temps de comprendre où ils se trouvaient. En outre, des révoltes ou des scènes de panique émaillaient régulièrement ce moment terrifiant, notamment lors de la séparation des familles. Document : Les déportés descendent du wagon de marchandise (appartenant à la SNCF) dans lequel ils ont voyagé. Source : Arrivée | L'album d'Auschwitz (yadvashem.org) Les déportés sur la « rampe ». Dans le fond, les cheminées des crématoires II et III. Source : Arrivée | L'album d'Auschwitz (yadvashem.org) Document : La sélection. Après leur descente du train, sur la « rampe », les personnes commencent à être sélectionnées par le médecin SS visible à droite de l’image. A gauche, s’est formée la file des femmes, des enfants et des vieillards, à droite de l’image, celle des hommes. Tout à fait à gauche, se tiennent les détenus en costume rayé qui viennent prendre les bagages des déportés. Dans le fond à gauche, le mirador sous lequel passaient les trains à partir du printemps 1944, devenu l’image iconique d’Auschwitz. Source: Arrivée | L'album d'Auschwitz (yadvashem.org) Document : La sélection. Les deux files sont constituées. On remarquera la canne du SS au premier plan. Cet objet servait à frapper les déportés. Il est la preuve que l'arrivée des convois ne se passait aussi facilement que ces photographies semblent le suggérer. Source: https://www.yadvashem.org/fr/processus-de-selectio.html Document : Les femmes et les enfants, délestés de leurs bagages, se dirigent vers les chambres à gaz . Remarquer la petite fille à gauche qui tire la langue au photographe dans un ultime geste de défi. Source : https://www.lemonde.fr/livres/article/2023/03/02/un-album-d-auschwitz-echapper-au-regard-des-bourreaux_6163933_3260.html Document : Sur la « rampe », une colonne de déportés hongrois est dirigée, à la descente du train vers la chambre à gaz et crématoire II d’Auschwitz-Birkenau, le 25 août 1944 . Photographie aérienne prise par un avion anglais ou américain. Source : http://www.enseigner-histoire-shoah.org/outils-et-ressources/documents-darchives/assassiner.html Nous disposons de plusieurs photographies aériennes du camp d’Auschwitz réalisées par les Alliés. Elles prouvent non seulement que les Alliés connaissaient l’existence de ce camp (en plus, ils en avaient été informés directement par des agents polonais tels que Jan Karski qui rencontra Roosevelt à la Maison Blanche le 28 juillet 1943) mais que, à partir du printemps 1944, ils auraient pu le bombarder et gêner ainsi la déportation des 430 000 juifs hongrois. Ils n’en firent rien. Officiellement, ils craignaient que leurs bombes ne tuent des déportés (qui, de toute façon arrivèrent dans le camp par les lignes de chemins de fer qui n’avaient pas été bombardées par les Alliés et disparurent dans les chambre à gaz qui n’avaient pas non plus été bombardées par les Alliés). Il semblerait plutôt que les dirigeants britanniques et américains ne voulaient pas être accusés, par des opinions publiques plutôt antisémites, de « faire la guerre pour les Juifs ». Deux ouvrages essentiels, qui figurent parmi les plus grandes œuvres littéraires du XXe siècle, doivent être lus à ce sujet : Si c'est un homme , de Primo Levi et Etre sans destin , d'Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002. Document : L’une des quatre photographies prises par un membre du Sonderkommando d’Auschwitz en août 1944 . L’auteur de la prise de vue s’est placé à l’intérieur du vestiaire attenant à la chambre à gaz pour éviter d’être vu. La photographie montre les membres du Sonderkommando et les cadavres de Juifs hongrois qu’ils s’apprêtent à brûler dans une fosse car les fours crématoires étaient alors saturés. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Auschwitz_Resistance_280.jpg Document : Les rails pénétrant dans le camp de Birkenau à partir de mai 1944. Photographie prise en janvier 1945. Source : AP On estime que, sur 1,3 millions de personnes arrivées à Auschwitz entre 1940 et 1944, 1,1 millions périrent, dont un million de Juifs assassinés entre février 1942 et novembre 1944. Sur ce total, il convient de compter 21 000 Tsiganes morts de mauvais traitement ou gazés en juillet-août 1944. En novembre 1944, Himmler, estimant le travail achevé et redoutant l’avancée de l’armée soviétique, fit dynamiter les chambres à gaz et les fours crématoires pour tenter d’effacer le crime qui s’y était produit. L’armée soviétique "découvrit" le camp le 27 janvier 1945 (les historien·nes ne parlent plus de la "libération" d'Auswchitz mais de sa "découverte"). C’est la raison pour laquelle, désormais dans l’Union européenne, le 27 janvier est la journée de souvenir de la Shoah. Cependant, il ne restait plus dans le camp que quelques milliers de détenus qui ne pouvaient plus se déplacer par eux-mêmes, à savoir les plus malades, dont Primo Levi. Au cours des jours précédents, les nazis avaient contraint l’immense majorité des détenus à quitter le camp pour ce qui a été nommé les marches de la mort . A pied, dans le froid et la neige, sans nourriture, sous les coups, ils durent rejoindre les camps de concentration situés en Allemagne. Bien peu parmi eux parvinrent à destination. Simone Veil, sa sœur et sa mère, qui mourut au camp de Bergen-Belsen, subirent ces marches de la mort. Document : Auschwitz. Détenus couchés sur des châlits à l'intérieur d'une baraque après la libération du camp . Source : https://www.yadvashem.org/fr/shoah/a-propos/les-derniers-episodes-de-la-guerre-et-ses-consequences-immediates/les-survivants.html 2.4. Le bilan du génocide des juifs Il fut reproché aux rares survivants du génocide de s’être laissés entraîner à l’abattoir sans avoir réagi. Il faut savoir tout d’abord que plusieurs révoltes eurent lieu. Il y eut les révoltes des Sonderkommando à l’approche de la liquidation du camp par les nazis à Treblinka, à Sobibor et à Auschwitz. Les révoltés purent tuer quelques gardes mais furent presque tous exécutés. Les survivants, très peu nombreux, témoignèrent dans le film de Claude Lanzmann, Shoah . La principale révolte fut la révolte du ghetto de Varsovie , du 19 avril au 8 mai 1943, à l’occasion de laquelle plusieurs centaines de jeunes juifs de l'Organisation Juive de Combat tinrent en échec des milliers de soldats allemands et de SS. Ces derniers écrasèrent la révolte en détruisant systématiquement tous les immeubles du ghetto. Les survivants furent exécutés sur place ou déportés dans les centres de mise à mort. La photographie qui suit, prise par un Allemand, est devenue le symbole de la répression de cette révolte. Elle montre des Juifs délogés d'un abri par les soldats allemands et voués à la mort. Le désespoir du petit garçon au premier plan manifeste l'immense détresse des derniers occupants du ghetto. On remarquera la petite fille au second plan qui, dans un ultime geste de défi, tire la langue au photographe. Document : Des juifs capturés par les Allemands lors de l'écrasement de la révolte du ghetto de Varsovie, mai 1943. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Stroop_Report_-_Warsaw_Ghetto_Uprising_06b.jpg La principale raison du faible nombre de révoltes tient au manque de soutien de la population locale (par exemple la résistance polonaise a refusé de livrer des armes aux organisateurs de la révolte du ghetto de Varsovie) et surtout au caractère inouï et à la rapidité du processus d’extermination. Qui pouvait imaginer que les discriminations mises en place en 1940-1941 allaient déboucher sur une tragédie en 1942 ? En outre, la plus grande partie des victimes fut assassinée en 1942 et 1943. La rapidité du processus ne laissa pas le temps de mettre en place des organisations capables de protéger les victimes. Enfin, n’oublions pas que, dans les ghettos des villes polonaises, la situation psychique et physique des personnes était déplorable : elles mourraient littéralement de faim. Il suffisait de leur promettre un peu de pain pour qu’elles montent dans les trains, alors quelles savaient pertinemment que ces trains les menaient à la mort. La réalité et la spécificité du génocide des juifs fut mal comprise à la Libération. En occident, les images des camps de concentration situés en Allemagne et libérés par les armées britannique et américaine, tels que Dachau, Buchenwald, ou Bergen-Belsen, stupéfièrent le monde. En revanche, le camp d’Auschwitz fut découvert par l’armée soviétique, et les autres centres de mise à mort avaient été totalement détruits par les nazis. Du côté soviétique, la souffrance des juifs fut gommée par l’orientation progressivement antisémite du régime stalinien, et disparut surtout sous l’ampleur des pertes subies par les Soviétiques dans cette guerre (plus de 25 millions de morts). En outre, les survivants juifs étaient très peu nombreux, comparativement aux résistants survivants des camps de concentration. A l’échelle de l’Europe, les juifs avaient représenté 54 % des déportés et seulement 6 % des rescapés. En France, jusque dans les années 1970, tous les déportés étaient confondus. Ils avaient certes tous subi des expériences douloureuses, mais incomparables les unes par rapport aux autres. On évoquait les déportés « raciaux » (les juifs), les déportés politiques (les résistants) et les déportés du travail (STO). C’est seulement à partir des années 1970, après le procès Eichmann à Jérusalem en 1961, que la spécificité du génocide fut réellement prise en compte. Enfin, le film de Claude Lanzmann, Shoah , en 1985, joua un rôle essentiel dans la prise en compte de la spécificité du génocide des Juifs. Ce film dure neuf heures mais il est absolument remarquable et bouleversant. Les survivants des Sonderkommando qui y témoignent sont des hommes dont la douleur et l'humanité les rendent très attachants. Lors du procès de Nuremberg , tenu du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, le crime de génocide ne fut pas retenu comme motif pour juger les 24 principaux dirigeants nazis. On lui préféra quatre chefs d’accusation : « crime de complot » et « crime contre la paix » (les agressions conduisant au déclenchement de la guerre), « crimes de guerre » (les massacres de populations civiles et de prisonniers de guerre soviétiques notamment) et de crimes contre l’humanité (l'extermination des juifs). Comme nous l'avons vu en introduction, ce dernier type de crime fut conceptualisé par Hersch Lauterpach, un Juif originaire de Lemberg (Lviv), professeur de droit à l’université de Cambridge. Contre le concept de génocide défendu par Raphael Lemkin, il défendait celui de crime contre l’humanité, plus large, en envisageant les victimes non pas comme les membres d’un groupe mais comme des individus dont on avait nié l’humanité par un ensemble de mauvais traitements. Le crime de génocide servit à juger les criminels de guerre lors des procès ultérieurs. Sur la distinction entre crime de génocide et crime contre l’humanité, il faut lire l’ouvrage passionnant de Philip Sands, Retour à Lemberg (2017), qui développe les différences entre ces deux catégories juridiques en racontant la vie de Lauterpach et de Lemkin, tous deux originaire de Lemberg (Lviv aujourd'hui). 3. Le génocide des Tsiganes dans l’Europe nazie 3.1. La définition nazie des Tsiganes et les premières persécutions (Il convient de consulter le post sur la France durant la Deuxième Guerre mondiale pour connaître le traitement infligé aux Tsiganes en France). Un troisième génocide, celui des Tsiganes, est moins connu, et n’a pas été évoqué à Nuremberg. Le traitement dont les Tsiganes furent victimes durant la Seconde Guerre mondiale relève, pour certain·es historien·nes, d’un processus génocidaire mais cette désignation fait encore débat. On nomme parfois ce génocide le Samudaripen ("Tuez-les tous" en romani). Le terme générique « Tsiganes », peu satisfaisant et contesté, est utilisé ici par commodité pour désigner plusieurs groupes de populations ayant en commun de parler le romani . On distingue en effet les "Roms" (Europe de l'Est), des "Sinti" (Allemagne et France) et des "Gitans" (Espagne et sud de la France). Dans tous les pays d’Europe, les Tsiganes subissaient déjà des discriminations car la construction des États nations au cours du XIXe siècle s’accommodait mal de ces populations considérées (à tort ou à raison) comme nomades et donc difficiles à contrôler. On estime que, sur un million de Tsiganes vivant en Europe avant la guerre, entre 90 000 et 250 000 (ou 500 000 ?) furent assassinés. Cette évaluation reste provisoire et augmente au fur et à mesure de la découverte d’archives et de fosses communes. En outre, les Tsiganes de Roumanie, de Bulgarie et de Yougoslavie n’étaient pas inscrits à l’état civil, si bien que les statistiques de leurs disparitions resteront toujours sujettes à caution. Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en janvier 1933, les Tsiganes furent victimes des discriminations qui conduisirent finalement au génocide, selon une logique semblable à celle des discriminations visant les juifs, mais avec certaines spécificités. En effet, sans injonctions du pouvoir central, plusieurs grands villes allemandes décidèrent d’elles-mêmes l’ouverture de camps d’internement pour les Tsiganes, dits Zigeunerlager , entre 1933 et 1935. Ces initiatives locales signalaient une hostilité profonde de toute la société à l’égard des Tsiganes. Le décret du 14 décembre 1937 rendait en outre possible « à titre préventif » l’internement des Tsiganes dans les camps de concentration, tels que Dachau et Buchenwald. Ils portaient soit le triangle brun des Tsiganes soit le triangle noir des « asociaux ». Cette hésitation dans la stigmatisation montre que les Tsiganes occupaient une place différente de celle des juifs dans l’idéologie raciste des nazis : à la fois une « race aryenne » et une population "asociale", marginale, socialement dominée en raison de leur genre de vie supposé. Comment dès lors résoudre cette contradiction ? L’« anthropologue » nazi Robert Ritter trouva la solution en distinguant les « Tsiganes racialement purs » (les Sinti et les Lalleri), considérés comme des indo-européens (aryens) puisqu’ils étaient venus de l’Inde à la fin du Moyen-Age, des « Tsiganes métissés » ou « demi-Tsiganes » ( Zigeuner-Mischlinge ) qui, eux, menaçaient la pureté de la race allemande. Cet exemplaire de la "race aryenne" aurait alors été "abâtardi" par le métissage qui expliquait leur dégénérescence et leur genre de vie asocial. Bien entendu ces distinctions racistes délirantes ne présentent aucune valeur scientifique (ou, du moins, relevaient d'une "science" biologique nazie). Ritter s'attacha donc à l'identification des Tziganes du Reich ainsi qu'à leur généalogie pour distinguer les "Tziganes purs" des "Tziganes métissés". En réalité, Ritter doutait de l'aryanité des Tziganes alors que Himmler était persuadé de leur aryanité. La conception raciale des nazis concernant les Tsiganes, était hésitante et se situait à l’inverse de celle qui concernait les juifs : alors que les juifs « métissés » furent parfois exemptés de la déportation et de l'extermination, car considérés comme moins dangereux et mieux intégrés à la société allemande, les Tsiganes « métissés » étaient considérés comme les plus dangereux pour la pureté de la race allemande et devaient être déportés en priorité. Dans un cas le métissage était considéré comme un avantage, dans l’autre cas comme un inconvénient. Les arrestations des Tsiganes étaient opérées par la Kripo (la police criminelle) sous l’autorité d’Arthur Nebe, l’un des bras droits de Himmler. 3.2. Vers l’extermination des Tsiganes européens En décembre 1938 la loi « contre le danger Tsigane » découlait de l’assimilation des Tziganes à des criminels et à des asociaux, en raison de leur supposé mode de vie, qu’il fût nomade ou sédentaire. Elle visait également à isoler les Tsiganes du peuple allemand afin de préserver la pureté de sang de ce dernier. En effet, selon l’idéologie nazie, le mariage mixte d’un.e Tsigane avec un.e Allemand.e était vu comme une atteinte à la pureté de la race allemande mais également comme une déchéance sociale pour l'Allemand.e concerné.e puisque les Tsiganes étaient considérés comme relevant des bas-fonds de la société. C'est peut-être la raison pour laquelle les nazis considéraient le métissage avec les Tziganes avec plus de répugnance que le métissage avec les juifs. Fut alors considérée comme Tsigane toute personne ayant au moins un grand-parent tsigane (alors qu’il fallait avoir au moins trois grands-parents juifs pour être identifié comme juif). Les « Tsiganes métissés » avaient un passeport bleu ciel alors que les « Tsiganes purs » (les Sinti et les Lalleri) détenaient un passeport brun qui était censé les protéger des persécutions. Les femmes relevant de cette catégorie furent soumises à la stérilisation forcée afin que la « race » tsigane s’éteigne rapidement. Ce type de traitement relève lui aussi, juridiquement, des pratiques génocidaires. En mars 1941, dans le camp de Ravensbrück, la stérilisation forcée et de masse fut imposée, dans des conditions qui s'apparentaient à de la torture, à des « femmes tsiganes indignes de se reproduire ». Comme la stérilisation présentait de nombreuses difficultés d’ordre matériel et techniques, il parut bientôt plus simple aux yeux des nazis d’exterminer directement tous les Tsiganes. Le 21 septembre 1939, tout de suite après l’annexion de la Pologne, Reinhard Heydrich, le principal coordinateur de la Shoah, décida la déportation de tous les Tsiganes allemands et autrichiens du Grand Reich vers le Gouvernement général de la Pologne. Mais cette décision ne fut pas appliquée, en raison de l’opposition du gouverneur général Hans Frank, sauf pour 5 000 Sinti et Lalleri autrichiens déportés dans le ghetto de Lodz, où ils occupèrent un quartier séparé et furent soumis à des conditions d'existence encore plus effroyables que celles des juifs, sans ravitaillement, sans eau ni sanitaires. Un épidémie de typhus les décima très vite et les survivants furent gazés à Chelmno au début de 1942 pour des raisons prophylactiques : le typhus menaçait de s'étendre aux populations allemands environnantes. Les Tsiganes vivant sur le territoire de l’ancienne Pologne furent également regroupés dans les ghettos des grandes villes polonaises et furent gazés dans les centres de mise à mort de Treblinka et de Chelmno. Enfin, lors de l’offensive contre l’URSS, à partir de juin 1941, les Einsatzgruppen exécutèrent systématiquement les familles tsiganes des pays baltes, d’Ukraine ou de Biélorussie en même temps qu’ils exécutaient les juifs. Tous les Tsiganes du Grand Reich furent dans un premier temps internés dans les camps spécifiques ( Zigeunerlager ) qui avaient été ouverts en Allemagne et en Autriche durant les années précédentes, comme nous l’avons vu, avant leur expulsion programmée hors du territoire du Grand Reich, dans les ghettos de Pologne. Les conditions très dures d’internement, la faim et les maladies emportèrent un grand nombre des détenus de ces ghettos. Par le décret du 16 décembre 1942, connue sous le nom de "décret Auschwitz", Himmler décida la déportation à Auschwitz-Birkenau de tous les Tsiganes du Grand Reich, sans prise en compte de leur « degré de métissage ». Les Tziganes n'étaient donc plus concentrés dans les ghettos mais dans un camp qui joua le même rôle. A la différence des juifs, ils ne furent pas "sélectionnés" à leur arrivée. Les registres du camp d’Auschwitz indiquent le nom de 23 000 personnes dont 11 000 enfants, Tsiganes, Sinti et Lalleri. Ces personnes furent regroupées dans les 32 baraques du « camp Tsigane » ( Familien-zigeunerlager ) ouvert en février 1943 à Auschwitz-Birkenau. Ce camp présentait la particularité de détenir des familles entières rarement astreintes au travail forcé, sans que l'on sache pourquoi, alors que les enfants juifs et leurs mères étaient exterminés dès leur arrivée à Auschwitz. Certains enfants tziganes, notamment des jumeaux, firent l’objet d’expériences médicales atroces menées par le « médecin » du camp Joseph Mengele. Les conditions de vie dans ce camp étaient tellement terrifiantes que 14 000 personnes moururent de malnutrition, du typhus et de la malaria en l'espace d'une année. Le 16 mai 1944, les hommes, armés de pelles, de barres de fer et d’outils utilisés pour les travaux, s’opposèrent physiquement à la liquidation du camp tzigane décidée par les SS. Ces derniers n’insistèrent pas mais transférèrent les hommes en état de travailler dans le camp d’Auschwitz I où ils disparurent au cours des mois suivants. Les 2 897 personnes restantes, essentiellement des malades, des femmes et des enfants, furent gazées dans la nuit du 2 au 3 août 1944, lors de ce que les nazis nommèrent « la nuit des Gitans », sans doute pour faire de la place à d'autres convois de déportés. En 2015, le Parlement européen décida de faire du 2 août la « Journée européenne de commémoration du génocide des Roms » . Comme l’indique l’historienne Henriette Asséo, si le massacre de 2 900 personnes pèse moins quantitativement que celui des 430 000 Juifs hongrois assassinés à Auschwitz au printemps et à l’été 1944, le symbole n’en est pas moins très fort : en massacrant des familles entières en l’espace d’une seule nuit, les nazis signifiaient leur volonté de précipiter rapidement dans le néant le souvenir d’un peuple tout entier. Au total, au moins 85 % des Tziganes déportés à Auschwitz moururent. La déportation à Auschwitz concerna les Tsiganes du Grand Reich qui furent quasiment tous exterminés, mais aussi ceux des Pays-Bas, du Luxembourg, de la Belgique, et des départements du Nord de la France (157 personnes) rattachés à la Belgique. Les Tsiganes alsaciens furent internés dans le camp de Natzweiler-Struthof. Ils furent également exterminés en Croatie et en Serbie, et déportés en Roumanie. 3.3. Un génocide toujours méconnu Le génocide des Tsiganes ne fut pas évoqué lors du procès de Nuremberg et la persécution des Tsiganes ne s’arrêta pas en 1945. Plusieurs pays, dont la France, les maintinrent en détention plusieurs mois après la Libération. Après-guerre, le gouvernement de la République Fédérale Allemande considéra que les mesures prises contre les Tsiganes avant 1943 l’avaient été contre des personnes ayant commis des infractions pénales, et non pour des raisons raciales ! Les survivants ne purent donc obtenir aucun dédommagement. En 1979, la RFA reconnut enfin le caractère raciste de la persécution des Tsiganes par les nazis. Mais, à cette date, de nombreux survivants étaient décédés et ne purent recevoir le moindre dédommagement. En 1982, le chancelier allemand Helmut Schmidt reconnut officiellement le génocide des Tsiganes. La France n’a pas vraiment reconnu le génocide des Tsiganes qui fait toujours l’objet de débats entre les historien.nes. En effet, les Tziganes résidant alors en France ne furent pas massacrés. Une proposition de loi allant en ce sens fut déposée au Sénat en 2008. Elle ne semble pas avoir abouti. Le 29 octobre 2016, sur le site du camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), où 2 000 personnes furent internées pendant la guerre, le président Hollande a reconnu la souffrance des Tsiganes internés et la responsabilité de l’État français. Mais il semble que rien n’a changé depuis cette date. Conclusion Le contenu de ce post est évidemment terrifiant. De nombreux collègues enseignant dans le premier degré refusent d'enseigner ce sujet au motif qu'il risque de traumatiser les élèves. Cependant, ce chapitre figure au programme d'histoire du cycle 3 et, à ce titre, il doit être enseigné. D'autre part, des élèves âgés de 10 ans doivent être informés de ces tragédies pour comprendre que nous ne vivons pas dans un monde idéal. On pourrait également indiquer qu'il est nécessaire d'assurer cet enseignement pour que la connaissance des génocides passés puisse éviter la commission de génocides futurs, selon une logique de "devoir de mémoire" et de "plus jamais ça". Or, nous savons hélas que la connaissance des génocides n'a pas permis d'éviter le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, ou celui des Rohingyas en Birmanie plus récemment. Certaines personnes considèrent également qu'il faut aborder ce sujet de manière rationnelle et dépassionnée, notamment en montrant la longue chronologie de la persécution des Arméniens, des juifs (depuis le Moyen Age) et des Tziganes afin de conduire les élèves à réfléchir au rôle des institutions dans ces persécutions. Le risque est que les élèves, même bien intentionnés, prononcent cette phrase terrible : "Il doit bien y avoir une raison pour que tout le monde leur en veuille, depuis si longtemps". En outre, je pense, et la tonalité de ce post l'a peut-être montré, que c'est l'émotion, appuyée sur des faits objectifs et étayés, qui permet d'entrer dans la compréhension de ce que peuvent signifier, concrètement et en dernier recours, les discriminations, la haine d'autrui, le racisme et le nationalisme. C'est l'émotion qui nous fait nous placer du côté des victimes pour combattre les partisans des bourreaux, toujours plus nombreux. Pour se remonter le moral, une bonne solution est de regarder Inglorious batards , le réjouissant film de Quentin Tarantino où Brad Pitt et Mélanie Laurent massacrent les nazis.
- Les grands mouvements et déplacements de populations ; Clovis et Charlemagne
Par Didier Cariou, maître de conférence HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Brest Quelques références BARTHELEMY Dominique (2013). La féodalité de Charlemagne à la Guerre de cent ans. Documentation photographique n°8095. BOUCHERON, P. (dir.) (2017). Histoire mondiale de la France . Paris : Seuil. BUHRER-THIERRY Geneviève et MERIAUX Charles (2010). 481-888 La France avant la France. Histoire de France dirigée par Joel Cornette. Gallimard. DEMOULE Jean-Paul (2012/2014). On a retrouvé l’histoire de France. Comment l’archéologie raconte notre passé . Paris : Gallimard, rééd. Folio. ISAIA Marie-Céline (2014). Histoire des Carolingiens VIIIe-Xe siècles. Paris, Seuil, Points. JOFFREDO Loïc (1999). Charlemagne, l’empereur européen. Textes et documents pour la classe , n°778. Et bien entendu, le site internet de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP). Mots-clés du cours Civilisation, Empire romain, Mouvements de populations, Barbares, Limes, Peuples fédérés, Huns, Attila, Goths, Vandales, Francs, Empire romain d’Occident / d’Orient, Romulus-Augustule, Chute de l’Empire romain, Roi, Clovis, Clotilde, Baptême, Reims, Roi des Francs, Pagus, Villa, Mérovingiens, Dagobert, Maires du Palais, Carolingiens, Pépin le Bref, Sacre, Charlemagne, Conquêtes militaires, Saxe, Ost, Plaids, Empire, Comtes, Missi dominici, Capitulaires, Couronnement, Serment de fidélité, Aix-la-Chapelle, Serments de Strasbourg, Traité de Verdun, Vikings. Plan du cours Que dit le programme ? 1. Les grands mouvements et déplacements de populations 1.1 Invasions ou migrations ? 1.2 Le déroulement des migrations 2. De la Gaule au royaume des Francs 2.1 Le règne de Clovis 2.2 La dynastie des Mérovingiens 3. Vers l’Empire Carolingien 3.1 Le règne de Pépin le Bref 3.2 L’avènement de l’Empire de Charlemagne 3.3 Le gouvernement de l’Empire 3.4 Le palais d’Aix-la-Chapelle 4. Le démembrement de l'Empire Carolingien Conclusion Que dit le programme ? Extrait du programme du cycle 3 (classe de CM1), 2020 Thème 1 - Et avant la France ? - Les grands mouvements et déplacements de populations (IVe-Xe siècles). - Clovis et Charlemagne, Mérovingiens et Carolingiens dans la continuité de l’empire romain. On n’oublie pas d’expliquer aux élèves qu’à partir du IVe siècle, des peuples venus de l'est, notamment les Francs et les Wisigoths, s'installent sur plusieurs siècles dans l'empire romain d'Occident, qui s'effondre définitivement vers la fin du Ve siècle. Clovis, roi des Francs, est l’occasion de revisiter les relations entre les peuples dits barbares et l’empire romain, de montrer la continuité entre mondes romain et mérovingien, dont atteste le geste politique de son baptême. Charlemagne, couronné empereur en 800, roi des Francs et des Lombards, reconstitue un empire romain et chrétien. Le programme semble conforme aux recherches historiques les plus récentes. En effet, on n’évoque plus les « grandes invasions barbares » qui supposaient une destruction rapide et violente de l’Empire romain par des peuples barbares. Le programme conduit désormais à traiter « les grands mouvements et déplacements de populations » et il évoque fort justement un mouvement, relativement continu et durable, de migrations depuis le IVe siècle (les Huns, les peuples germaniques) jusqu’au Xe siècle (les vikings). Le programme nous incite ensuite à travailler la continuité entre l’Empire romain et les dynasties mérovingienne (autour de la figure de Clovis) et carolingienne (autour de la figure de Charlemagne). En effet, Clovis et Charlemagne, des rois francs, cherchèrent à légitimer leur pouvoir en se présentant comme des souverains chrétiens héritiers des empereurs romains. Il convient de ne pas commettre deux erreurs. La première serait d’assimiler ces migrations passées aux migrations actuelles. Ces dernières sont proportionnellement très réduites en volume et la traversée d’une portion de la Méditerranée sur un canot pneumatique n’a rien à voir avec la traversée du Rhin ou du Danube par des populations entières. La deuxième erreur consisterait à voir dans Clovis le fondateur de la monarchie française et, pourquoi pas, de la France. Il parlait une langue germanique et il régnait sur un territoire correspondant à la partie Nord de la France, à la Belgique et à la Rhénanie actuelles. Dans la continuité du chapitre portant sur les Gaulois et les Gallo-romains, nous verrons qu’une civilisation est amenée à se transformer en accueillant des populations nouvelles, tout en gardant certaines de ses caractéristiques. Du point de vue de la science historique, l’intérêt de ces deux chapitres est de travailler avec les élèves l’articulation de la rupture (la fin de l’Empire romain en 476) et de la continuité (la permanence d’un modèle politique monarchique légitimé par la religion chrétienne). En structurant la séquence autour de cette articulation, on peut conduire les élèves à construire une véritable réflexion sur ce qu’est le temps historique. 1. Les grands mouvements et déplacements de populations 1.1 Invasions ou migrations ? Les fouilles archéologiques de ces dernières décennies ont modifié notre perception de la chute de l’ Empire romain que l’on attribuait traditionnellement aux « grandes invasions barbares » des IVe et Ve siècles. Aujourd’hui les historien·nes parlent plutôt de « migrations » car, si les épisodes militaires et les massacres furent nombreux, le p hénomène relève plutôt de longues migrations de populations à la recherche de terres à cultiver et désireuses de s’intégrer à l’Empire romain. Les fouilles archéologiques révèlent bien moins de traces matérielles des destructions massives que les sources écrites de l’époque n’en laissaient supposer. En outre le terme péjoratif de « Barbares » est fortement contesté aujourd’hui. Ce terme désignait originellement les populations qui ne parlaient pas le latin ou le grec. Or, ces populations n’étaient pas forcément des nomades ni des pillards incultes. Elles étaient souvent proches des populations de l’Empire romain avec lesquelles elles échangeaient depuis plusieurs siècles et elles aspiraient bien souvent à accéder à leur mode de vie. Aujourd'hui les historien·nes, tel l'historien italien Alessandro Barbero, le principal spécialiste des Barbares, comparent les phénomènes migratoires actuels et les migrations vers l'Empire romain : des populations menacées par la faim et la guerre tentant d'entrer dans un monde fournissant la sécurité et une relative abondance, mais filtrées au gré des vicissitudes politiques au niveau d'une frontière défendues militairement, et bénéficiant ou non d'une aide humanitaire et, parfois, du droit de s'installer dans certaines régions. La différence principale avec notre actualité tient au fait que les Barbares immigraient toujours de manière collective, en tant que peuples ou tribus. Il convient également de préciser la nature de cette frontière, le limes . La frontière était nettement marquée en Europe par des fleuves (le Rhin, le Danube), des routes militaires ponctuées de fortins et de camps militaires, parfois d'une muraille continue comme dans le nord de l'Angleterre actuelle. Ailleurs, en Afrique du Nord ou en Arabie, la frontière était très floue. Document : L'Empire romain d'Auguste à Trajan. Source : https://www.larousse.fr/encyclopedie/images/LEmpire_dAuguste_%C3%A0_Trajan/1011198 Document : le mur d'Adrien construit dans le nord de l'Angleterre entre 122 et 127. Source : https://fr.vikidia.org/wiki/Mur_d%27Hadrien Document : Reconstitution du fort romain de Zugmantel. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Limes_de_Germanie Généralement, le limes n'était pas une frontière militaire étanche et ne marquait pas une différence nette entre des populations qui auraient été étrangères les unes aux autres : l'influence romaine s'étendait bien au-delà du limes et des populations barbares vivaient même en deçà du limes. Ainsi, le peuple germain Chérusque vivait-il dans l'orbite du monde romain. L'un de ses princes, Arminius, avait commandé un régiment auxiliaire de l'armée romaine et avait acquis la citoyenneté romaine. Fort de son expérience militaire, retourné au sein de son peuple, il anéantit les légions de Varus dans la forêt de Teutobourg, en l'an 14. Cet épisode est relaté dans la série Barbares présentée sur Netflix (à voir en VO : les personnages romains parlent en latin et les personnages barbares parlent en allemand). Durant toute la période de l'Empire romain, la politique impériale à l'égard des peuples barbares varia au fil des siècles. L'accueil de populations barbares dépendait souvent des besoins de main d'œuvre agricole dans les régions dévastées par les épidémies ou les guerres. Nous savons en outre que ces migrations ne furent pas celles de peuples aux caractéristiques bien identifiées. Ces "peuples" germaniques étaient constitués de communautés s’agrégeant en fonction des circonstances à des communautés plus importantes dirigées par des chefs charismatiques dont l’attrait s’effondrait en cas de défaite. Ces "peuples" barbares ont été essentialisés à l'origine par l'administration romaine qui exigeait de distinguer des peuples et de disposer d'interlocuteurs désignés sous le titre de rois (rex), ce que les historien·nes nomment actuellement une "ethnogenèse" relativement artificielle. Enfin, ces populations ne restèrent pas longtemps « barbares ». En entrant sur le territoire de l’Empire, elles assimilaient rapidement le mode de vie, la langue et la religion chrétienne des populations de l’Empire. Elles intégraient l’armée et les élites romaines pour créer aux Ve et VIe siècles ce que l’on appelle les « royaumes barbares », lointains ancêtres des royaumes et des États médiévaux. Il faut donc oublier (hélas !) la séquence initiale et très impressionnante du film Gladiator de Ridley Scott où la machine de guerre romaine écrase une foule de Barbares dépenaillés, gesticulants et désorganisés. Les Barbares n’étaient en réalité pas très différents des soldats romains. 1.2 Le déroulement des migrations A partir du milieu du IIIe siècle, des populations germaniques toujours plus nombreuses cherchèrent à intégrer l’Empire romain. Parallèlement, l'Empire traversa de graves crises économiques, sociales, politiques. Une épidémie de variole dépeupla des régions entières de l'Empire et il devint nécessaire pour les Romains de passer des accords avec des chefs de peuples barbares afin que ces derniers repeuplent les régions dévastées et les remettent en culture, comme l'indique ce panégyrique de l'empereur Constance 1er, en 297 : Document : Extrait du panégyrique de l'empereur Constance 1er en 297 "Ainsi, comme auparavant sous ton commandement, Dioclétien Auguste, l'Asie a rempli les déserts de la Thrace par le transfert de ses habitants, comme ensuite, sur ton ordre, Maximien Hercule Auguste, les prisonniers rendus à la patrie et les Francs accueillis dans le cadre de nos lois ont cultivé les champs abandonnés des Nerviens et des Trévires, ainsi, grâce à tes victoire, Constance César invaincu, tout ce qui était encore dépeuplé dans le territoire d'Amiens et de Beauvais, de Troyes et de Langres redevient florissant, désormais cultivé par les Barbares". Source: Paneg, VIII, 21 in Alessandro Barbero, Barbares, immigrés, réfugiés et déportés dans l'Empire romai n, Texto, 2023, p. 91. Après 370, la pression des Barbares sur le limes devint encore plus forte. En effet, les populations germaniques durent fuir un nouvel ennemi terrible et implacable, les Huns , un peuple turcophone venu des steppes d'Asie centrale. Des peuples germaniques, dont certains déjà romanisés et christianisés, vinrent s'entasser sur les rives du Danube pour demander la protection des Romains et la possibilité de s'installer sur des terres de l'Empire. L'armée romaine fut incapable d'accueillir et de nourrir de telles masses de réfugiés. Maltraités par les Romains et affamés, ces derniers se révoltèrent, pillèrent la Thrace et affrontèrent l'armée romaine. A la bataille d'Andrinople, le 9 août 378, les Germains écrasèrent l'armée romaine dépêchée pour rétablir l'ordre, et tuèrent l'empereur Valens. Une politique d'accueil systématique des migrants devint alors nécessaire. Certains peuples se virent attribuer des terres à cultiver dans l'Empire. D'autres obtinrent le statut de peuples fédérés (du latin feodus : pacte, traité) et devenaient souvent les auxiliaires de l’armée romaine protégeant l’Empire contre d'autres populations « barbares ». De la sorte, la pression aux frontières s'atténua temporairement, les régions de l'Empire vides de populations furent remises en culture et les rangs de l'armée furent regarnis par les Barbares, comme l'atteste ce panégyrique de l'empereur Théodose : Document : Extrait d'un panégyrique de l'empereur Théodose (379-395) "Aux peuples barbares qui te proposaient de t'aider tu as accordé la grâce de devenir tes compagnons d'armes afin d'éloigner des frontières une foule suspecte et de fournir des auxiliaires aux soldats. Poussées par ta bienveillance, toutes les nations des Scythes affluaient, au point de laisser penser que tu avais imposé la conscription aux barbares et que tu l'avais épargnée aux tiens". Source: Paneg, II, 22-3 et 32-3, in Alessandro Barbero, Barbares, immigrés, réfugiés et déportés dans l'Empire romai n, Texto, 2023, p. 166. La société de l'Empire romain devint totalement dépendante des vagues d'immigration. On a longtemps envisagé la promotion des Barbares dans l'armée selon une perspective nationaliste : certains chefs barbares, à la tête de leur peuple, accédaient à des charges suprêmes et jetaient les bases de royaumes barbares en devenir. Aujourd'hui, les historien·nes comparent plutôt l'armée romaine du Ve siècle à l'armée américaine actuelle : les immigrants récents qui servent dans l'armée peuvent acquérir la citoyenneté d'un pays multiethnique et certains d'entre eux parviennent même jusqu'à des postes de commandants en chef. Pour en rationaliser la défense et l’administration, l’Empire fut divisé en 395 entre les deux fils de l’empereur Théodose. Arcadius dirigeait l’Empire romain d’orient où l’on parlait le grec et dont la capitale était Constantinople, ville fondée par l’empereur Constantin en 330. Honorius dirigeait l’Empire romain d’occident où l’on parlait le latin et dont la capitale restait officiellement Rome. En fait, Honorius s’installa à Ravenne, en Italie du Nord, pour se rapprocher des zones de combats. La partition de l’Empire romain fut un évènement considérable. Elle s’approfondit tout au long du Moyen Age et reste une réalité géopolitique aujourd’hui encore. Source : Duby, G. (dir.) (1978). Atlas historique . Paris : Larousse, p. 30. Ce type de carte parsemée de flèches a été proposée dès 1801 mais ne correspond pas à la réalité historique. En effet, le peuple figurant au bout d'une flèche n'était peut-être plus le même que celui qui figurait à la pointe de la flèche : comme nous l'avons vu plus haut, la composition du groupe était en constante recomposition. Mais il est difficile de se passer de ce type de carte. Des Vandales , des Suèves et des Alains, également menacés par les Huns, franchirent le Rhin gelé lors d’un hiver particulièrement rigoureux, le 1er janvier 407. Ils envahirent la Gaule et la péninsule ibérique entre 407 et 409. Partout, les Barbares jouèrent un rôle croissant dans la vie politique et militaire de l’Empire : en tant que peuples fédérés ils représentaient une part croissante de l’armée romaine sur le limes. Ils servaient ainsi contre les autres peuples "barbares" venus de l'extérieur. A l’intérieur de l’Empire, ils maintenaient l'ordre au service de l'empereur en place ou ils se vendaient au plus offrant et il étaient utilisés en tant que milices dans les règlements de comptes entre les prétendants romains au trône impérial. Comme rétribution de leurs services, les Romains leur accordaient des territoires qui échappaient de ce fait à l’autorité de l’empereur (les Wisigoths en 418 en Aquitaine, les Burgondes dans la région de Genève en 453, les Francs en Belgique, etc.). Le goth Alaric fit une première fois le sac de Rome en 410 pour faire pression sur l’empereur Honorius. Rome fut à nouveau pillée par les Vandales de Genséric en 455. En Gaule, le général romain Aetius, qui avait connu Attila dans sa jeunesse, dut faire appel à une coalition de tous les peuples barbares, dont des Francs dirigés par Mérovée, pour repousser le roi des Huns, Attila (non pas le « Fléau de Dieu » mais un prince romanisé qui avait longtemps servi dans les légions romaines), lors de la bataille des Champs catalauniques (aux environs de Troyes) en 451. Lorsque le roi des Goths Odoacre déposa le dernier empereur romain, le jeune Romulus Augustule , le 23 août 476, cet événement passa presque inaperçu. La fonction impériale en occident était tellement dépréciée que ce très jeune empereur ne semblait plus présenter le moindre danger. Il ne fut même pas assassiné, juste exilé dans une demeure luxueuse de la baie de Naples. Les insignes impériaux furent alors transférés à Constantinople qui devint « la seconde Rome ». L’Empire romain d’occident n’existait plus légalement. Il était remplacé par un ensemble hétéroclite de royaumes barbares romanisés, où l'Eglise catholique joua un rôle politique essentiel. Mais ces royaumes reconnaissaient l'autorité de l'empereur d'orient qui légitimaient toujours leur pouvoir. Ainsi, l'empereur d'orient reconnut Odoacre comme patrice , c'est-à-dire souverain et protecteur de l'Italie. 2. De la Gaule au royaume des Francs 2.1 Le règne de Clovis Revenons en Gaule. Le général romain Syagrius avait préservé un territoire romain s’étendant de la Loire à la Somme. Au nord de la Somme, sur le territoire de l’actuelle Belgique, s’étendait le royaume des Francs dévolu par les Romains à Childéric, fils de Mérovée et ancien officier de l’armée romaine, comptant parmi les fédérés de Rome avec le titre de roi des Francs. Son ambivalence apparaît dans sa tombe, où l’on retrouva les restes d’une vingtaine de chevaux sacrifiés selon le rite germanique, mais aussi des pièces d'or frappée au nom de l'empereur Zénon (476-491) et versées par les Romains à Childéric, au titre de l'administration de la Belgique. On retrouva enfin l'anneau sigillaire (l'anneau avec le sceau du défunt) sur lequel figurait l'inscription latine " Childerici regis " (du roi Childéric). Cependant, ce roi romain n'était pas chrétien. En 481 ou 482, son fils Clovis lui succéda jusqu'à sa mort en 511. Ce dernier n’était alors qu’un roi franc parmi d’autres rois francs. Il exerçait un pouvoir charismatique sur une population mouvante qui n'avait rien d'une tribu spécifique ou d'un peuple constitué. Les Francs étaient les individus qui vivaient sous l'autorité d'un roi franc. Le pouvoir de ce dernier était légitimé par la croyance en ses pouvoirs surnaturels de type charismatique. Rappelons que la royauté était une institution « barbare ». Le titre de rex ( roi ) était attribué par les Romains aux chefs des peuples fédérés qui intégraient l’Empire. Le pouvoir de ces rois était légitimé a posteriori par l’empereur qui leur attribuait des titres de magistratures romaines officielles. Clovis est souvent considéré comme le roi à l’origine de toutes les dynasties qui ont dirigé le royaume de France. Faites tomber le C initial de Clovis et vous obtenez Louis, le prénom le plus porté par les rois de France, jusqu’au dernier d’entre eux, Louis-Philippe. Il est cependant difficile d'établir une continuité entre Clovis et les derniers rois de France : les institutions politiques étaient très différentes, l'espace dominé était différent et les population également. Selon l'historienne Magali Coumert, le nom Hlodowig , Chlodevecus en latin et Clovis ou Louis en français, serait le fruit de l'assemblage de Hloda (la gloire) et de wig (la bataille). Il signifierait donc "combattant illustre". Le règne de Clovis fut marqué par une énorme expansion territoriale du royaume des Francs. A cette occasion Clovis passa du statut de simple roi et chef de guerre à celui de souverain d’un vaste territoire. Il élimina systématiquement les rois francs concurrents. Il conclut des alliances avantageuses et remporta des victoires décisives. Il s’empara du royaume du romain Syagrius, qui s’étendait de la Loire à la Somme, après sa victoire à Soissons en 486. En 507, il écrasa les Wisigoths d’Alaric II à Vouillé (près de Poitiers) et s’empara de l’Aquitaine. Les Wisigoths se retirèrent alors en Espagne. Il entretint des relations diplomatique avec Théodoric, roi des Ostrogoths possesseurs de l'Italie. Il lui offrit comme épouse sa sœur Audoflède. En Armorique, l’actuelle Bretagne, restée à l'écart du reste de la Gaule romaine, affluèrent les Bretons de Cornouailles et du pays de Galles actuels, chassés par les Angles et les Saxons, à partir de la fin du IVe siècle. A partir du Ve siècle, se constitua progressivement une identité bretonne aux origines à la fois romaines, insulaires et gauloises. A partir du VIe siècle, les Bretons s'opposèrent aux ambitions hégémoniques des Francs. Source : Duby, G. (dir.) (1978). Atlas historique . Paris : Larousse, p. 31. Source : https://www.lhistoire.fr/carte/la-gaule-avant-et-apr%C3%A8s-clovis Vers 492-494, Clovis épousa la princesse chrétienne burgonde Clotilde pour s’assurer de la neutralité des Burgondes lors de sa lutte contre les Wisigoths. Il est possible qu’il se soit converti à la religion chrétienne en 496, après la bataille de Tolbiac contre les Alamans, ou en 498 (ou même en 508, pense-t-on parfois aujourd’hui) et qu’il se soit fait baptiser à Reims, un 25 décembre. Il aurait beaucoup hésité, craignant de perdre le soutien de son peuple resté païen. Il aurait abandonné à cette occasion ses amulettes païennes. Ce baptême sup posé lui aurait permis de gagner le soutien de l’aristocratie gallo-romaine et des évêques qui, en ces temps de troubles, exerçaient directement le pouvoir dans les cités (ravitaillement, enseignement, entretien des bâtiments civils et religieux, exercice de la justice, surveillance de la vie religieuse). Après la victoire sur le roi des Wisigoths Alaric II à Vouillé en 507, l’empereur romain d’orient Anastase transmit à Clovis le titre de consul romain honoraire avec les insignes correspondants, ce qui favorisa également le ralliement à sa personne des élites gallo-romaines. La monnaie ci-dessous, frappée en Gaule sous le règne de Clovis, signale cette allégeance symbolique à l’empereur romain d’orient, seule autorité reconnue après la disparition de l'empereur d'occident, nécessaire pour conférer une légitimité politique au pouvoir de Clovis. Document : Sous en or frappé sous le règne de Clovis Monnaie en or de 4,37 g. Titulature avers : D N ANASTA-SIVS PP AVG. Description avers : Buste casqué, diadémé et cuirassé d'Anastase de face, tenant de la main droite la lance placée sur l'épaule et de la gauche un bouclier orné d'un cavalier bondissant à droite. Traduction avers : “Dominus Noster Anastasius Perpetuus Augustus”, (Notre seigneur Anastase perpétuel Auguste). Titulature revers : [V]ICTORIA - AVGVSTORVN E/ -|*//CONOB(EV). Description revers : Victoire debout à gauche, tenant une longue croix de la main droite ; étoile à sept rais dans le champ à gauche. Traduction revers : “Victoria Augustorum”, (La Victoire des augustes). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Solidus_%C3%A0_la_victoire_sous_frapp%C3%A9_sous_Clovis.jpg Le récit légendaire du baptême de Clovis, raconté par Grégoire de Tours, un siècle après les faits supposés, est questionné par les historien·nes. En effet, ce baptême ne nous est connu que par ce texte unique. Ce récit nous permet surtout de comprendre la genèse de l’idéologie monarchique de la France du Moyen Age et des Temps modernes. Document : Le récit du baptême de Clovis par Grégoire de Tours La reine [Clotilde] fait alors venir en secret Remi, évêque de la ville de Reims, en le priant d’insinuer chez le roi la parole du salut. L’évêque l’ayant fait venir en secret commença à lui insinuer qu’il devait croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre , et abandonner les idoles qui ne peuvent lui être utiles, ni à lui, ni aux autres. Mais ce dernier lui répliquait : « Je t’ai écouté très volontiers, très saint Père, toutefois il reste une chose ; c’est que le peuple qui est sous mes ordres, ne veut pas délaisser ses dieux ; mais je vais l’entretenir conformément à ta parole. » Il se rendit donc au milieu des siens et avant même qu’il eût pris la parole, la puissance de Dieu l’ayant devancé, tout le peuple s’écria en même temps : « Les dieux mortels, nous les rejetons, pieux roi, et c’est le Dieu immortel que prêche Remi que nous sommes prêts à suivre ». Cette nouvelle est portée au prélat qui, rempli d’une grande joie, fit préparer la piscine […]. Ce fut le roi qui le premier demanda à être baptisé par le pontife. Il s’avance, nouveau Constantin, vers le baptistère pour se guérir de la maladie d’une vieille lèpre et pour effacer avec une eau fraîche de sales tâches faites anciennement. Lorsqu’il fut entré pour le baptême, le saint de Dieu l’interpella d’une voix éloquente en ces termes : « Sois humble, enlève tes colliers, Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ». Remi était un évêque d’une science remarquable et qui s’était tout d’abord imprégné de l’étude de la rhétorique. Il existe de nos jours un livre de sa vie qui raconte qu'il était tellement distingué par sa sainteté qu’il égalait Silvestre par ses miracles, et qu’il a ressuscité un mort. Ainsi donc le roi, ayant confessé le Dieu tout puissant dans sa Trinité, fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et oint du saint chrême avec le signe de la croix du Christ. Plus de trois mille hommes de son armée furent également baptisés (…). Grégoire de Tours , Histoire des Francs , livre II, chapitre XXXI Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Clovis_Ier Document : Registre inférieur des Miracles de saint-Rémi , représentant le baptême de Clovis et le miracle de la sainte ampoule . Plaque d’ivoire sculpté ornant la reliure d’un manuscrit du IXe siècle. Amiens, Musée de Picardie. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Amiens,_musée_de_Picardie,_ivoire_sculpté_(IXe_siècle)_représentant_la_vie_de_saint_Rémi_08.jpg Nous ignorons quand Clovis fut baptisé (entre 496 et 508) et nous ne sommes pas certains qu’il le fut à Reims. Il importe peu de savoir si le baptême eut lieu réellement, de quelle manière, à quelle date et à quel endroit. Ce qui compte, c’est la fonction performative et politique de ce récit. Supposons donc que Clovis fut baptisé à Reims par l’évêque Rémi. Hincmar, archevêque de Reims au IXe siècle, raconta plus tard que, au moment où Clovis se dirigeait vers le baptistère, la colombe blanche du Saint-Esprit apporta dans une bec une ampoule pleine du Saint-Chrême avec lequel l’évêque Rémi oignit Clovis. Cette ampoule était doublement miraculeuse : elle était un don du Saint-Esprit et, en plus, son niveau d’huile ne baissa jamais jusqu’au sacre du dernier roi de France. L'onction avec l'huile du Saint-Chrême fut pratiquée par Pépin le Bref, Charlemagne et tous les souverains carolingiens. A partir du règne de Hugues Capet en 987, le sacre des rois de France dans la cathédrale de Reims rejoua constamment cet épisode miraculeux par lequel le roi apparaissait à chaque fois comme étant explicitement désigné par Dieu, comme le représentant de Dieu sur la terre du royaume des Francs. Le récit légendaire du baptême de Clovis constitua une étape décisive dans la construction de l’idéologie monarchique en France. Elus par Dieu, Clovis et ses successeurs dirigeaient l'Eglise catholique du royaume à l'occasion de conciles réunissant les évêques du royaume franc, selon des ordres du jour décidés par le roi. Clovis fonda ainsi la dynastie des Mérovingiens, du nom de son grand-père Mérovée. Il inaugura une nouvelle forme de pouvoir monarchique, au croisement de deux influences majeures. A l’instar des empereurs romains, il était acclamé au soir des victoires militaires et la religion lui servit à légitimer son pouvoir, comme le montre le récit légendaire de son baptême. A l’instar des chefs barbares, ses compagnons pensaient qu’il exerçait un pouvoir de type charismatique qui légitimait son pouvoir. En 509 ou 510, Clovis fut proclamé roi des Francs ( Rex Francorum), titre que gardèrent les rois de France jusqu’au milieu du Moyen Age. Il fit de Paris sa capitale en 508. Il mourut le 27 novembre 511 à Paris et fut inhumé dans l’église des Saints-Apôtres, bâtie sur la colline Sainte-Geneviève. Il assumait ainsi l’héritage de l’empereur Constantin inhumé lui aussi dans l’église des Apôtres Pierre-et-Paul à Constantinople. Mais surtout, l'église des Saints-Apôtres avait été construite par Clovis et Clotilde sur la tombe de Sainte Geneviève qui avait défendu Paris contre les Huns en 502. 2.2 La dynastie des Mérovingiens La dynastie des Mérovingiens fut discréditée plus tard par Eginhard, un chroniqueur proche de Charlemagne, qui justifia ainsi la prise du pouvoir par les Carolingiens. Leur légende noire fut reprise au XIXe siècle qui popularisa le surnom, totalement injuste et faux, de « rois fainéants ». A la mort de Clovis en 511, le royaume franc fut partagé entre ses quatre fils, Thierry, Clodomir, Childebert et Clotaire. Le royaume était considéré comme un bien patrimonial familial qui devait être partagé entre les héritiers du rois défunt, considérés comme égaux. Durant deux siècles, les sous-royaumes francs (Neustrie, Austrasie, Burgondie) furent tantôt séparés et tantôt réunis. L'Aquitaine, trop lointaine, fit les frais des rivalités entre les rois francs et fut régulièrement démembrée au profit des uns ou des autres. Chaque royaume possédait sa propre aristocratie, sa propre cour et, la plupart du temps, son propre roi et son propre maire du palais. Les descendants de Clovis, tous aussi dignes de gouverner, s'alliaient ou s'affrontaient lors de violentes guerres civile pour déterminer qui arriverait à la tête des royaumes. L'assassinat d'un frère ou d'un cousin rival était parfois un bon moyen de l'emporter. Le fameux roi Dagobert (629-639) parvint à réunifier temporairement le royaume des Francs à partir de la Neustrie. Il fut le premier roi à se faire enterrer dans la basilique de Saint-Denis, donnant ainsi un ancrage territorial à la dynastie. Aujourd’hui les historien·nes pensent que ces partages constituaient en réalité une manière rationnelle d’administrer et de défendre un très vaste territoire à partir de la capitale de chaque souverain. D’ailleurs, le terme de regnum Francorum (royaume des Francs) ne disparut jamais des sources de l’époque, ce qui atteste, chez les auteurs de l’époque, la permanence de la conscience de l’unité du royaume malgré ses divisions. Source: Frankish Empire 481 to 814-fr - Francs — Wikipédia Nous savons que ces rois mérovingiens étaient parfois de fins lettrés écrivant de la poésie. Leur pouvoir restait d'essence charismatique, conformément à la tradition des chefs de guerre germaniques. Leur longue chevelure symbolisait ce charisme qui liait personnellement chaque roi à ses guerriers. Le roi restait élu par son peuple. Mais l'héritage de Rome n'était pas moins important. En effet, les rois mérovingiens se trouvaient à la tête d’une administration héritée de la Gaule romaine. A l'échelle locale, les comtes , issus de l'ancienne aristocratie franque ou de la noblesse sénatoriale romaine, dirigeaient les pagi (pluriel de pagus , pays). Les comtes rendaient la justice au nom du roi, rassemblaient les hommes d'armes et levaient les impôts qui alimentaient le trésor royal. A l'échelle centrale du palais (terme qui désignait aussi bien les palais royaux que l'entourage du roi qui y séjournait), le roi était entouré de sa famille, de ses proches, de clercs et de grands officiers héritiers des administrateurs romains : le comte du palais, le comte de l'étable (futur connétable, le maréchal en langue germanique), le référendaire (futur chancelier, responsable des écrits royaux). Le plus important d'entre eux était le maire du palais, intendant de la maison du roi puis gestionnaire des terres royales. L’élite gallo-romaine se mit au service des rois mérovingiens qui lui confièrent des missions administratives. Réciproquement, les Francs se fondirent dans la population gallo-romaine. Ils s'étaient convertis au christianisme, ils perdirent leur langue germanique et leurs traditions barbares. Cela permit de faire oublier, au XIXe et au XXe siècles, que le peuple qui donna son nom à notre pays était en fait un peuple germain, c'est-à-dire.... allemand. Il apparaît surtout que l’arrivée des Francs sur le territoire de la Gaule ne provoqua pas la disparition de la civilisation gallo-romaine. Elle produisit une société hybride. L'exemple des noms des individus en est un exemple intéressant. Les populations abandonnèrent les tria nomina latins (les deux premiers étaient transmis par la lignée paternelle et le troisième distinguait l'individu) au profit du nom unique germain. Ce nom pouvait aussi bien être d'origine latine ou germanique. Les noms germaniques étaient composés de deux lexèmes dont au moins le premier était hérité des noms parentaux. Ils pouvaient évoquer des animaux ou des qualités : Bert , brillant d'où vient Bertrand, ou Sieg, victorieux, d'où vient Sigebert. Par exemple, aux alentours de 820, Ansegarius et sa femme Ingalteus, colons à Gagny (actuelle région parisienne), eurent deux filles : Ansegildis et Ingrisma. Cet exemple montre que les noms étaient issus aussi bien du nom paternel que du nom maternel, ce qui laisse supposer une relative égalité entre la lignée paternelle et la lignée maternelle. Les familles nobiliaires prirent l'habitude de se singulariser par la transmission de génération en génération des mêmes prénoms. Elles imitaient en cela les usages monarchiques qui reprirent les prénoms des ancêtres royaux (Childebert, Clotaire) afin de de forger la conscience d'une continuité dynastique. Encart : Brunehaut (vers 547 – 613) (en allemand Brunehilde) Cette princesse wisigothique, épousa en 566 Sigebert, roi d’Austrasie, dont la capitale était Metz. Ce royaume franc était le plus brillant sur les plans culturel, diplomatique et militaire. La sœur de Brunehaut, Galswinthe, épousa Chilpéric, roi de Neustrie, dont la capitale était Soissons. Mais Chilpéric était toujours attaché à sa maitresse Frédégonde et fit égorger Galswinthe pour épouser Frédégonde quelques jours après. Ce meurtre provoqua le désir de vengeance de Brunehaut et déclencha une longue guerre entre les royaumes d'Austrasie et de Neustrie. Cette guerre fut longtemps réduite à une simple rivalité entre deux femmes jalouses, Frédégonde la meurtrière et Brunehaut qui voulait venger sa sœur. Au cours du conflit entre les deux royaumes, deux esclaves missionnés par Frédégonde parvinrent à assassiner Sigebert. Après son bannissement dans un couvent, Brunehaut parvint à s'imposer comme la régente de son fils Childebert puis de ses petits-fils Thibert et Thierry et enfin de son petit-fils Sigebert II. Très cultivée, brillante diplomate, elle réorganisa l’administration de son royaume. Servie par sa longévité, à la tête d’un réseau de fidèles issus de grandes familles d'Austrasie, elle n’hésita pas à imposer son autorité à tous et à restaurer une administration fiscale. Cependant, son autorité fut de plus en pus mal supportée. La nouvelle génération des nobles du royaume d’Austrasie, jaloux de son autorité croissante, la livrèrent en 613 au roi de Neustrie Clothaire II. Elle fut livrée aux soldats durant trois jours (pour la punir en tant que femme indigne) puis attachée à la queue d’un cheval sauvage (pour montrer qu’elle n’était pas une reine puisqu’elle n’était pas capable de commander à un cheval). Son corps supplicié fut brûlé (car elle n’était pas digne d’une véritable sépulture). Dès cette époque, une légende sombre fut développée autour de ce personnage de femme qui, comme nous le dirions aujourd’hui, transgressa les assignations de genre. Elle fut dépeinte comme autoritaire, cruelle, on lui reprocha d’avoir fait assassiner quelques opposants. Rien que de très habituel, si elle n'avait été un homme. Sa rivalité meurtrière avec Frédégonde, femme du roi de Neustrie qui avait fait assassiner la sœur de Brunehaut, alimenta également la sombre légende. Aujourd'hui les historien·nes ont réhabilité la mémoire de Brunehaut. La fin de cette princesse wisigothique d'Espagne, méditerranéenne et de culture latine également marque la fin de l'Empire romain d'Orient et l'enracinement des mérovingiens dans l'espace entre Loire et Rhin. On a longtemps associé la dynastie mérovingienne à une période de troubles et de guerres civiles qui auraient provoqué une rétractation des espaces urbains et un recul des zones cultivées. Cependant, depuis une trentaine d’années, les archéologues ont retrouvé des traces de centaines de villae mérovingiennes qui attestent au contraire de la densité du maillage de l’espace rural. Comme les bâtiments étaient construits en matières végétales et non plus en pierres, leur traces sont plus difficile à déceler. Par exemple, les fouilles archéologiques sur le site de Bressilien à Paule (actuel département des Côtes d'Armor) ont révélé un habitat de notables locaux. Cet habitat était destiné à protéger les zones de peuplement franc contre les incursions des Bretons venus des iles britanniques. Cet habitat fortifié d'une superficie de 5 hectares, entouré d'une muraille de terre et de bois était divisé en deux espace séparés par un fossé bordé d'un talus. La partie basse était dévolue aux activités artisanales et agricoles. La partie haute comprenait un grand bâtiment en terre et en bois, remplacé au début du IXe siècle par des édifices en pierre caractéristiques d'un habitat aristocratique où l'on a retrouvé des monnaies carolingiennes. Document : Les fouilles du site de Bressilien . Source : http://journals.openedition.org/archeomed/docannexe/image/10856/img-1.jpg De même, les tombes mérovingiennes ont livré de nombreux objets de luxe, fibules, boucles de ceintures, pendants d’oreilles, rehaussé de grenats et de pierres semi-précieuses. Mais la christianisation a progressivement fait disparaître des sépultures les objets précieux accompagnant les défunts . 3. Vers l’Empire Carolingien 3.1 Le règne de Pépin le Bref Progressivement, la jeunesse de nombreux rois mérovingiens et les régences affaiblirent le pouvoir royal. Progressivement, en Neustrie comme en Austrasie, les maires du palais ( Major Domus , « Premier de la maison » ou… majordome) ne se contentèrent plus d'administrer les domaines du roi. Ils accaparèrent la réalité du pouvoir en s'assurant le soutien de grandes familles nobiliaires. Ce fut le cas de Charles Martel (maire du palais d'Austrasie et de Neustrie de 717 à 741) – le vainqueur d’une incursion arabe aux alentours de Poitiers en 732 - et surtout de son fils Pépin le Bref. En 751, ce dernier déposa le dernier roi mérovingien Childéric III, avec l’assentiment du pape Zacharie, l’enferma dans un monastère, et se fit élire roi à sa place. La dynastie mérovingienne disparut donc lors d'un coup d'Etat. Pépin le Bref (surnommé ainsi en raison de sa petite taille) se fit acclamer roi et élire par une assemblée d’évêques et de grands du royaume à Soissons en novembre 751. Cette acclamation évoquait la désignation du roi franc par son peuple mais aussi la proclamation du général romain victorieux par ses soldats en tant que imperator . En 754, le pape Étienne II fit le voyage jusqu’en Île-de-France pour solliciter une alliance militaire avec Pépin de Bref car l’empereur de Constantinople, son protecteur habituel, était lui-même en difficulté et pouvait pas le protéger contre les Lombards. Pépin le Bref lui attribua des territoires qui constituèrent les États de l’Église et dont le Vatican actuel est l’héritier. En contrepartie, le dimanche 28 juillet 754, à l’abbaye royale de Saint-Denis, le pape Étienne II sacra Pépin le Bref par une onction de l’huile sainte, le saint-Chrême, sur le front. Cette onction évoque l’onction des rois d’Israël dans la Bible et aussi le baptême de Clovis : elle montrait que le nouveau roi était désigné par le Saint-Esprit et qu’il devait désormais protéger l’Église. Le pape lui conféra le titre de roi des Francs et de Patrice des Romains, à savoir protecteur du Saint-Siège. Ses fils, Carloman et Charles (le futur Charlemagne) furent également oints et sacrés par le pape à cette occasion. De la sorte, ils risquaient d’être moins contestés lors de leur accession au trône. Le pape reconnut ainsi la nouvelle dynastie et acta la fin de la dynastie mérovingienne. Cette cérémonie de 754 constitua sans doute le premier sacre royal au moyen de l'huile sainte. Elle marque la naissance de la dynastie carolingienne et d'une royauté sacrée selon le modèle des rois d'Israël. Charlemagne reprit ce schéma en se faisant sacrer à Rome en 800. Document : Les deux sacres de Pépin le Bref Si tu veux savoir, lecteur, à quelle époque ce petit livre a été composé et achevé à la précieuse louange des martyrs sacrés, tu la trouveras en l’année de l’Incarnation du Seigneur 767, au temps du très heureux, très pacifique et catholique Pépin, roi des Francs et patrice des Romains, fils du feu prince Charles de bienheureuse mémoire, en la 16e année de son règne très heureux au nom de Dieu, 5e indiction, et en la 13e année de ses fils, eux-mêmes rois des Francs, Charles et Carloman. Ceux-ci, par les mains du très bienheureux seigneur Étienne, pape de sainte mémoire, furent consacrés rois par le saint chrême, en même temps que leur père susdit le très glorieux seigneur roi Pépin, par la Providence de Dieu et l’intercession des saints apôtres Pierre et Paul. Car ledit très florissant seigneur Pépin, roi pieux, avait été élevé à la dignité royale trois ans auparavant, par l’autorité et sur ordre du seigneur pape Zacharie de sainte mémoire, par l’onction du saint chrême, reçue des mains des bienheureux prêtres des Gaules, et par le choix de tous les Francs. Par la suite, il fut oint et béni de nouveau comme roi et patrice, avec ses susdits fils Charles et Carloman, au nom de la Sainte Trinité, par les mains du même pape Étienne, en l’église des bienheureux susdits martyrs Denis, Rustique et Éleuthère, dont le vénérable Fulrard est archiprêtre et abbé. Dans cette même église des bienheureux martyrs, en ce même jour, ledit vénérable pontife bénit par la grâce de l’Esprit aux sept formes la très noble, très dévote et très attachée aux saints martyrs Berthe, épouse dudit roi très florissant, revêtue de la robe royale à traîne, et en même temps il confirma de sa bénédiction par la grâce du Saint-Esprit les princes des Francs et il imposa à tous sous peine d’interdit et d’excommunication de ne jamais choisir un roi issu d'autres reins de celui que la divine piété avait daigné exalter, et qu’elle avait décidé, par l’intercession des saints apôtres, le très bienheureux pontife. C’est pourquoi nous avons inséré ces quelques lignes à la dernière page de ce petit livre, à l’attention de votre charité, afin que dans la suite des temps la tradition commune puisse en transmettre à jamais la connaissance aux lignées futures. Source : Clausula de unctione Pippini regis in Bruno Krusch, MGH, Scriptores rerum Merowingicarum 1-2, Hanovre 1885, p. 465-466. Traduit du latin par G. Brunel, E. Lalou (dir.), Sources d’histoire médiévale, ixe - milieu du xive siècle , Paris, Larousse, 1992, p. 73. Cette nouvelle dynastie bouleversa considérablement la légitimité royale. Depuis Clovis, cette légitimité était fondée sur l’héritage familial et avait un fondement ethnique. Or, les Carolingiens ne constituaient pas une branche familiale des Mérovingiens et, en raison des conquêtes réalisées depuis deux siècles, ils se trouvaient à la tête d’un empire multiethnique. Il fallut donc recourir à une nouvelle légitimation, celle de Dieu, transmise par les évêques et le pape. C’est pourquoi Pépin le Bref prit le soin de se faire élire par acclamation par les évêques et les grands du royaume (référence à l’empereur romain mais aussi à la désignation du roi par les Francs) puis sacrer par l’onction avec le saint-Chrême (référence à l’onction des rois juifs de la Bible et référence au baptême de Clovis) pour manifester le choix du roi par Dieu et par l’Église. Choisi par Dieu, le roi était son représentant sur terre, comme l’étaient les empereurs romains chrétiens, dans un contexte différent, bien évidemment. Tout cela est beaucoup plus fort que la simple règle héréditaire des Mérovingiens. Désormais, le roi est roi de droit divin . Ces détails peuvent sembler fastidieux. Notre but est de montrer comment la cérémonie du sacre des rois de France, jusqu’en 1825, a trouvé ses sources dans le contexte de la prise du pouvoir par Pépin le Bref. Établir la généalogie du sacre des rois de France permet d’historiciser cette cérémonie et de montrer qu’elle fut d’abord une construction politique pour légitimer un pouvoir qui se sentait peu légitime, en revendiquant la filiation avec les empereurs romains et en utilisant la religion chrétienne à cet effet. Pépin le Bref réorganisa les bases administratives du royaume. Il consolida le pouvoir des comptes dans les pagi, contrôla ces derniers par l’envoi de missi dominici (« envoyés des maître ») et exigea un serment de fidélité de la part des grands du royaume, comme nous le verrons également avec la description du règne de Charlemagne. Chaque année il convoquait les guerriers francs pour mener des campagne sur les confins de l'Empire. Il combattit notamment les Germains mais également le duc d’Aquitaine et les Arabes qu’il chassa de Narbonne en 759. Il mourut en 768 et fut enterré dans la basilique de Saint-Denis, en compagnie du roi Dagobert et son père Charles Martel. L'arbre généalogique des Carolingiens. Source: L'Histoire n° 406, décembre 2014, p. 52 3.2 L’avènement de l’Empire de Charlemagne Le royaume de Pépin le Bref fut, selon l’usage franc, partagé entre ses deux jeunes fils, Carloman et Charles, le futur Charlemagne (né entre 742 et 748). Les grands du royaume en profitèrent pour se soulever. Charles dut affirmer son autorité par la force. Il absorba le royaume de Carloman mort prématurément et engagea ensuite de nombreuses campagnes contre le royaume des Lombards en Italie du nord (773-775) et contre la Saxe (772-803). Chaque année, ces campagnes permettaient d’associer dans son armée ( ost ) des guerriers d’origines très diverses qui pouvaient s’y distinguer et espérer diverses formes de promotions et des gratifications sous forme de possessions territoriales. Ces campagnes annuelles étaient donc nécessaires à Charlemagne pour s'attacher les services et la fidélité des nobles et des guerriers. La dynamique de la société carolingienne supposait la guerre annuelle qui permit l'expansion de l'Empire. La guerre interminable contre la Saxe fut particulièrement difficile et violente. En effet, il n’existait pas en Saxe une structure étatique hiérarchisée qu'il suffisait de vaincre une fois pour toutes, mais une juxtaposition de populations autonomes qui s’opposaient simultanément ou successivement à la conquête, et qu'il fallut réduire les unes après les autres. Charlemagne alterna donc des phases de conversions forcées au christianisme (ce qui justifiait une guerre de conquête particulièrement brutale, assimilable à une guerre d'extermination, comme l’indique le document ci-dessous) et de tentatives de séduction de la noblesse saxonne. Document : Charlemagne organise la christianisation brutale des Saxons 4. Si quelqu’un viole le saint jeune de carême par mépris pour la religion chrétienne et mange de la viande, qu’il soit puni de mort (…). 6. Si, égaré par le diable, quiconque homme ou femme s’adonne à la magie, et mange de la chair humaine, et qu’à cause de cela, il a fait rôtir cette chair, ou qu’il la donne à manger, qu’il soit puni de mort. 7. Si quelqu’un fait consumer par les flammes, selon le rite des païens, le corps d’un homme défunt, et qu’il en réduise les os en cendre, qu’il soit puni de mort. 8. Si, à l’avenir, quelqu’un de la nation saxonne demeure non baptisé, se cache et refuse le baptême, voulant rester païen, qu’il soit puni de mort. 9. Si quelqu’un offre un sacrifice humain au diable et aux démons selon la coutume païenne, qu’il soit puni de mort. 10. Si quelqu’un conspire avec les païens contre les chrétiens et qu’il persévère à être leur ennemi, qu’il soit puni de mort. Qu’il en soit de même de celui qui serait le complice de ses agissement criminels contre le roi et le peuple chrétien. Premier capitulaire saxon (775-790) dans Gérard Walter (1967). Le mémorial des siècles. VIIIe siècle, les hommes. Charlemagne . Paris, Albin Michel, p. 287-290. Cavaliers francs de l’époque carolingienne . Psalterium Aureum , bibliothèque cantonale de Saint-Gall , IXe siècle. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Empire_carolingien#/media/Fichier:Psalterium_aureum_140_Ioab.jpg Charlemagne tenta d’envahir le nord du royaume musulman d’al-Andalus en 778. Il échoua à s'emparer de Saragosse et perdit son arrière-garde attaquée par les Basques sur le chemin du retour, en franchissant les Pyrénées à Roncevaux, lieu que les historien·nes ne sont pas parvenus à identifier. Cet épisode peu glorieux fut immortalisé au XIIe siècle par la Chanson de Roland . Par la suite, Charlemagne créa un royaume d'Aquitaine divisé en comtés et confié à son fils Louis. A l’ouest, Charlemagne finit par intégrer la Bretagne continentale à la zone d’influence carolingienne, mais sans la dominer directement. Ce territoire se trouvait sous l’autorité de chefs de clans locaux dotés du titre de machtien , entourés d’une cour de propriétaires terriens. Ils se transmettaient le pouvoir de façon héréditaire. Charlemagne créa une marche militaire limitrophe de la Bretagne confiée à un comte qui profita de la division des chefs des clans bretons pour les soumettre. Charlemagne domina au final un vaste territoire de 1,2 million de km² environ, correspondant approximativement au territoire de « l’Europe des six », à savoir les six pays fondateurs de la Communauté Économique Européenne (CEE) de 1957 : France, Allemagne de l’Ouest, Italie, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg. C'est pourquoi il fut surnommé à une époque, de manière totalement anachronique, le "père de l'Europe". Charlemagne disposait de moins de trois mille agents pour gérer un si vaste Empire. Il lui fallu donc recourir à divers moyens pour imposer son autorité : il passa son temps à parcourir son Empire, il développa une idéologie impériale fondée sur la religion et tenta d’organiser une administration efficace au regard des critères de l’époque. Document : L ’Empire de Charlemagne Source : Textes et Documents pour la Classe n°778. Sous le règne de Charlemagne, la dynastie carolingienne changea réellement de dimension avec le couronnement impérial. Les sources de l’époque insistent sur son caractère improvisé alors que ce sacre fut en réalité préparé de longue date. En effet, les conquêtes territoriales réalisées par Charlemagne rendaient possibles la proclamation de la reconstitution de l’Empire romain d’Occident. Il s'agissait bien d'un empire au sens médiéval du terme, c'est-à-dire d'une entité politique dominant plusieurs Etats et plusieurs peuples très différents. En outre, comme le trône de l’Empire byzantin était occupé par une femme, Irène (elle avait détrôné son propre fils et lui avait fait crever les yeux, selon l'usage byzantin), on pouvait considérer qu’il n’existait plus d’autorité impériale légitime à Constantinople. La pseudo-vacance du trône impérial byzantin pouvait pousser Charlemagne à se faire proclamer empereur et, pourquoi pas, à revendiquer aussi le trône byzantin ! Le pape Léon III avait été victime d’une tentative de coup d’État et se réfugia sous la protection du roi des Francs. Le 23 novembre 800, en compagnie du pape Léon III, Charlemagne fit son entrée à Rome, à la manière d’un imperator romain victorieux. Il restaura l’autorité du pape, puis fut couronné empereur à Rome le 25 décembre 800. Il existe plusieurs versions concurrentes du récit du couronnement. L’une indique que Charlemagne fut d’abord couronné par surprise par le pape Léon III, avant d’être acclamé par les grands du royaume et le peuple romain. Cette chronologie aurait indisposé Charlemagne qui semblait devoir ainsi son pouvoir d’abord à l’Église et ensuite au peuple, ce qui le mettrait en position subordonnée par rapport au pape. Il aurait préféré le scénario byzantin : l’empereur byzantin était d’abord acclamé par l’armée, selon la tradition romaine, puis consacré par le patriarche de Constantinople qui ne faisait ainsi qu’entériner la volonté du peuple et de l'armée. Une autre version indique que le pape se serait prosterné devant l’empereur, ce qui signale une forme d’humiliation du pape. Il ne s’agit pas simplement d’une querelle d’ego. Ces symboles sont essentiels dans l’imaginaire politique. Document : Le récit du couronnement impérial de Charlemagne à Rome, le 25 décembre 800, par Eginhard Toutefois, sa dernière visite [ à Rome ] ne fut pas uniquement dictée par ces motifs, mais par le fait que les Romains poussèrent le pape Léon, qui avait été victime de nombreuses violences, ayant notamment eu les yeux arrachés et la langue coupée, à recherche instamment l’assistance du roi. Il [ Charlemagne ] vint donc à Rome pour restaurer la situation de l’Église qui avait été complètement bouleversée, et il y passa tout l’hiver. C’est à ce moment là qu’il reçut le nom d’empereur et Auguste. Dans un premier temps, il s’y opposa si fortement qu’il affirmait que ce jour-là, bien qu’il se fut agi d’un jour de fête, il ne serait pas entré dans l’église s’il avait pu connaître l’avance la résolution du pontife [ Charlemagne veut ainsi montrer sa modestie. Il est également mécontent de devoir son titre impérial au pape qui a ainsi pris un ascendant sur lui ]. Il supporta avec une grande patience la jalousie que lui valut le nom qu’il avait reçu : les empereurs romains [ byzantins ] s’en indignèrent en effet. Il vainquit leur entêtement par sa grandeur d’âme, qualité qui lui donnait de s’élever, sans aucun doute, bien au-dessus d’eux, en leur envoyant de fréquentes ambassades et en les appelant ses frères dans ses lettres Eginhard (vers 830). Vie de Charlemagne . Édition Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme. Paris : Les belles Lettres, 2014, p. 65-67. Document : Le récit du couronnement impérial de Charlemagne à Rome, le 25 décembre 800, par les Annales royales Le saint jour de la nativité de Notre-Seigneur, le roi [ Charlemagne ] vint dans la basilique du bienheureux saint Pierre, apôtre, pour assister à la célébration de la messe. Au moment où, placé devant l’autel, il s’inclinait pour prier, le pape Léon lui mit une couronne sur la tête, et tout le peuple romain s’écria : « A Charles auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des romains, vie et victoire ». Après cette proclamation, le pape se prosterna devant lui et l’adora suivant la coutume établie du temps des anciens empereurs [ byzantins ], et dès lors Charles, quittant le nom de Patrice des Romains [ protecteur du pape ], porta celui d’empereur et d’Auguste. Annales royales , dans Gérard Walter (1967). Le mémorial des siècles. VIIIe siècle, les hommes. Charlemagne . Paris, Albin Michel, p. 167. Un récit du couronnement impérial de Charlemagne à Rome, le 25 décembre 800, par le Liber Pontificalis Vint le jour de la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ et ladite basilique du bienheureux apôtre Pierre les vit tous à nouveau réunis. Alors le vénérable et auguste Pontife, de ses propres mains, le couronna d’une très précieuse couronne. Alors l’ensemble des fidèles romains, voyant combien il avait défendu et aimé la Sainte Église romaine et son vicaire, poussèrent d’une voix unanime, par la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, porteur de la clé du royaume céleste, l’acclamation : « A Charles très pieux Auguste, par Dieu couronné grand et pacifique empereur, vie et victoire ». Ceci fut dit trois fois devant la Sainte confession du bienheureux apôtre Pierre, tout en invoquant plusieurs saints, et par tous il fut constitué empereur des Romains. De suite après, le très saint évêque et pontife oignit d’huile sainte le roi Charles, son très excellent fils, ce même jour de la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Liber Pontificalis, II, éd. et trad. par Mgr L. Duchesne, Paris, 1892, p. 8. [Le Liber Pontificalis est un recueil de biographies de papes compilé entre le VIe et le IXe siècle] Quelques temps plus tard, Nicéphore Ier ayant succédé à Irène sur le trône byzantin, Charlemagne abandonna le titre peu réaliste d’« empereur des Romains », titre officiel de l’empereur byzantin (voir ci-dessus le récit du couronnement par les Annales royales ). Il était désormais doté de la titulature suivante : « Charles, empereur auguste, gouvernant l’Empire romain, roi des Francs et des Lombards ». Il se positionnait donc comme le successeur des empereurs romains, mais plutôt en Occident, comme l’indique son titre de roi des Francs et des Lombards. L’affirmation de l’héritage romain vint renforcer sa légitimité de droit divin acquise lors du sacre conjoint avec Pépin le Bref et Carloman en 754. Ajoutons que la date du 25 décembre n’est pas anodine : l’Empire de Charlemagne naquit le même jour que le Christ. Charlemagne se présentait donc lui aussi comme le représentant de Dieu sur terre, à l’instar des empereurs romains chrétiens. Ajoutons que le couronnement de l’empereur à Rome fut à l’origine de la tradition du couronnement des empereurs germaniques qui eut lieu à Rome durant tout le Moyen Age. De leur côté, les rois de France étaient couronnés par l’archevêque de Reims. Si nous faisions de l’histoire selon une perspective nationaliste, nous devrions enlever la date « 800 – couronnement de Charlemagne » de notre roman national et la laisser aux Allemands ! Ce serait évidemment une erreur puisque Charlemagne appartient à l’histoire de plusieurs pays européens actuels. Statuette équestre de Charlemagne ou de Charles le Chauve . Bronze, IXe siècle, Musée du Louvre. Pour mieux enraciner son projet politique, Charlemagne fit construire ou rénover de nombreuses églises, telles que l’oratoire de Germiny qui est l’un des rares édifices carolingiens encore visibles aujourd’hui. Cela lui permettait de se présenter comme le protecteur de l’Église et de rappeler aux fidèles qu’ils devaient prier et attendre le jugement dernier en bon ordre derrière leur empereur. Document : L’oratoire de Germiny-des-pré s (Loiret). Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Oratoire_carolingien_de_Germigny-des-Pr%C3%A9s#/media/Fichier:%C3%89glise_de_la_Tr%C3%A8s-Sainte-Trinit%C3%A9_de_Germigny-des-Pr%C3%A9s.jpg 3.3 Le gouvernement de l’Empire Chaque année, au printemps, Charlemagne tenait un plaid général des Francs, où se rassemblaient les prélats et les principaux nobles de l’Empire, à l’occasion duquel il rendait la justice, avant d’engager la guerre à la tête de son ost . Il organisa l’administration d’un très vaste Empire alors que les moyens de communication de l’époque était réduits. Les voies romaines, toujours entretenues, permettaient la circulation dans tout l’Empire des lettres et des diplômes de l’administration impériale. Mais les distances à parcourir étaient immenses. Charlemagne fit fixer par écrit les règles juridiques des différents peuples de l’Empire. En institutionnalisant ainsi les règles de droit de chaque peuple, il s’assurait que la justice serait correctement rendue et comprise localement, et que son autorité serait respectée. Il réorganisa le travail des juges et restructura son armée. Il supervisa le fonctionnement des grandes villae royales afin de développer la production agricole et ses propres revenus. Ces décisions étaient rédigées chaque année à partir de 779 par les juristes de l’entourage de Charlemagne dans des capitulaires , textes juridiques et législatifs émanant du pouvoir et organisés en un grand nombre de chapitres ( capitula ) abordant des sujets très divers. L’Empire était divisé en deux cents comtés environ, héritiers des pagi de l’époque gallo-romaine. Depuis les temps mérovingiens, un comte exerçait l’autorité royale par délégation dans chaque comté. Il dirigeait la justice, la levée des impôts et des hommes libres pour l’ost impérial. Les comtes étaient surveillés par les missi dominici (envoyés du maître), une création de Pépin le Bref. Ces derniers transmettaient les capitulaires, ils vérifiaient que les ordres étaient correctement exécutés dans les comtés et ils rendaient compte de leur mission à l’empereur. Charlemagne leur attribua en outre la responsabilité de rendre la justice dans les comtés. Désormais, la justice était rendue par des professionnels qui collectaient les amendes au profit de l’empereur. Charlemagne choisissait les remplaçants des comtes et des missi dominici qui venaient à disparaitre parmi les membres de leurs familles. Il s'assurait ainsi la fidélité de dynastie de spécialistes de l'administration. Dans les textes qui suivent, il est intéressant de noter que l’empereur est toujours associé à Dieu : il est nécessaire d’obéir à l’empereur comme on obéit à Dieu. Document : Le rôle des m issi dominici d’après un capitulaire de Charlemagne 40. En dernier lieu, enfin, nous désirons savoir par nos missi , envoyés maintenant dans tout notre royaume, comment de toutes nos décisions, chacun, soit parmi les hommes ecclésiastiques, évêques, abbé, prêtres, diacres, chanoines et tous les moines, soit parmi les religieuses, a observé notre ordre ou notre décision son domaine et sa profession (...). De la même façon aussi, nous désirons savoir si les laïques, en tous lieux, ont observé notre ordre sur la protection des saintes églises, des veuves et orphelins ou des petites gens. A propos des pillages et de l’institution du service d’ost, et à propos des affaires judiciaires elles-mêmes, nous désirons savoir comment ils ont obéi à notre recommandation ou à notre volonté ou aussi comment ils ont observé notre autorité et comment chacun lutte pour se maintenir dans le saint service de Dieu (…). Capitulaire général des Missi Dominici (802), dans Gérard Walter (1967). Le mémorial des siècles. VIIIe siècle, les hommes. Charlemagne . Paris, Albin Michel, p. 342-343. Document : Les missions des comtes et des missi dominici d’après un capitulaire à l’usage d’un comte, écrit par des missi dominici Hadal hard, Fulrad, Unroc, Hroculf, missi de l’empereur, saluent dans le Seigneur le très chéri comte. Votre bonté n’ignore pas que l’empereur nous envoya, Radon, Fulrad et Unroc, dans cette mission pour agir, autant que nous le pourrions, d’après la volonté de Dieu et la sienne. Mais Radon étant tombé malade, il s’est trouvé par là empêché de faire partie de cette mission où le besoin de sa présence se faisait néanmoins sentir.. Alors, il a plu à l’empereur de nous adjoindre Hadalhard et Hroculf, afin que nous travaillions tous ensemble et, comme nous venons de le dire, d’après la volonté de Dieu et de la sienne. Étant donc établis dans cette mission, nous vous envoyons cette lettre afin de vous ordonner, au nom de l’empereur, et de vous nôtre, en notre nom, de veiller par tous les moyens possibles à toutes les choses qui dépendent de vous, tant à celles qui regardent le culte de Dieu et le service de notre maître, qu’à celles qui ont pour but le salut et la protection du peuple chrétien. Car il nous est ordonné, ainsi qu’à tous les missi , de lui rapporter à la mi-avril comment ont été exécutés ses ordres, afin qu’il donne des éloges mérités à ceux qui s’y sont conformés et réprimande vivement ceux qui s’y sont montré rebelles. Il veut que nous lui fassions connaître non seulement en quoi l’on a contrevenu à ses ordres, mais quels sont ceux dont la négligence a favorisé ces contraventions. Nous vous recommandons donc dès maintenant de relire les capitulaires, de vous ressouvenir des ordres qui vous ont été donné verbalement et qu’enfin vous déployez si bien votre zèle qu’il ne vous arrive à recevoir que des récompenses tant de Dieu que de notre puissant maître. 1. Nous vous ordonnons donc et nous vous avertissons, non seulement vous, mais tous vos subordonnés et les habitants de votre comté, d’être soumis à l’évêque (…). De même, exécutez avec soin ce que vous devez à l’empereur et qui vous a été ordonné verbalement et par écrit. 2. Rendez la justice aux églises, aux veuves, aux orphelins, à tout le monde enfin, sans mauvaise pensée, sans esprit de lucre, sans retard inutile, pleinement et d’une manière irréprochable, en respectant la loi et le droit (…). 3. Que tous ceux qui se montreront rebelles ou désobéissants à vos ordres et refuseront de se soumettre à votre justice soient mis en prison, quel que soit leur nombre. Envoyez-les nous, si nécessaire, ou dites-nous ce qu’il en est lors de notre prochaine conférence afin que nous puissions mettre en exécution, en ce qui les concerne, les ordres que nous avons reçus de l’empereur. 4. S’il y a quelque chose dans les ordres que vous avez reçus qui ne soit pas clair pour vous, envoyez-nous d’urgence un homme intelligent auquel nous l’expliquerons, afin que nous vous le compreniez bien et puissiez l’accomplir avec l’aide de Dieu. 7. Gardez cette lettre et relisez-la souvent, afin qu’elle nous serve de guide et que vous puissiez dire d’avoir agi en accord avec ce que nous vous avions écrit. Capitulaire rédigé par des Missi Dominici à l’usage d’un comte (entre 801 et 813), dans Gérard Walter (1967). Le mémorial des siècles. VIIIe siècle, les hommes. Charlemagne . Paris, Albin Michel, p. 369-371. Lecture d'un capitulaire de Charlemagne à l'empereur Charles Le Chauve entouré de ses vassaux, comtes et missi dominici . Enluminure de la Première Bible de Charles le Chauve , Paris, BnF , département des manuscrits , ms. Latin 1, fo 27 vo, vers 840. Charlemagne chercha surtout à s’assurer la fidélité des hommes d’Église, des guerriers, des puissants et de la plupart des hommes libres. En effet, à l’occasion des plaids généraux, les hommes d‘Église et les Grands de l’Empire durent prononcer sur des livres sacrés un serment de fidélité à l’autorité de l’empereur. Ces liens personnels obligeaient les uns et les autres à une fidélité mutuelle. Ils permirent à Charlemagne d’établir son pouvoir sur les hommes et d’éviter les révoltes des grands personnages. Il pouvait punir les félons et récompenser les fidèles. En 789, 792, 802, 806 et 812, ce serment de fidélité fut imposé à tous les hommes libres de l’Empire, à l’image du serment prêté par les Romains à l’empereur. Ce système de serments de fidélité institua contribua à développer les liens vassaliques qui s’épanouirent au cours des siècles suivants. En effet, parmi les Grands et les guerriers, ces serments de fidélité étaient renforcé par l'attribution de terres cédées progressivement de façon héréditaire. Charlemagne s’assurait ainsi de l’obéissance de tous ses sujets. La monnaie joua également un rôle déterminant dans la propagande impériale. Pépin le Bref avait établi la valeur du denier à 1,36 grammes. IL avait surtout mis en place le système de compte monétaire (livre, sous, denier) qui prévalut jusqu'à la Révolution française et à l'avènement du Franc : une livre valait 20 sous ou 240 deniers, donc un sous valait 12 deniers. De fait, seuls les deniers étaient frappés et mis en circulation. En 793-794, Charlemagne imposa une réforme monétaire d'ampleur en imposant à tous les ateliers de frappe le denier de 1,8 grammes d'argent et portant son monogramme. Il exclut la circulation de toute monnaie étrangère sur le territoire de l'Empire, ce qui indique son emprise sur la totalité de l'espace dont il était le souverain. Les deniers d’argent de Charlemagne diffusés dans tout l’Empire constituaient un objet politique de première importance. Denier en argent de Charlemagne frappé à Agen vers 800 Avers : deux croix et l’inscription : CAROLUS REX FR(ancorum) Revers : monogramme de la signature de Charlemagne et AGINNO (lieu de la frappe) Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10442483v/f2.item.zoom# Denier impérial en argent de Charlemagne Avers : le profil imberbe, vêtu d’une toge, le front ceint de lauriers à l’image d’un empereur romain, et l'inscription « KAROLUS IMP(erator) AUG(ustus). Revers : un bâtiment religieux et l’inscription RELIGIO XPICTIANA. Cabinet des médailles , BnF , Paris. Source: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7700118m.item Un autre moyen de gouverner l’Empire fut ce que l’on nomma par la suite, et de manière un peu excessive, la « renaissance carolingienne », à savoir le retour à l’idéal politique des empereurs romains chrétiens, en premier lieu Constantin, et aux textes de la culture latine (les textes de Virgile, de Cicéron et surtout des Pères de l’Église, dont Jérôme et Augustin). L’objectif était de retrouver le lexique et la syntaxe de la langue latine. Loin d’avoir « inventé l’école », Charlemagne développa les écoles ecclésiastiques dans tout l’Empire pour former un personnel administratif lettré et compétent, et un personnel religieux capable de recopier correctement les manuscrits (surtout la Bible) et d’assurer une prédication de qualité en direction des fidèles. Voici un exemple du problème posé par l'inculture des membres du clergé. Boniface avait saisi le pape d'une question essentielle pour des chrétiens : si un prêtre ignorant du latin avait baptisé un enfant "au nom de la patrie et de la fille " ( in nomine patriae et filiae ) au lieu de "au nom du Père et du fils" ( in nomine patris et filii ), le baptême était-il valable ? Sachant que le baptême était le seul sacrement qui assurait le salut de l'âme des fidèles, cette question avait de quoi inquiéter réellement. Document : Charlemagne précise la nature des écoles religieuses 72. (…) Qu’on rassemble non seulement les fils de riches familles mais aussi les fils de conditions modeste. Qu’il y ait des écoles pour l’instruction des garçons. Que dans chaque évêché, dans chaque monastère, on enseigne les psaumes, les notes, le chant, le calcul, la grammaire et que l’on ait des livres soigneusement corrigés. Car souvent les hommes voulant prier Dieu le prient mal à cause des livres incorrects qu’ils ont entre les mains. Ne permettez pas qu’ils nuisent à vos enfants qui les lisent ou les copient. Source : Capitulaire Admonitio generalis, 23 mars 789. Textes et Documents pour la Classe n°778. Document : une classe au IXe siècle. Source : Manuscrit des Noces de philologie et de Mercure , de Martianus Capella, IXe siècle. L'Histoire n°406, décembre 2014, p. 59. Le maitre est figuré ici par la grammaire personnifiée. Seul le maitre dispose du livre et le commente. Les élèves disposent de tablettes de bois recouvertes de cire pour prendre des notes. La présence de juristes aux côtés de l’empereur était nécessaire à l’administration qui, nous l’avons vu, supposait la rédaction de textes juridiques et l’envoi fréquent de lettres et de capitulaires à travers tout l’Empire en direction des comtés. Désormais, les écrits en circulation dans l'Empire devinrent bien plus nombreux. Bien que resté analphabète, Charlemagne attira également une soixantaine de savants dont les plus illustres furent Alcuin, originaire d'York, un grammairien spécialiste de la langue latine soucieux de l'amélioration de la langue latine en usage à la cour de Charlemagne, et Théodulf, un Wisigoth d’Espagne. Tous deux comparèrent notamment différentes versions de la Bible latine disponible à l'époque, nommée la Vulgate. Chaque version présentait des erreurs dues à des copistes négligents et il fallu en établir une version moins fautive. En réalité, l'Empire connaissait une situation de multilinguisme. Le latin était la langue de communication des élites (et de Charlemagne) d'un bout à l'autre de l'Empire. Mais une différence apparut entre les langues vernaculaires parlées au quotidien : au nord de la Loire la langue romane était plus ou moins influencée par le parler francisque (la langue maternelle de Charlemagne), ce qui n'était pas le cas au sud de la Loire. On vit alors s'établir une coupure entre la langue latine écrite et la langue parlée romane infiniment diverse. Document : La culture de Charlemagne Il avait une riche éloquence et parlait d’abondance, pouvant s’exprimer avec une très grande netteté sur tout sujet de son choix. Ne se contenant pas de la langue de ses ancêtres, dont le latin qu’il apprit au point de le parler à l’égal d sa propre langue, et le grec qu’il était capable de comprendre sans pouvoir le prononcer. Il était si disert qu’il pouvait même jouer avec les mots. Il cultivait avec la plus grand empressement les arts libéraux [ grammaire, dialectique, rhétorique, arithmétique, géométrie, astronomie, musique ] et, respectueux au plus haut point de ceux qui les enseignaient, il comblait ces derniers d’honneurs. Pour l’apprentissage de la grammaire, il suivit les leçons de Pierre de Pise, un diacre âgé. Pour celui des autres disciplines, il eut pour maître Alcuin [ vers 730-804, le principal artisan de la Renaissance carolingienne sur le plan culturel et religieux ], diacre lui aussi, un homme venu de Bretagne et d’origine saxonne, l’homme le plus savant de son temps. Auprès de ce dernier, il consacra beaucoup de temps et de travail à apprendre la rhétorique, la dialectique et tout particulièrement l’astronomie. Il apprenait l’art du calcul et, avec une attention pénétrante et une extrême curiosité, il scrutait la course des astres. Il s’essayait même à écrire et avait l’habitude de placer à cet effet dans son lit, sous ses oreillers, des tablettes et des cahiers afin d’habituer sa main, quand il avait du temps libre, à tracer des lettres ; mais ce travail, entrepris trop tard et à un âge trop avancé, se solda par un échec relatif. Eginhard (vers 830). Vie de Charlemagne . Édition Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme. Paris : Les belles Lettres, 2014, p. 59-61. L’usage de parchemin (durée de vie d'un millénaire), plus stable que le papyrus (durée de vie de deux siècles), fut généralisé à partir de la fin du VIIe siècle. Le papyrus, importé d'Egypte et conservé sous forme de rouleaux, était le principal support de l'écriture durant l'Antiquité. Le parchemin fabriqué à partir de peaux de mouton permettait de fabriquer des livres. L’écriture d’une Bible supposait l’emploi de près de trois cents peaux de moutons. On généralisa également l’écriture « caroline », plus standardisée, plus facile à lire et à écrire, une typographie aux caractères détachés à l’origine de nos caractères d’imprimerie. Elle permit d’éviter les erreurs de transcription et de disposer ainsi de textes plus fiables. Ces transformations constituent les caractéristiques les plus notables de la Renaissance carolingienne. Un manuscrit en minuscules carolines. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Renaissance_carolingienne#/media/Fichier:Caroline_2.jpg Il convient de ne pas exagérer l’ampleur de la renaissance carolingienne qui n’est pas du tout comparable à la Renaissance des Temps modernes. Elle portait sur la langue latine et pas sur les idées des philosophes antiques, elle fut de courte durée et, surtout, elle toucha seulement un tout petit nombre de personnes dans l’entourage de Charlemagne. 3.4 Le palais d’Aix-la-Chapelle Vers 794, Charlemagne s’installa à Aix-la-Chapelle , sur le site d'une ville romaine située au croisement d'importantes voies romaines, qui devint la capitale définitive de l’Empire en 801. Il fit construire un vaste ensemble architectural qui mit en scène son pouvoir et qui exprima son programme impérial, dans la continuité du modèle romain. Document : La piété de Charlemagne décrite par Eginhard Il pratiqua très sainement et dans la plus grande piété la religion chrétienne dont il avait été imprégné depuis sa plus tendre enfance et, pour cette raison-là, il fait édifier à Aix [ La Chapelle ] une basilique d’une extrême beauté avec or, argent, et luminaires, et l’orna de balustrades et de portes en bronze massif. Pour sa construction, il ne pouvait trouver nulle part des colonnes ou des marbres, il prit soin d’en faire venir de Rome et de Ravenne. Il ne manquait pas de se rendre à l’église le matin et le soir, de même pour les offices de nuit et le saint sacrifice, tant que sa santé le lui permit (…). Il fit amender très scrupuleusement la technique de la lecture et celle de la psalmodie. Il était très bien formé à l’une et à l’autre, bien qu’il ne lût point lui-même en public et ne chantât qu’à voix basse et avec la foule. Eginhard (vers 830). Vie de Charlemagne. Édition Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme. Paris : Les belles Lettres, 2014, p. 61-63. De nombreux vestiges, recouverts par un millénaire de constructions postérieures, ont permis aux archéologues de reconstituer le palais de Charlemagne bâti sur le site d'une ancienne villa romaine. Cela explique la présence de thermes où Charlemagne soignait ses rhumatismes et qui pouvaient accueillir jusqu’à cent invités. Ce palais était organisé autour de deux pôles : un pôle administratif et un pôle religieux. Source : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:AixPalais.png Le pôle administratif du palais était composé d’une grande basilique de type romain où l’empereur accordait des audiences et recevait des ambassades dans la vaste aula palatina de 900 m². Cette salle était flanquée d’une tour fortifiée où était gardé le trésor impérial alimenté par les amendes et les impôts prélevés dans tout l’Empire. Ce bâtiment était relié à la chapelle par une galerie longue de 120 mètres, siège de la garnison. Au milieu de cette galerie se trouvait une porte monumentale à l’étage de laquelle se trouvait une salle de justice où Charlemagne rendait la justice à l’occasion des plaids. Ces bâtiments incarnaient donc les pouvoirs de l’empereur : militaire, justicier, diplomatique. Le pôle religieux du palais était composé de la chapelle palatine, dédiée à la Vierge, et flanquée d’un atrium. Elle occupait une place centrale et monumentale dans le complexe palatial. Il en reste un vestige qui a été totalement réaménagé et redécoré au XIXe siècle. Le dôme de la chapelle, d’une hauteur de 31 m et de forme octogonale (8 étant le chiffre de la résurrection de Jésus) était orné d’une mosaïque représentant le Christ en majesté accompagné des vingt-quatre vieillards de l’apocalypse. Seul l’empereur, depuis son trône rempli de reliques et réalisé sur selon le modèle (supposé) du trône de Salomon, pouvait le contempler lors des offices religieux. Cette place réelle renvoyait à une signification symbolique car Charlemagne se trouvait ainsi comme le médiateur entre les hommes et l’image divine. La continuité avec l’Empire romain était marquée par l’aspect monumentale de l’ensemble et par l’usage de colonnes de marbre et de porphyre amenées à grands frais de Ravenne et de Rome. Vue de l’intérieur de la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle Source : https://fr.vikidia.org/wiki/Aix-la-Chapelle#/media/File:Aix_dom_int_vue_cote.jpg Trône dit de Charlemagne. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Palais_d%27Aix-la-Chapelle#/media/Fichier:Aachener_Dom_BW_2016-07-09_13-53-18.jpg Vue des mosaïques du dôme octogonal principal de la cathédrale, Aix-la-Chapelle . Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Main_mosaic_ceiling,_Aachen_Cathedral,_Germany.jpg Il semblerait enfin qu'un vaste ensemble de bâtiments en bois, qui ont laissé peu de traces archéologiques servait à héberger la famille impériale, la cour, la chancellerie et l'école palatiale. Cet ensemble comprenait également des thermes, des bains et une vaste piscine. Charlemagne était réputé être un très bon nageur. 4. Le démembrement de l’Empire carolingien L’Empire puis les royaumes francs furent fragilisés par les raids des Normands entre 830 et 930 (appelés aussi vikings avec un v minuscule car ce terme ne désigne pas un peuple mais une fonction, celle de commerçant-pillard exercée ponctuellement par les paysans danois, suédois ou norvégiens). Après des raids sporadiques, de véritables flottes vikings n'hésitèrent plus à remonter les fleuves, la Loire, la Garonne, la Seine, pour piller les monastères et les villes, pour réduire les populations en esclavage ou leur imposer des tributs. Il devint nécessaire de renforcer les fortifications des villes et des ponts fortifiés furent construits sur les fleuves pour bloquer les flottes vikings. Certains princes, tel que Robert le Fort, lointain ancêtre d'Hugues Capet, s'illustrèrent par leur résistance face aux vikings. Il fut parfois nécessaire de s'entendre avec les vikings, tel le chef viking Rollon à qui l'on attribua le comté de Rouen par le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911). Les descendants de Rollon s'intégrèrent au jeu politique franc et construisirent le duché de Normandie. L'Empire fut également fragilisé par l’ambition des comtes appartenant aux catégories supérieures de la noblesse, désireux de s’émanciper de la tutelle impériale dès que cette dernière montrait quelques signes de faiblesse. En outre, l’affirmation de particularités ethniques et linguistiques produisirent une différenciation progressive de l’espace. Une querelle dynastique accéléra les effets de ces forces centrifuges. En effet, Louis le Pieux (814-840), le fils et successeur de Charlemagne, eut trois fils, Lothaire, l’aîné, Charles le Chauve et Louis le Germanique. Un partage de l'Empire avait été prévu mais, à la mort de Louis le Pieux en 840, une guerre civile éclata entre ses fils car Lothaire réclama la totalité de l'Empire ainsi que le titre impérial. En 841, Charles et Louis s’allièrent et vainquirent Lothaire lors de la bataille de Fontenay-en-Puisaye afin de lui imposer le principe du partage de l’Empire. Cette victoire fut considérée comme un jugement de Dieu et convainquit la plupart des grands seigneurs de rejoindre le camp de Charles et Louis. Mais cela ne suffit pas à convaincre Lothaire qui poursuivit le combat. Le 14 février 842, les Serments de Strasbourg confirmèrent l’alliance de Charles et de Louis contre Lothaire. Ces serments furent prononcés par les vassaux de Charles et Louis, non pas en latin mais en langues vulgaires, en proto-roman pour Charles le Chauve et en tudesque (allemand ancien) pour Louis le Germanique. Ils attestent donc de l’existence d’une frontière linguistique entre l’Est germanique et l’Ouest roman du royaume des Francs. De manière excessive, d’aucuns voient dans ces textes, qui ont peu à voir avec le français et l’allemand actuels, les actes de naissance des langues françaises et allemandes. Document : Le texte des serments de Strasbourg, 842 (Proto-roman) Si Lodhuuigs sagrament, que son fradre Karlo iurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non l’int pois, ne io ne neuls, cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contre Lodhuuig non li iu er. (Tudesque) Obar Karl then eid, then er sinemo bruodher Ludhuuuige gesuor, geleistit, indi Ludhuuuig min herro, then er imo gesuor, forbrichit, ob ih inan es irruenden ne mag, noh ih noh thero nohhein, then ih es iruenden mag, wider Karle immo ce follusti ne uuirdhit. (Traduction) Si Louis/Charles respecte le serment qu’il a juré à son frère Charles/Louis, et que Charles/Louis mon seigneur, pour sa part n’en tient pas les clauses, si je ne peux pas l’en détourner, et que ni moi ni nul ne soit qui puisse l’en détourner, j en lui serai d’aucune aide contre Louis/Charles. Source : Patrick Boucheron, Histoire mondiale de la France, 2017, Seuil, p. 107. Lothaire fut finalement contraint de négocier avec ses frères. En 843, le Traité de Verdun organisa un compromis entre les trois frères et mit fin à l’unité de l’Empire franc : Louis le Germanique obtint l’Est de l’Empire, Lothaire la Lotharingie avec Aix-la-Chapelle et Rome et le titre (seulement honorifique) d’empereur, Charles le Chauve obtint l’Ouest de l’Empire (la Francia occidentalis ). Le royaume de Charles le Chauve ressemble bien peu au territoire actuel de la France. Il semblerait que ce découpage ne fut pas décidé de manière verticale et autoritaire. Chaque royaume rassemblait en réalité les terres des clientèles aristocratiques de chacun des frères. Cela explique le caractère très peu régulier des frontières. Plus tard, Charles le Gros (876-888), le fils de Louis le Germanique absorba l’ancienne Lotharingie (à l’origine du nom de la Lorraine). L'empire de Charlemagne fut alors séparé en deux entités : la Francie occidentales et l'empire germanique. Les frontières de la Francie occidentale décidées à Verdun perdurèrent approximativement durant tout le Moyen Age. La Francie occidentale puis le royaume de France étaient séparés de l’Empire germanique par « les quatre rivières », l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône. Source : A tlas de France, L'Histoire n°390, mars 2013, p. 13. En 888, à la mort de Charles le Gros, le dernier empereur germanique, marqua la fin de la famille carolingienne et de l'Empire. Les membres d'autres familles accédèrent au pouvoir dans les différentes parties de l'ancien empire. Au même moment, la Bretagne connaissait une relative indépendance. Nominoé (mort en 851) avait été nommé missus dominici par l’empereur Louis le Pieux en 831, mais il finit par s'opposer à ce dernier en s'emparant de Nantes, de Rennes et du Mans. En 851, son fils Erispoé vainquit l'armée de Charles le Chauve qui le reconnut comme roi des Bretons en échange de sa fidélité. Mais son cousin Salomon l'assassinat et prit sa couronne en 852. Il dirigeait de fait un territoire indépendant et, avec l'aide des vikings, sema la terreur jusqu'au Mans. Les nobles bretons, inquiets de sa puissance, l'assassinèrent en 874, inaugurant une période de guerre civile en Bretagne. Entre 919 (date de la prise de Nantes par la bande viking de Ragenold) et 939, le royaume breton subit la domination des vikings. Conclusion Au terme de cette période de près d’un demi-millénaire, nous pouvons retenir plusieurs éléments. Nous avons tout d’abord constaté que les populations dites barbares, si elle ont provoqué la chute de l’Empire romain, se sont intégrées à la société gallo-romaine. Plus important, l’inscription dans l’héritage du pouvoir impérial romain a servi à assurer la légitimité du pouvoir des rois francs. Nous ignorons la réalité du baptême de Clovis et les récits du sacre de Charlemagne sont peu concordants. Ce qui compte pour nous, c’est la dimension performative de ces récits qui se rejouèrent par la suite à l’occasion de chaque couronnement royal. Retenons du récit du baptême de Clovis l’onction avec le saint-chrême tiré de l’ampoule miraculeuse qui manifeste la désignation du roi par Dieu. Cette onction place le roi au-dessus des hommes et lui impose la responsabilité de protéger l’Église. Elle renouvelle un pouvoir charismatique hérité des chefs de tribus barbares. Au préalable, l’acclamation par les grands du royaume évoque l’acclamation par ses soldats de l’ imperator romain victorieux. La volonté d’assumer l’héritage de l’empereur romain chrétien, de Clovis et de Charlemagne servit ensuite à construire une légende pour légitimer le pouvoir des rois de France. Il convient cependant de se garder de voir dans ces récits la naissance de la France moderne. Clovis et Charlemagne parlaient vraisemblablement une langue germanique, ils résidaient la plupart du temps entre la Seine et le Rhin. En outre, le territoire de la Francie occidentale hérité du partage de Verdun est loin de correspondre au territoire de la France actuelle. Les différents éléments évoqués dans ce chapitre furent mis en œuvre par les souverains francs pour régler les problèmes politiques qui se posaient à eux, pas pour construire la France moderne.
- La Première guerre mondiale
Par Didier Cariou, maître de conférences HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Brest Quelques références BEAUPRE, Nicolas (2020). La Première Guerre mondiale 1912-1923. Documentation photographique n° 8137. CNRS éditions. BOUCHERON, Patrick (dir.) (2017). Histoire mondiale de la France. Paris : Seuil. CAILLET, Florence (dir.) (2011). La vie dans les tranchées. Textes et documents pour la classe n°1024. Scéren. COLLECTIF (2014). 14-18, un monde en guerre. CNRS Le journal. En ligne : 14-18, un monde en guerre | CNRS Le journal DUCLERT, Vincent (2019). Les génocides. La documentation photographique n° 8127. CNRS éditions. PROST, Antoine et WINTER, Jay (2004). Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie. Paris : Seuil, Points. Mots-clés du cours: Traces, Guerre mondiale, Guerre totale, James Reeves Europe, Tranchées, No man’s land, Offensives, La Somme, Verdun, Violence de guerre, Expérience combattante, Correspondance, Renault, Citroën, Profiteurs de guerre, Femmes, Munitionnettes, Midinettes, Marie Curie, Soldats et travailleurs coloniaux, Force noire, ANZAC, Banania, Chevaux, Grippe espagnole, Cultures de guerre, Artisanat des tranchées, Deuil, Gueules cassées, Commémorations, Monuments aux morts, Nécropoles, Représentations de la guerre, Bourrage de crânes, Génocide des Arméniens. Plan du cours Que dit le programme ? Introduction : trois configurations historiographiques 1. Le déroulement de la Première Guerre mondiale 1.1 Le déclenchement de la guerre 1.2 Les trois phases de la guerre 1.3 Un difficile retour à la paix 1.4 Les Américains à Brest 2. La guerre de tranchées 2.1 Combattre dans les tranchées 2.2 Le rôle de la correspondance avec les proches 2.2 Une guerre industrielle 2.3 La place des femmes dans la guerre 3. Un conflit mondialisé 3.1 Les soldats et les travailleurs coloniaux 3.2 Les flux mondiaux d’animaux 3.3 Les flux de microbes : la grippe espagnole 4. Les objets de l’approche culturelle de la guerre 4.1 Les cultures de guerre 4.2 Le deuil et la mémoire 4.3 L’histoire environnementale de la guerre 4.4 Représenter la guerre 5. Le génocide des Arméniens Conclusion Que dit le programme ? Extrait du programme du cycle 3, classe de CM2 (2020) Extrait de la fiche EDUSCOL Deux guerres mondiales au vingtième siècle Les Première et Seconde Guerres mondiales sont encore très présentes dans l’espace géographique proche des élèves mais aussi dans leur environnement social, civique et culturel et ont des résonances dans les mémoires familiales. On pourra ainsi aborder les deux guerres mondiales par les traces visibles qu’elles ont laissées : empreintes dans le paysage, cimetières, destructions et reconstructions d’une part, et par leurs traces symboliques et mémorielles d’autre part : on peut alors s’appuyer sur le patrimoine local et familial ainsi que sur les lieux mêmes où celles-ci sont conservées (archives publiques et personnelles, monuments aux morts, rôle des témoins). Solliciter l’histoire locale sensibilisera l’élève à une mémoire collective proche, un héritage partagé. Le monument aux morts, présent dans chaque commune, peut être l’occasion de mettre en évidence la puissance de l’épreuve traversée, la nature du bilan humain et l’impact de la guerre au niveau des familles et des communes. L’accès au patrimoine documentaire (notamment accessible grâce aux ressources numériques) amène à confronter les archives locales ou même personnelles et les sources officielles qui relèvent de l’histoire nationale. À titre d’exemples, les cartes du combattant, les affiches de propagande, les articles de journaux, les correspondances de poilus, les lieux de mémoire, les plaques commémoratives, les traces des combats dans le paysage, les objets, uniformes (casques, masques à gaz…) pourraient conduire les élèves à identifier et classer les traces mémorielles qui ont un impact durable. Le recueil de témoignages oraux ou écrits peut permettre de comprendre un évènement tel qu’il a été vécu en entendant la parole d’un témoin. Les récits de vie viennent personnaliser et enrichir l’histoire écrite. Le témoignage d’un poilu au cours de la bataille de Verdun par exemple peut servir à illustrer la vie dans les tranchées, celui d’un enfant juif sous l’occupation fera découvrir la persécution. À partir de ces témoignages, les élèves seront amenés à comprendre la portée symbolique d’évènements clés : la bataille de Verdun en 1916, le débarquement du 6 juin 1944. On peut placer en regard de ces témoignages de grandes figures comme celle de Charles de Gaulle, dont l’itinéraire fait le lien entre les deux conflits mondiaux (ainsi qu’avec le second sous-thème pour la réconciliation franco-allemande). Si les deux guerres sont étudiées successivement, une approche comparée peut permettre de dégager les analogies mais aussi les spécificités, la singularité de chacune des deux guerres. Cette entrée pourra porter sur les acteurs du conflit, les types de combats (armement, phases du conflit), la vie à l’arrière, le rôle des femmes, le bilan et l’impact durable sur les sociétés européennes des deux conflits. Combinées à une chronologie, les cartes peuvent, dans un premier temps, servir de support à un rappel de quelques évènements clés de chaque conflit. Le programme et la fiche EDUSCOL nous incitent à aborder les deux guerres mondiales à travers les traces qu’elles ont laissé dans l’espace géographique proche des élèves et aussi dans l’espace social plus large. Cette approche est particulièrement intéressante car l’histoire est « connaissance par traces ». Les historien.ne.s partent des traces toujours présentes dans le présent pour remonter vers la période du passé qui les a produites. Mais les traces de la Première Guerre mondiale ne se retrouvent pas partout dans l’espace français, à l’exception des monuments aux morts présents dans chaque commune. D’autre part, le patrimoine familial lié à la guerre tend à disparaître progressivement au fil des héritages, même si de nombreuses familles gardent encore précieusement des objets, des carnets, des lettres des arrières-arrières grands-parents qui subirent cette guerre. Il arrive que des familles issues de l’immigration gardent le souvenir d’un arrière-arrière grand-père enrôlé dans un régiment de tirailleurs sénégalais, de goumiers ou de spahis. Malgré tout, pour étudier la Première Guerre mondiale, nous devons travailler à partir de traces, mais pas forcément de traces locales ou du patrimoine familial qui ne sont pas toujours disponibles. Introduction : trois configurations historiographiques Pour savoir comment enseigner une période historique, il est utile de savoir comment les historien.ne.s l’abordent. L’historien Antoine Prost a montré que trois générations d’historiens ont étudié la guerre selon une approche spécifique à chacune d’elles, ce qu’il nomme des configurations historiographiques . Ces approches répondent aux préoccupations de chaque génération. Elles ne sont pas contradictoires, elles se complètent. La première configuration, développée dans les années 1920 et 1930 par des historiens qui avaient combattu dans les tranchées, fut militaire et diplomatique. Les historiens voulaient comprendre le déroulement du conflit. Ils retracèrent les grandes étapes de la guerre, les opérations militaires, le déroulement des batailles. Ils étudièrent également les documents diplomatiques afin de comprendre les causes du cataclysme (le choc des impérialismes, l’engrenage des alliances, la responsabilité des différents États, etc.) mais aussi la logique des traités de paix. Cette histoire diplomatique fut promue notamment par Pierre Renouvin, le fondateur de l’histoire des relations internationales qui avait perdu son bras gauche à la guerre. Paradoxalement, les soldats étaient absents de ces travaux qui cherchaient à comprendre en priorité comment les membres des gouvernements, les diplomates et les généraux avaient pris leurs décisions. La deuxième configuration, développée à partir des années 1950-1960, fut économique et sociale et porta sur les rapports entre les classes sociales. Les historiens s’intéressaient à la façon dont les combattants, les femmes, les ouvriers, les paysans vécurent la guerre. Ils étudièrent les combats dans les tranchées, le travail des femmes dans les campagnes et dans les usines d’armement, l’organisation de l’économie de guerre par les États belligérants. Cette configuration est à l’origine du concept de guerre totale , lié à celui de guerre mondiale , articulant l’étude des combats dans les tranchées à la mobilisation de la main d’œuvre et des ressources économiques des métropoles comme des colonies, pour la production d’armement destinée à approvisionner le front. Cette logique sociale et globale conduisit à étudier les mouvements sociaux, les mutineries de soldats ainsi que les mouvements révolutionnaires issus de la guerre. La troisième configuration historiographique, depuis les années 1990 et toujours en vigueur aujourd’hui, est culturelle. En lien avec l’intérêt nouveau porté par les sciences sociales aux acteurs et à leur pouvoir d’agir, à leur agency , elle étudie la façon dont les femmes et les hommes du passé vécurent la guerre, la représentèrent (par leur courrier, par l’art et la littérature, mais aussi par les objets fabriqués dans les tranchées, par les jouets des enfants et le matériel scolaire) se la représentèrent et l’éprouvèrent (la souffrance, la mort, le deuil) et la subirent (la révolte, le recours à la religion), et la façon dont nous en portons la mémoire aujourd’hui encore. En effet, la mémoire de la Grande Guerre est toujours présente aujourd’hui. En témoignent la production jamais interrompue de bandes dessinées, de romans et de films sur le sujet, ainsi que l’émotion qui saisit les Français lors de la disparition du dernier Poilu, Lazare Ponticelli, en 2008. Par cette configuration, les historien.ne.s s’orientèrent vers l’anthropologie. Cette configuration mobilise les concepts liés de culture de guerre , de violence de guerre , d ’ expérience combattante . La culture de guerre renvoie aux représentations, aux expériences et aux pratiques liées à la guerre. Ces trois configurations ne sont pas contradictoires, elles se complètent. Très logiquement, nous devons mettre l’accent sur les savoirs développés par les historien.ne.s inscrit.e.s dans la troisième configuration historiographique. Le programme et la fiche Eduscol nous y incitent en mettant l’accent sur la violence de guerre, l’expérience combattante et la mémoire de guerre que nous portons encore aujourd’hui. D’ailleurs, le sujet de l’épreuve du CRPE de la session de 2022 est organisé en ce sens. Cependant, il semble hésiter entre la culture de guerre et la notion de guerre totale : il évoque les tranchées et l’expérience combattante, la mobilisation de la main d’œuvre féminine et les emprunts de guerre, la mobilisation des esprits et la représentation de la guerre. Pour cette raison, il semble nécessaire d’évoquer également certains éléments des deux premières configurations historiographiques. 1. Le déroulement de la Première Guerre mondiale 1.1 Le déclenchement de la guerre Rappelons que cet aspect n’est pas à traiter avec les élèves en classe de CM2. Nous le citons uniquement pour mémoire. Traditionnellement, nous considérons que la Première Guerre mondiale dura du mois d’août 1914 au mois de novembre 1918. Aujourd’hui, les historien·nes pensent qu’elle débuta vraiment dans les Balkans en 1912-1913. La péninsule balkanique appartenait initialement à l’Empire ottoman qui y perdait du terrain depuis le début du XIXe siècle : attribution de la Bosnie à l’Autriche-Hongrie, indépendance de la Grèce, de la Serbie, du Monténégro et de la Bulgarie. En 1912, ces quatre États s’attaquèrent aux dernières possessions turques dans les Balkans. Cette guerre annonçait la Première Guerre mondiale : l’utilisation massive de l’artillerie et des armes automatiques provoqua un nombre considérable de morts et, pour se protéger, les belligérants s’enterrèrent dans des tranchées. Les populations civiles furent également victimes d'exactions. Entre 200 000 et 600 000 civils musulmans furent massacrés et 400 000 furent chassés vers l’Anatolie. Une seconde guerre balkanique éclata à l’été 1913 : la Bulgarie s’opposa à ses voisins sur la question du partage des territoires pris à l’Empire Ottoman. Elle fut battue et ses voisins s'emparèrent de certaines parties de son territoire. Ce n’est donc pas par hasard si la guerre européenne fut déclenchée par l’attentat de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, région appartenant à l’Empire d’Autriche-Hongrie mais traversée par les conflits nationalistes des Balkans. Le 28 juin 1914, à Sarajevo, un étudiant bosniaque pro-serbe, Gavrilo Princip, assassina l’archiduc François-Ferdinand et son épouse, héritier du trône de l’Empire d’Autriche-Hongrie. Avec le soutien de l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie adressa un ultimatum à la Serbie, soutenue par la Russie, elle-même alliée de la France et du Royaume-Uni. L’engrenage des alliance produisit la mobilisation générale et l’entrée en guerre des principales puissances. Le 1er août, l’Allemagne déclara la guerre à la Russie puis, le 3 août 1914, à la France. Grâce au service militaire obligatoire, L’Allemagne put mobiliser en quelques jours 4 millions de soldats et la France 3,6 millions. Cela explique l’ampleur inégalée des combats et des pertes en vies humains dès l’été 1914. L’assassinat de Jean Jaurès par un militant d’extrême-droite, à Paris le 31 juillet 1914, porta un coup fatal aux opposants à la guerre. Alors qu’ils s’étaient toujours opposés à la guerre, les députés socialistes français (SFIO) et allemands (SPD), votèrent les crédits de guerre sous prétexte que leur pays était victime d’une agression (russe pour les Allemands et allemande pour les Français). Ils rendaient ainsi possible la boucherie qui s’annonçait. En France, l’unanimité des députés de tous bords fut appelée « l’union sacrée » par le président Poincaré. Jusqu’en 1917, tous les partis politiques furent représentés dans le gouvernement. Contrairement à une légende tenace, certes attestée par quelques photographies, les Européens ne s’engagèrent pas dans la guerre avec enthousiasme. Ce furent plutôt la résignation et la conscience de devoir faire leur devoir de citoyen qui l’emportèrent. Deux camps se trouvèrent alors en présence. La France, le Royaume-Uni et la Russie engagées dans la Triple alliance furent rejointes par la Serbie puis, en 1915, par l’Italie, en 1916 par la Roumanie et en 1917 par les États-Unis. Face aux Alliés, les Empires centraux rassemblaient l’Allemagne et l’Autriche Hongrie, rejointes par l’Empire Ottoman en octobre 1914 et par la Bulgarie en 1915. Source : Les collections de L’Histoire n° 21, octobre-novembre 2003, p. 41. 1.2 Les trois phases de la guerre Cet aspect n’est pas non plus attendu par le programme du cycle 3. En août 1914, les deux camps étaient persuadés que la guerre serait courte. Ils s’engagèrent dans une guerre de mouvement. L’état-major allemand appliqua le Plan Schlieffen : l’armée allemande dirigée par le général Von Moltke envahit la Belgique, pays neutre, puis le nord de la France afin de prendre l’armée française à revers. Au même moment, cette dernière appliquait le Plan XVII et menait une offensive vers l’Alsace. Les journées du mois d’août 1914 furent parmi les plus meurtrières de l'histoire de l’armée française (27 000 morts pour la seule journée du 22 août 1914) : les soldats vêtus de pantalons rouge et chargeant debout, à découvert, constituaient des cibles de choix pour les mitrailleuses allemandes. Alors que les Allemands approchaient de Meaux, le général Joffre donna l’ordre de la contre-offensive générale : l’armée française fit volte-face et affronta victorieusement les Allemands lors de la bataille de la Marne (5-12 septembre 1914). Cette bataille se déroula sur un front de près de 200 km, vit s’affronter environ un million de combattants et fit 200 000 morts. Les deux camps comprirent que leurs forces s’équilibraient et que la guerre allait s’éterniser. Il devenait nécessaire de contrôler la route de la Mer du Nord par laquelle pouvait arriver du ravitaillement. Ce fut la Course à la mer à l’issue de laquelle le front se stabilisa sur près de 700 km, de la frontière suisse à la Mer du Nord. Les soldats commencèrent à s’enterrer dans les tranchées. Pendant ce temps, à l’Est, le général Hindenburg et le général Ludendorff écrasèrent l’armée russe sous-équipée à Tannenberg (27-30 août 1914) et aux lacs Mazures (8-10 août 1914). La seconde phase fut celle de la guerre de position. Afin de se protéger des tirs et des bombardements adverses, les soldats des deux camps creusèrent des tranchées sur toute la ligne de front. Nous reviendrons plus loin sur les tranchées. Pour l’emporter, il devenait nécessaire de fabriquer toujours plus d’armements (avions, canons, gaz de combat à partir de 1915, tanks à partir de 1916) afin d’essayer de provoquer la rupture du front adverse lors de grandes offensives : en Champagne en 1915, dans la Somme en 1916, sur le Chemin des Dames en 1917 du côté allié, à Verdun en 1916, du côté allemand. Bien entendu, aucune de ces grandes offensives ne fit gagner de terrain. Mais elles fauchèrent à chaque fois des centaines de milliers de vies humaines. A partir de 1916 des soldats venus de toutes les colonies françaises et britanniques affluèrent sur els champs de bataille en France. En 1917, une vague de révoltes traversa l’Europe. Elle était due au refus des soldats des grandes offensives sanglantes et inutiles, à la contestation des conditions de travail et des bas salaires dans les industries d’armement. C'est dans le contexte que la Révolution russe renversa le tsar en février 1917 et mit en place un État ouvrier en octobre 1917. Au même moment des grèves éclatèrent dans les industries d’armement en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne. En janvier 1918 un mouvement massif de grève et de manifestations fut organisé en Allemagne par Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht pour réclamer « la paix et le pain ». Il fut violemment réprimé. De même, des mutineries éclatèrent dans la marine allemande et dans l’armée française. Dans l’armée française, entre 40 000 et 80 000 soldats refusèrent de monter en première ligne après l’échec de l’offensive du Chemin des Dames, en mai 1917. Le général Pétain, qui avait organisé la résistance de l’armée française à Verdun en 1916, devint alors le général en chef de l’armée française. Il mit fin aux mutineries en les réprimant (officiellement 554 soldats furent condamnés à mort, en fait 49 d'entre eux furent exécutés et les autres furent envoyés dans des bagnes militaires en Afrique du Nord où ils ne survécurent pas longtemps aux mauvais traitements), en rétablissant des permissions plus régulières, en améliorant le ravitaillement et en stoppant les offensives inutiles. Il déclara : « J’attends les tanks et les Américains ». En France, Clemenceau devint président du conseil (premier ministre) le 16 novembre 1917. Il fit la chasse aux pacifistes, contrôla davantage la presse et fit surveiller plus étroitement le courrier des soldats. Surnommé « le Tigre », il gouverna de manière autoritaire, sans les socialistes qui commençaient à s’opposer à la guerre. Ce fut la fin de l’union sacrée. Vers 1917, la Chanson de Craonne (du nom du plateau situé sur le champ de bataille du Chemin des Dames) circula parmi les poilus, clandestinement et sous diverses versions, sur l’air d’une valse lente qui avait connu un grand succès à l’’époque. L’auteur en est resté anonyme. On peut facilement imaginer ce qui lui serait arrivé s'il avait été découvert. Cette chanson dit à la fois le désespoir et la colère des soldats. Document : La chanson de Craonne Quand au bout d'huit jours le r'pos terminé On va reprendre les tranchées, Notre place est si utile Que sans nous on prend la pile Mais c'est bien fini, on en a assez Personne ne veut plus Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot On dit adieu aux civ'lots Même sans tambours et sans trompettes On s'en va là-bas en baissant la tête - Refrain : Adieu la vie, adieu l'amour, Adieu toutes les femmes C'est bien fini, c'est pour toujours De cette guerre infâme C'est à Craonne sur le plateau Qu'on doit laisser sa peau Car nous sommes tous des condamnés Nous sommes les sacrifiés Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance Pourtant on a l'espérance Que ce soir viendra la r'lève Que nous attendons sans trêve Soudain dans la nuit et dans le silence On voit quelqu'un qui s'avance C'est un officier de chasseurs à pied Qui vient pour nous remplacer Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe Nos pauvr' remplaçants vont chercher leur tombe - Refrain - C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards Tous ces gros qui font la foire Si pour eux la vie est rose Pour nous c'est pas la même chose Au lieu d'se cacher tous ces embusqués F'raient mieux d'monter aux tranchées Pour défendre leurs biens, car nous n'avons rien Nous autres les pauv' purotins Et les camarades sont étendus là Pour défendr' les biens de ces messieurs là - Refrain : Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront Car c'est pour eux qu'on crève Mais c'est fini, nous, les troufions On va se mettre en grève Ce sera vot' tour messieurs les gros De monter sur l'plateau Si vous voulez faire la guerre Payez-la de votre peau Pour tenter d’affaiblir l’adversaire, la guerre fut menée par les Alliés sur de nouveaux fronts : contre les colonies allemandes en Afrique, contre l’Empire ottoman au Proche Orient et dans les Balkans après l’offensive franco-britannique très mal menée sur les Dardanelles en 1915. La guerre s‘effectua également sur et sous les mers. Français et Britanniques établirent un blocus maritime en Mer du Nord pour empêcher l’approvisionnement en matières premières des Empires centraux par la mer. Ce blocus entrava l’effort de guerre industriel allemand. Il nécessita le recours au rationnement des denrées alimentaires en Allemagne et provoqua une véritable famine à la fin de la guerre. On évalue à 450 000 les décès liés à la surmortalité de la population civile due à la famine en Allemagne. Pour tenter de briser le blocus, la marine allemande engagea la guerre sous-marine contre les navires ravitaillant la France et le Royaume-Uni. Le 7 mai 1915, un sous-marin allemand torpilla le paquebot transatlantique britannique Lusitania , faisant 1 200 morts dont 128 Américains, ce qui provoqua une intense émotion aux États-Unis. En 1917, avec « la guerre sous-marine à outrance » décidée par le maréchal Hindenburg, les sous-marins allemands torpillèrent les navires neutres (dont les navires américains) qui faisaient du commerce avec les Alliés afin d'asphyxier économiquement la Grande Bretagne. Cela provoqua l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés des Alliés, le 2 avril 1917. Mais l’intervention des Américains ne fut effective qu’en 1918. Au printemps 1918, commença la troisième phase de la guerre qui consista en un retour à la guerre de mouvement. Le gouvernement révolutionnaire russe avait signé la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne le 3 mars 1918. La paix était une aspiration profonde de la population russe et, de toute façon, l’armée russe, totalement désorganisée par les désertions massives, était désormais incapable de continuer à se battre contre l’armée allemande. Le général Ludendorff transféra alors des troupes du front russe vers le front occidental et organisa une vaste offensive en Picardie puis en Champagne dès le 21 mars 1918. Bousculées, les armées française et britannique durent reculer de près de 60 km. En juin, l'armée allemande se trouvait à 65 km de Paris. Mais l’armée allemande, épuisée, manquant de nourriture et de munitions, ne put poursuivre son effort. A partir du mois de juillet, les armées alliées reprirent l’initiative, et les troupes américaines soutenues par des centaines de chars Renault FT 17 repoussèrent les Allemands lors de batailles décisives (Bois Belleau, Saint-Mihiel). En octobre-novembre 1918, les forces des Empires centraux se disloquèrent. La Turquie signa l’armistice le 30 octobre 1918. L’Autriche-Hongrie, désintégrée par la proclamation d’indépendante de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie, signa l’armistice le 3 novembre 1918. Le même jour, la révolution éclata en Allemagne. Dans la flotte et dans certaines unités de l’armée de terre, les marins et les soldats formèrent des conseils de soldats, alors que les ouvriers faisaient de même à l’arrière, suivant ainsi le modèle des soviets de la Révolution russe. L’empereur Guillaume II abdiqua le 9 novembre 1918 et la république fut alors proclamée. L’état-major allemand signa l’armistice avec les Français et les Britanniques à Rethondes (à côté de Compiègne), le 11 novembre 1918. L’armée allemande n’avait pas été battue puisque les Alliés n’étaient pas entrés en Allemagne. Mais, aux yeux du maréchal Hindenburg, il était nécessaire de la sauvegarder en vue de la répression de la révolution qui gagnait l’Allemagne. 1.3 Un difficile retour à la paix Les armistices (un accord pour signifier l’arrêt des combats) ne signifièrent pas la fin des conflits et des violences. Certes, la Conférence de la paix fut réunie à Versailles sous la direction du président américain Wilson, du président du Conseil français Clemenceau, du premier ministre britannique Lloyd George et du président du conseil italien Orlando, mais excluant les pays vaincus. Elle conduisit à la signature de traités de paix dans divers châteaux de la région parisienne : le traité de Versailles (28 juin 1919) concernant l’Allemagne, le traité de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919) concernant l’Autriche, le Traité de Trianon (4 juin 1920) concernant la Hongrie, le traité de Sèvres (11 avril 1920) concernant l’Empire ottoman. Edward N. Jackson (US Army Signal Corps). Les quatre grands : Lloyd George, Orlando, Clemenceau et Wilson à Versailles , le 27 mai 1919. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Big_four.jpg Mais ces traités furent contestés par les populations des pays vaincus auxquels ils avaient été imposés sans discussion. On sait que les Allemands qualifièrent de diktat le traité de Versailles. L’armée turque menée par Mustapha Kemal contesta le traité de Sèvres qui réduisait considérablement la superficie du nouvel État turc né de l’effondrement de l’Empire ottoman. Elle mena des exactions contre les Grecs, les Arméniens, les Kurdes afin de les chasser de l’Anatolie et provoqua de gigantesques transferts de populations jusqu’à la signature du traité de Lausanne en 1923 reconnaissait les frontières du nouvel État turc. D’une certaine manière, ce conflit prolongeait les guerres balkaniques qui avaient précédé la Première Guerre mondiale. En Russie, une guerre civile atroce, qui fit près de 10 millions de morts, opposant les révolutionnaires russes et l’Armée rouge aux armées contre-révolutionnaires soutenues par les Français, les Britanniques, les Américains et les Allemands, dura jusqu’en 1921. C’est pourquoi les historien·nes considèrent aujourd’hui que la guerre dura de 1912 à 1923-1924, avec un paroxysme entre 1914 et 1918. Les nouvelles frontières issues des traités de paix Source : https://www.lhistoire.fr/le-vrai-échec-du-traité-de-versailles 1.4 Les Américains à Brest Les soldats américains furent acheminés par bateau jusqu’aux ports de Saint-Nazaire et de Brest. A Brest, à partir de novembre 1917, une ville de tentes et de baraquements en bois (centrales électriques, hôpital, cuisines, réfectoires), avec des rues et une adduction d’eau spéciale, fut installée autour de la caserne de Pontanezen. Les soldats s’y reposaient avant de prendre le train pour le front. Les capacités du site montèrent en puissance à la fin de l’année 1918. En effet, la plupart des soldats américains embarquèrent à Brest pour rentrer aux Etats-Unis. Au début de 1919, le camp occupait 650 hectares et pouvait accueillir 50 000 hommes (presque autant que la population brestoise de l'époque). Durant l’hiver 1918-1919, le camp devint un véritable bourbier et les caillebotis servant de trottoirs devinrent le symbole du camp Document : L’arrivée de troupes américaines à bord du Leviathan Archives municipales de Brest. Cote : 2Fi11826 Document : Le portail d’entrée du camp de Pontanezen . Archives municipales de Brest. Cote : 2Fi03894. Document : Vue du quartier des Marines dans le camp de Pontanezen. Archives municipales de Brest. Cote : 3Fi120-185 Document: Soldats américains attendant pour la séance d’épouillage dans établissement de bains. Archives municipales de Brest. Cote : 2Fi03136 Document: Soldats américains attendant devant la cantine. Archives municipales de Brest. Cote : 3Fi120-190 Document : Les caillebotis permettant de circuler dans le camp. Archives municipales de Brest. Cote : 2Fi13920. Un événement considérable fut l’arrivée à Brest, à bord de l’ USS Pocahontas , du 369e régiment d’infanterie, surnommé les Harlem Hellfighters , le 27 décembre 1917. En raison de la ségrégation raciale, ce régiment était composé exclusivement d’Afro-américains. L’orchestre du régiment, un brass band , était dirigé par le lieutenant afro-américain James Reese Europe (1880-1919), musicien de jazz new-yorkais reconnu. En débarquant, il joua La Marseillaise en ragtime sur le quai du port de Brest. Ce fut le premier morceau de jazz jamais joué sur le sol européen. Jusqu’à l’armistice cet orchestre alterna les combats et les tournées qui popularisèrent le jazz en France. Le régiment fut décoré collectivement de la Croix de guerre française en reconnaissance de sa bravoure. En revanche, le commandement américain ne daigna pas décorer un régiment composé d’Afro-américains. James Reese Europe mourut dans une rixe dans un bar de Harlem peu de temps après son retour. Portrait de James Reese Europe, 1919. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:James_Reese_Europe.jpg 2. La guerre de tranchées 2.1 Combattre dans les tranchées Les tranchées restent le symbole fort de la Première Guerre mondiale et de la guerre de position. Elles attirent l’attention des historien·nes depuis longtemps mais elles sont désormais étudiées sous le prisme de la culture de guerre et de l’expérience combattante. C’est sous cet angle qu’il nous est demandé de les étudier avec les élèves. Il reste de très nombreuses traces des combats de la Première Guerre mondiale. C’est par elles que le programme demande de commencer. Document : Monument canadien commémoratif de Vimy 48524539 © Havana1234 | Dreamstime.com Document : Soldats canadiens consolidant leurs positions sur la crête de Vimy, avril 1917. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Consolidating_their_positions_on_Vimy_Ridge.jpg Document: Soldats canadiens sur la crête de Vimy en 1917. Photographie de presse. Agence Rol. Source : Soldats canadiens (crête de Vimy) [Pas-de-Calais] : [photographie de presse] / [Agence Rol] | Gallica (bnf.fr) Le monument canadien qui se trouve sur la crête de Vimy (Pas-de-Calais) commémore l’une des principales batailles livrées par les Canadiens eux-mêmes en avril 1917. Il reste entouré de cratères consécutifs aux intenses bombardements qui eurent lieu durant la bataille. Des photographies de 1917 permettent de visualiser l’apparence du champ de bataille à l’époque et de comprendre par comparaison la nature de ces cratères. Dans le nord-est de la France, il subsiste également de nombreux vestiges de tranchées. Document: Vestige d’une tranchée canadienne près de Péronne (Somme) (Coll. Part.) Les tranchées étaient des fossés plus ou moins profonds creusés à la pelle par les soldats dès l’automne 1914 pour se protéger des balles et des obus adverses. Le tracé était sinueux pour échapper aux tirs en enfilade. Les Allemands et les Anglais construisirent très vite des tranchées bien aménagées avec des abris maçonnés et des parois renforcées. Les Français et les Russes, persuadés que la guerre ne durerait pas, furent moins soigneux dans la construction des tranchées. Cette habitude fut gardée jusqu’à la fin de la guerre. Les tranchées constituaient des lignes de défense successive plus ou moins parallèles. La tranchée de première ligne comprenait un parapet de sacs de terre d’où partaient les troupes d’assaut. Elle était ponctuée de banquettes de tir et de points d’observation. Elle était reliée par des boyaux à la tranchée de seconde ligne et à la tranchée de réserve. Les tranchées offraient une protection très aléatoire contre les bombardements car la majorité des morts de la guerre furent pulvérisés dans les tranchées par les obus. L’horreur des bombardements était renforcée par le sentiment d’impuissance des combattants qui devaient attendre pendant des heures ou pendant des jours la fin du pilonnage, sans bouger, sans ravitaillement, sans pouvoir dormir, avec la crainte permanente des gaz de combat et, surtout, que le prochain obus leur serait destiné. Les gaz de combats contribuèrent également à cette horreur. La première utilisation de gaz eut lieu à Ypres le 22 avril 1915. Il avait été mis au point par le chimiste allemand Fritz Haber... récompensé en 1919 du prix Nobel de chimie pour ses travaux sur les engrais. En juillet 1917, les Allemands utilisèrent pour la première fois du sulfure d'éthyle dichloré, surnommé "ypérite" ou "gaz moutarde". Il s'agissait d'un gaz vésicant qui agissait aussi bien sur les voies respiratoires que sur la peau. Les Alliés s'empressèrent de produire également des gaz de combat. Document : John Warwick Brooke : Une tranchée britannique près de la route Albert-Bapaume à Ovillers-La Boisselle, durant la bataille de la Somme, en Juillet 1916. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cheshire_Regiment_trench_Somme_1916.jpg Document : Une tranchée allemande à Saint-Laurent-Blangy (Pas-de-Calais) 1916. Source : Desfossés, Y., Jacques, A., Prilaux, G. (2008). L’archéologie de la Grande Guerre . Éditions Ouest-France-INRAP, p. 33. Bien souvent, les tranchées étaient effondrées en raison des bombardement ou des intempéries. Lors de la bataille de Verdun en 1916, l’ampleur des bombardements avait fait disparaître une grande partie des tranchées, réduites à de vagues fossés comme l’indiquent les photographies qui suivent. Document : Soldats français du 87e régiment près de Verdun en 1916. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:French_87th_Regiment_Cote_34_Verdun_1916.jpg Ci-dessous: Des soldats en première ligne devant l’épine de Mallassis, à Verdun, le 17 novembre 1916. Fonds Pochard. Source : https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/02/09/la-bataille-de-verdun-un-mythe-francais_4861691_1655027.html Les tranchées adverses étaient séparées par un no man’s land large de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de mètres. Il était traversé par des réseaux de barbelés et de mines et généralement jonché de cadavres et de trous d’obus. La photographie aérienne ci-dessous montre le réseau des tranchées allemandes à droite et des tranchées britanniques à gauche. Entre les deux se situe le no man’s land . La totalité de l’espace est criblé d’impacts d’obus Photographie de reconnaissance aérienne des tranchées adverses et du no-man's-land. Les tranchées allemandes sont à droite, les tranchées à gauches sont anglaises. La ligne verticale sur la gauche est tout ce qui reste d'une route. Photo prise entre Loos et Hulluch, en Artois (France) à 19h15, le 22 juillet 1917. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Aerial_view_Loos-Hulluch_trench_system_July_1917.jpg Les offensives étaient destinées à enfoncer le front adverse pour revenir à une guerre de mouvement. Elles débutaient par une préparation d’artillerie contre les tranchées adverses. Elle duraient plusieurs heures ou plusieurs jours et était destinées à détruire les soldats ennemis et les défenses adverses, ce qui était rarement le cas. Ensuite, les soldats sortaient de leur tranchée pour donner l’assaut à la tranchée adverse. Pour cela, ils devaient franchir les réseaux de barbelés, échapper aux tirs de canons et de mitrailleuses. Inutile de dire que ces offensives se soldaient généralement par un massacre et qu’il était très rare d’arriver jusqu’à la tranchée adverse. Les pertes moyennes quotidiennes se montaient à 900 tués par jour pour la France, 1 300 pour l’Allemagne, et 1 400 pour la Russie. Une offensive devait sans doute se dérouler comme on le voit sur l’image qui suit. Document : Soldats français à l'assaut sortent de leur tranchée pendant la bataille de Verdun, 1916. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bataille_de_Verdun_1916.jpg En Grande Bretagne et en France, deux grandes offensives font partie de la mémoire nationale : la bataille de la Somme outre-manche et la bataille de Verdun en France. La bataille de la Somme , opération conjointe des Britanniques et des Français, débuta le 1er juillet 1916 après une intense préparation d’artillerie qui dura une semaine et qui s’avéra peu efficace. En effet, lorsque les Britanniques (les soldats des îles britanniques et de tous les dominions de l’Empire) sortirent des tranchées, ils furent décimés par les mitrailleuses allemandes. Ce jour-là, près de 20 000 soldats britanniques trouvèrent la mort. Il leur fallu quatre mois pour atteindre l’objectif prévu pour la seule journée du 1er juillet, à 6 km en avant des lignes britanniques. Cette bataille fit au total 440 000 morts (1,2 million de tués, blessés et disparus), des deux côtés, plus qu’à Verdun. La bataille de Verdun débuta le 21 février 1916 par une attaque allemande dans la région de Verdun parsemée de forts datant du XIXe siècle et qui gênait les Allemands car elle faisait saillant dans les lignes allemandes. L’attaque fut précédée elle aussi d’un intense préparation d’artillerie. Cependant, les Allemands ne progressèrent que d’une dizaine de kilomètres car la résistance de l’armée française, organisée par le général Pétain, fut plus forte que prévue. Chaque semaine, les camions français empruntant la "voie sacrée", la seule route qui permettait d'approvisionner Verdun, convoyaient 90 000 hommes et 50 000 tonnes de matériel. La bataille dura jusqu’au 18 décembre 1916. Elle ne se déroula pas comme les autres grandes batailles de la guerre. L’artillerie dévasta totalement le terrain et fit disparaître les trachées. Les combats au corps à corps étaient fréquents. Au cours de ces 300 jours de bataille, 300 000 hommes perdirent la vie et 400 000 furent blessé. En France, cette bataille reste emblématique de la Première Guerre mondiale car tous les régiments français y combattirent. Selon le principe du « tourniquet » instauré par Pétain, les unités de l’armée française ne montaient en ligne qu’une seule fois à Verdun. Comme elles revenaient décimées de la bataille, elles étaient ensuite affectée ailleurs, recomposées avec des morceaux d'autres unités elles aussi décimées et remplacées à leur tour par des unités venues d'autres parties du front. C’est seulement avec l’utilisation systématique des avions de reconnaissance et des chars de combat et avec l’apport des troupes américaines que les Alliés parvinrent à mener des offensives efficaces à partir de l’été 1918. Les Anglais avaient misé sur sur le char lourd Mark à partir de 1916. Les Français avaient testé des chars mi-lourds Schneider et Saint-Chamond mais développèrent surtout les chars légers Renault FT 17 qui jouèrent un rôle essentiel en 1918. Document : Des soldats américains conduisant des chars Renault FT 17 en Argonne (septembre 1918). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:American_troops_going_forward_to_the_battle_line_in_the_Forest_of_Argonne._France,_September_26,_1918._-_NARA_-_530748.jpg Entre les combats, les soldats devaient surveiller le no man’s land , se protéger des tirs adverses, entretenir les tranchées qui s’effondraient régulièrement sous les bombardement et sous la pluie, aller chercher le ravitaillement à l’arrière, et attendre dans l’angoisse l’ordre d’attaquer. On sait que les conditions d’hygiène étaient déplorables : les soldats vivaient dans la boue et la puanteur, parfois parmi les cadavres de leurs camarades, au milieu des puces, des poux et des rats. Les scientifiques ont identifié récemment de nombreuses maladies parasitaires sur des ossements de soldats, attestant d’une hygiène alimentaire déplorable liée à la mauvaise qualité de l’alimentation et à la consommation d’eau infectée. On a longtemps cru que le terme « poilu » référait au fait que les soldats français ne pouvaient pas se raser lorsqu’ils étaient en première ligne. En réalité, ce mot d’argot désignait les hommes forts et solides, leur virilité étant attestée par leurs poils, selon un stéréotype de genre. Rappelons que l’uniforme des soldats français a évolué au cours de la guerre. A partir de 1915, les soldats obtinrent des uniformes plus adaptés à la réalité des combats : une capote bleu horizon pour se protéger des intempéries et moins visible que l’uniforme précédent doté d’un pantalon rouge, à la place de la casquette un casque Adrian en métal pour protéger la tête des projections de pierres, un fusil Lebel, des cartouchières et une baïonnette, des grenades, et un paquetage de près de 30 kg. Plus tard vint le masque à gaz. Documents : Uniformes de l'armée française : à gauche, jusqu'en 1915, à droite à partir de 1915. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Uniformes_de_l%27Arm%C3%A9e_fran%C3%A7aise Les historien·nes désignent les conditions effroyables dans lesquelles se trouvaient les combattants par l'expression de " violence de guerre " : la violence subie par les combattants plongés dans des conditions de combat atroces et supposant un mépris absolu de la vie humaines, mais aussi la violence qu'ils pouvaient infliger eux-mêmes lors des combats. Aujourd'hui, les historien·nes évoquent davantage l' expérience combattante , terme qui recouvre ce que les soldats ont subi et fait, mais aussi ce qu'ils ressentirent et la manière dont ils l'exprimèrent. C'est pourquoi les divers écrits des soldats constituent toujours une source essentielle pour se faire une idée, certes très réduite et insuffisante, de cette expérience. Document : Un combattant de Verdun au repos . Photographie de presse. Agence Meurice. Source : Un combattant de Verdun au repos : [photographie de presse] / Agence Meurisse | Gallica (bnf.fr) 2.2 Le rôle de la correspondance avec les proches Les soldats entretenaient une correspondance suivie avec leurs proches (quatre millions de lettres par jour des familles vers les soldats, deux millions dans l’autre sens dans l’armée française). L’envoi d’une lettre attestait que le mari, le père, le fils était toujours vivant. Un retard dans la réception d’une lettre provoquait toujours une grande angoisse dans les familles. Les lettres permettaient aux époux de maintenir des liens intimes, elles permettaient d’échanger sur la conduite de la ferme, de la boutique ou de l’atelier, sur les dépenses du ménage, la santé et la scolarité des enfants. Dans ces lettres, les soldats évitaient de raconter l’horreur des combats et des bombardements, ou bien ils l’évoquait de manière humoristique, afin de ne pas inquiéter leur famille. Ils s’étendaient longuement sur les aspects les moins angoissants : la boue, les rats, les poux, la faim, la soif, etc. Les familles envoyaient également des colis de nourriture, de linge, de tabac (près de 200 000 par jour dans l’armée française). Les lettres citées ci-dessous montrent différentes attitudes. Le futur écrivain Jean Giono cherchait constamment à rassurer ses parents âgés, même lorsqu’il combattait en première ligne à Verdun. Les lettres du médecin militaire René Prieur à son père étaient plus réalistes. Comme il était médecin, il se trouvait en deuxième ligne et prodiguait les premiers soins aux poilus. Il avait moins besoin de rassurer son père qui le savait moins exposé. Documents : Quelques lettres de Jean Giono adressées à ses parents Le 24 juin 1916 Mon cher vieux papa et ma petite maman J’ai reçu aujourd’hui ta lettre du 21 dans laquelle maman me souhaitait une bonne fête. Vous devez avoir reçu ma lettre qui la souhaitait à papa. Le temps continue à être très beau. J’avais quelques poux, mais depuis que j’ai la lavande et le camphre ils sont partis : on est obligé avec ces sales bestioles d’employer les procédés boches, gaz asphyxiants et lacrymogènes ! Dans les champs au soleil, tu en vois qui font la chasse à l’arme blanche. Ils se mettent nus jusqu’à la ceinture et quand ils en trouvent un, ils l’écrasent entre deux ongles. Ça, c’est comme qui dirait l’attaque à la baïonnette. Mes meilleures caresses, mes deux chéris Jean Le 12 août 1916 Mon cher vieux papa et ma petite maman Je pars ce soir pour la petite tournée dans je vous ai parlé : une petite balade. Donc, pas de mauvais sang si je reste quelques jours sans écrire à partir d’aujourd’hui. Je ne cesserai quand même pas e penser à vous. Quant à vous, écrivez-moi toujours. Caresses du fiston Jean [Dans la nuit du 12 au 13 août 1916, le 2e bataillon du 140e RI auquel appartient Jean Giono monte en ligne en avant de la batterie de l’Hôpital, au fort de Vaux, à Verdun] Le 13 août 1916 Mon cher vieux papa et ma petite maman chérie A tout hasard, je confie cette carte-lettre aux cuistots qui vont à l’arrière de la colonne et qui peut-être rencontreront le vaguemestre. Je ne sais pas si elle arrivera, mais si oui, elle contiendra toutes mes meilleures caresses et mon amour pour vous. J’espère que vous êtes en bonne santé, comme moi d’ailleurs. Si vous me voyiez, vous ne reconnaîtriez plus le Janno qui s’habille le dimanche, qui demande un col propre et qui gueule comme un ours quand il n’est pas de la forme voulue. Je suis sale comme vingt-huit cochons. La sueur mélangée à la poussière forme avec ma barbe un masque abominable sur mes traits. Et malgré tout on est heureux comme des oiseaux et cela ne nous empêche pas de chanter « Tipperary » et de rigoler de nos gueules. Votre fiston qui vous aime Giono Aux Armées, le 21 mai 1918, 8 heures du soir Mes deux vieux et chéris et cher oncle Cette fois, j’ai mon quart de meilleure heure et je vais pouvoir dormir profondément cette nuit malgré cafards et grenouilles. Le temps s’est remis au beau et nous sommes un peu moins décimés par la « fièvre des Flandres ». Ma santé continue à être excellente. Hier, sur huit hommes dont se compose notre poste, nous restions trois valides. Le reste était en train de grelotter de fièvre dans la cave. Quant à moi, tant que j’ai le ventre tendu, c’est tout ce que je demande. C’est surtout les gros gaillards qui sont atteints de ces fièvres. Ils sont vite descendus. Il est vrai que ce n’est pas dangereux et que deux jours après, ils sont sur pied. Aujourd’hui nous avons eu une petite séance récréative d’obus à gaz, de fusants et de percutants (l’oncle vous expliquera tous ces termes techniques). On se serait dit au 14 juillet sur la place du Terreau sous le feu d’artifice. Mais les Boches sont plus bêtes que méchants et ils ne nous ont pas émotionnés. Il est vrai que notre sape a sept mètres de rondins et de terre par-dessus et que cela, c’est déjà quelque chose (…). Grosses caresses à tous trois Jean Giono. Source : Jean Giono (2015). Lettres de la Grande Guerre 1915-1919. Revue Giono , Hors-série, 2015. Association des Amis de Jean Giono Documents : Lettres du médecin militaire René Prieur à son père, les 22 et 23 février 1916, à Verdun. Source : https://www.lemonde.fr/histoire/visuel/2016/02/21/verdun-c-etait-une-boucherie-inouie_4869124_4655323.html 2.3 Une guerre industrielle Il était nécessaire de produire une masse toujours plus considérable d'armements pour alimenter le front. Dans tous les pays, les Etats organisèrent l'économie en fonction des impératifs militaires. Cet aspect conduit à étudier ce que l'on nomme la guerre totale, une guerre qui engage la totalité des populations et des ressources pour les productions de guerre. En France, les industries automobiles se reconvertirent. Les usines Peugeot à Montbéliard réorganisèrent leur production (automobile, camions, cycles, quincaillerie) en fonction des besoins de l'armée. André Citroën, polytechnicien et ancien directeur d'une usine d'engrenages, persuada le gouvernement de financer la construction d'une vaste usine de production d'obus sur le quai de Javel, dans le 15eme arrondissement de Paris. Par le travail à la chaine, il fit passer la cadence de production de 5 000 obus par jour en 1915 à 40 000 par jour en 1918. Bien entendu, après la guerre, il garda le bénéfice de cette usine. Les usines Panhard et Levassor de Paris se lancèrent dans la production d'obus. Le tableau ci-dessous fournit quelques statistiques sur les usines Renault de Billancourt : la surface des usines et le nombre d'ouvriers (dont un quart de femmes) s'accrut considérablement, tandis que les productions de guerre, les camions, les obus puis les tanks l'emportèrent au détriment de la production de voitures. Document : la production de l'industrie de guerre française entre 1914 et 1918 300 millions d'obus 6,3 milliards de cartouches 2,375 millions de fusils 315 000 mitrailleuses 17 350 pièces d'artillerie de campagne 6 750 pièces d'artillerie lourde 3 870 chars 51 000 avions 90 000 moteurs d'avions 40 000 tonnes de gaz de combat Source: N. Beaupré (2012/2019) . 1914-1945 Les grandes guerres . Histoire de France, rééd. Folio, p. 173. Cette production de guerre coutait très cher. En France, les dépenses publiques passèrent de 5 milliards de francs-or en 1913 à 54 milliards en 1918. Ces dépenses furent financées par l'émission de bons du trésor renommés "emprunts de la défense nationale" et par des emprunts auprès es Etats-Unis. L'impôt sur le revenu, instauré par la loi du 15 juillet 1914 (donc sans lien avec la guerre que l'on ne prévoyait pas à cette date) ne fut pas tout de suite mis en œuvre pour éviter d'imposer une nouvelle épreuve aux ménages. Il entra en vigueur le 15 janvier 1916, lors de la parution du décret d'application de la loi. En même temps fut mis en place un impôt de 50 % puis de 80 % sur les bénéfices de guerre, visant ceux que l'on nommait les "profiteurs de guerre", les industriels enrichis par la vente d'armements à l'Etat. Cette économie de guerre était dirigée par le Ministère des armements, dirigé par le socialiste Albert Thomas puis par Louis Loucheur à partir de 1917. Ce ministère planifiait les productions, répartissait les matières premières et les financements. 2.4 La place des femmes dans la guerre On a longtemps affirmé que la guerre avait marqué l’entrée des femmes sur le marché du travail salarié. Cela concerne surtout les femmes de la bourgeoisie qui se firent marraines de guerre ou infirmières. Les femmes du peuple ont toujours travaillé dans les champs, dans les boutiques ou les usines. Elles représentaient déjà plus du tiers de la population active en France avant 1914. Cependant, près de 400 000 ouvrières travaillaient dans les industries d'armement en 1918. On a longtemps affirmé également que la guerre avait contribué à l’émancipation des femmes. Certes les mères de famille purent exercer l’autorité parentale exclusive en l’absence de leur mari parti au front. Mais les femmes employées dans les industries d’armement occupaient les postes les plus subalternes et les plus dangereux, les postes de contremaîtres étaient occupés par des ouvriers revenus du front dès 1915 car leurs compétences étaient nécessaires à la production des armements. Ils avaient le statut d'affectés spéciaux militaires et le droit de grève leur était interdit. Même si elles accédèrent au secteur de la métallurgie qui leur était peu accessible jusque là, les femmes étaient considérées comme des « remplaçantes » par les syndicats ouvriers. Elles étaient d’ailleurs affublées de noms qui seraient considérés aujourd’hui comme sexistes : les « munitionnettes » travaillaient dans les industries d’armement, les « midinettes », qui sortaient de leur atelier à midi pour déjeuner, travaillaient dans la confection des uniformes. Usine Citroën du quai de Javel dans le 15e arrondissement : la finition des obus de 75. Source : Citroën Héritage Dès le 13 novembre 1918, le ministre de l'armement décida de les licencier : il n'était plus nécessaire de produire des armes et il fallait donner du travail au soldats qui allaient être démobilisés. Par exemple, en quelques mois, les effectifs de l'usine Citroën du quai de Javel passèrent de 11 700 ouvriers (dont 6 000 femmes) à 3 300 ouvriers (et plus aucune femme). Certes, après la guerre, les métiers de l’industrie taylorisée et du secteur tertiaire se développèrent et se féminisèrent. Mais le conservatisme l’emporta : les femmes française n’obtinrent toujours pas le droit de vote et la loi de 1920 sanctionna durement l’avortement. De même, les pensions versées aux veuves de guerre furent gelées à partir de 1925 si ces dernières osaient se remarier : elles étaient considérées comme infidèles à la mémoire de leur mari mort pour la France... Face aux masses anonymes de femmes qui travaillèrent durement dans les industries d’armement, le rôle de Marie Curie (1867-1934) est de plus en plus mis en avant. Prix Nobel de physique en 1903 pour la découverte de la radioactivité et prix Nobel de Chimie en 1911 pour ses travaux sur le radium, elle mit en œuvre des ambulances radiologiques surnommées par les soldats « les petites Curies ». A partir de 1916, ces véhicules de tourisme équipés d’appareils radiographiques pouvaient se rendre au plus près des champs de bataille pour réaliser des radiographies des blessés et déterminer l’emplacement des éclats d’obus et des balles dans leur corps. Les radios permettaient de décider si le blessé devait être opéré sur le champ ou si son état permettait d’attendre son transfert vers un hôpital de campagne. On estime que cette innovation sauva la vie de très nombreux poilus. 3. Un conflit mondialisé 3.1 Les soldats et les travailleurs coloniaux La mondialisation que nous vivons depuis les années 1990 a contribué à mettre au premier plan des préoccupations des historien·nes la dimension mondiale de la Première Guerre mondiale. La guerre ne se réduisait pas aux lignes de front en France, en Russie et dans les Balkans. La planète entière fut impliquée d’emblée dans le conflit car l’économie était déjà globalisée au début du XX siècle. Cette conception rompt avec la vision traditionnelle d’une guerre d’abord européenne puis progressivement mondiale. En fait, la guerre fut d’emblée mondiale car elle intervenait dans la cadre d’une économie déjà très mondialisée. C’est en fonction de cette optique que la mondialisation de la guerre est étudiée aujourd’hui. Sur ce point, on consultera avec profit : https://histoire-image.org/albums/troupes-coloniales-0 Les colonies britanniques et françaises en Afrique et en Asie fournirent près de 2,5 millions de soldats coloniaux et de travailleurs coloniaux (dont 1,7 millions d’Asiatiques) pour alimenter les industries d’armement en main d’œuvre. Les colonies françaises fournirent environ 600 000 soldats (48 % de Maghrébins, 30 % d’Africains, 15 % d’Indochinois et de Malgaches) et des centaines de milliers de travailleurs coloniaux (Algériens et Indochinois surtout). Cet apport avait été prévu et théorisé plusieurs années auparavant pour justifier la colonisation. Dès 1910, le général Mangin avait forgé la notion de « force noire » pour désigner les tirailleurs sénégalais. Bien entendu, ces soldats n’étaient pas volontaires et des révoltes éclatèrent régulièrement contre les enrôlements forcés en Algérie, dans le Mali, le Burkina-Faso et le Bénin actuels. Ils furent souvent engagés en première ligne et leur taux de perte fut équivalent à celui des Français de métropole. Toutefois, leurs pertes augmentèrent en 1918 afin d’« épargner le sang des Français », comme l’a dit Clemenceau. Les Français firent également appel à 140 000 travailleurs chinois. Document : Bataillon de tirailleurs annamites , près de Villers-Bretonneux (Somme), le 6 mai 1918. BDIC Source : https://lejournal.cnrs.fr/billets/premiere-guerre-mondiale-ces-asiatiques-venus-au-fron Document : Carte postale montrant le passage de l’armée d’Afrique à Amiens, 1915. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:INCONNU_-_La_Guerre_1914-1915_-_AMIENS_-_Le_passage_de_l'arm é e_d'Afrique_-_185_RP_Paris.JPG Document: Ouvriers annamites travaillant dans une usine d'armement française, au côté des ouvrières . Roger Viollet. Source : https://lejournal.cnrs.fr/billets/premiere-guerre-mondiale-ces-asiatiques-venus-au-front Les Britanniques mobilisèrent près d'un million d’Indiens qui servirent en France, en Afrique et au Moyen Orient. Document : Soldats hindous à la gare du Nord , Paris, octobre 1914. BDIC Fonds Valois. Source : https://lejournal.cnrs.fr/billets/premiere-guerre-mondiale-ces-asiatiques-venus-au-front Les Britanniques mobilisèrent également les soldats des Dominions (les colonies peuplées de populations européennes et jouissant d’une relative autonomie politique) : Canada, Afrique du sud, Australie et Nouvelle Zélande. Les troupes de l’ANZAC ( Australia and New Zeland Army Corps ) débarquèrent notamment à Gallipoli le 25 avril 1915, lors de l’offensive franco-britannique sur le détroit des Dardanelles. Si cette opération fut un échec particulièrement cuisant et sanglant, l’événement fut très vite considéré comme fondateur pour les deux nouvelles nations qui commémorent toujours aujourd'hui l’ANZAC Day. Sur la mémoire australienne de cet événement, on pourra voir avec intérêt le film Gallipoli de Peter Weir (1981), qui offrit son premier rôle à Mel Gibson. Document : La Première Guerre mondiale à l’échelle planétaire. Source : https://www.monde-diplomatique.fr/publications/manuel_d_histoire_critique/a53158#&gid=1&pid=1 L’arrivée dans la métropole de soldats et de travailleurs coloniaux eut de nombreux effets. Elle contribua à modifier l’image des Africains présentés auparavant comme des guerriers cannibales redoutables. Ils étaient désormais perçus comme de bons soldats plutôt sympathiques. Le racisme ordinaire changea de forme et se teinta de paternalisme, comme en témoignent les publicités pour le Banania (aliment à l'origine à base de farine de banane et de cacao), exhibant un tirailleur sénégalais (terme générique pour désigner tous les Africains et les Antillais recrutés dans l’armée française) parlant « petit nègre ». Précisons que le portrait stylisé de ce personnage figure toujours sur les emballages de Banania. Les soldats français échangèrent avec les soldats maghrébins. Certains mots empruntés à la langue arabe (gourbi, guitoune) enrichirent l’argot militaire. Les mains de Fatma intégrèrent l’arsenal de porte-bonheurs dont les poilus étaient friands. Document : Y’a bon Banania. Publicité pour le Banania. Paris, BnF Source : https://www.photo.rmn.fr/archive/12-564761-2C6NU027N4VX.html Commentaire détaillé : https://histoire-image.org/etudes/y-bon-banania Le point de vue des colonisés changea également. La guerre fut l’occasion pour eux de découvrir la métropole. Les ouvriers algériens, chinois et vietnamiens rencontrèrent des ouvrières et des ouvriers très différents des colons. Certains (l'Algérien Messali Hadj, le Vietnamien Ho Chi Minh par exemple) s’engagèrent dans le mouvement syndical et politique avant de devenir de grands dirigeants indépendantistes. De même, l’idée de liberté politique fit son chemin chez les soldats des colonies, qui avaient consenti de très lourds sacrifices dans les tranchées et qui avaient découvert que les armées des métropoles n’étaient pas invincibles. Bien entendu, rien ne changea à leur retour dans leur colonie. 3.2 Les flux mondiaux d’animaux La mondialisation passa également par des flux d’animaux. Il est important d’envisager également la mondialisation du point de vue des animaux transportés par millions, vivants ou sous forme de viande congelée, sur des centaines ou des milliers de kilomètres pour nourrir les Européens ou pour servir d’auxiliaires sur les champs de bataille. Dix millions d’équidés, 100 000 chiens, 200 000 pigeons furent enrôlés dans la guerre pour le transport, la surveillance, la transmission de nouvelles. Les pays d’Europe ne pouvaient fournir un aussi grand nombre d’animaux. Il fallut donc s’approvisionner dans le reste du monde, notamment en ce qui concerne les équidés. Les armées française et britannique auraient employé 2,7 millions de chevaux dont 1,2 millions auraient été acheté aux États-Unis entre 1915 et 1917. La souffrance des chevaux sur les champs de bataille ajouta à la souffrance des hommes qui s’attachaient souvent aux chevaux et aux chiens qui leur étaient confiés. Source : https://www.chateaunantes.fr/thematiques/nantes-dans-la-premiere-guerre-mondiale/ L’économie de nombreux pays fut transformée par la participation à l’effort de guerre. L’exploitation de minerais en Amérique Latine ou en Asie fut accélérée. L’Argentine et l’Uruguay déforestèrent massivement leur territoire et développèrent l’élevage bovin pour en exporter la viande vers l’Europe . 3.3 Les flux de microbes : la grippe espagnole La pandémie de Covid-19 nous a rappelé la grande pandémie de la grippe espagnole (nommée ainsi car elle fut évoquée la première fois dans la presse espagnole) de 1918. Il semblerait que les premiers foyers d’infection apparurent dans des camps militaires du Kansas en avril 1918. Le virus fut véhiculé par les soldats américains sur les champs de bataille en France où son atteinte fut relativement bénigne, en avril-mai 1918. Les soldats s’en remettaient en général au bout de trois jours. Cette pandémie, pas encore vraiment identifiée, est citée dans la dernière lettre de Jean Giono citée plus haut. La propagation du virus fut foudroyante et se répandit dans le monde entier en quelques mois. Une deuxième vague extrêmement virulente provoqua une mortalité effrayante entre août et novembre 1918. On en mourrait en trois jours. C’est elle qui, par exemple, emporta le poète Guillaume Apollinaire, le 9 novembre 1918. Une troisième vague, moins virulente se produisit lors de la démobilisation des soldats au printemps 1919. La pandémie provoqua sans doute la mort de 50 millions de personnes dans le monde (675 000 aux États-Unis, 450 000 en France, mais entre 12 et 17 millions en Inde). 4. Les objets de l’approche culturelle de la guerre 4.1 Les cultures de guerre L’étude des cultures de la guerre est privilégiée aujourd’hui par les historien.ne.s. Elle s’intéresse aux représentations, aux expériences et aux pratiques liées à la guerre. Elle permet d’approcher l’expérience combattante, l’expérience vécue du combat, de la mort et de la souffrance, telle qu’elle fut dite également par les témoins dans les lettres, les journaux de tranchées et diverses ouvrages. On s’intéresse aussi au sens donné par les combattants dans leurs discours à ce qu’ils subirent. Dans ce contexte, les historien·nes ont également étudié la violence de guerre qui s’exerça sur les populations civiles dans la Belgique et le nord de la France occupés et en Turquie, par exemple, mais aussi celle qui s’exerça sur les combattants et celle que les combattants exercèrent. Au début des années 2000 en France, cette question fit l’objet de débats virulents entre les historien·nes. cherchant à comprendre pourquoi les poilus avaient tenu dans des conditions aussi épouvantables. Certain·es historien·nes défendaient la thèse du consentement : les poilus avaient tenu parce qu’ils avaient forgé une culture de guerre articulée à la religion et fondée sur le patriotisme et une haine profonde de l’adversaire, dans le cadre d’une brutalisation qui s’exerçait sur les soldats et que les soldats exerçaient eux-mêmes en donnant la mort. D’autres historien·nes défendaient plutôt la thèse de la contrainte : les poilus avaient tenu par la crainte des gendarmes, des tribunaux de guerre et des exécutions pour l’exemple (600 environ dans l’armée française, dont 200 en 1914, car il fallait réduire à l'obéissance des citoyens éduqués dans le respect des droits humains ), mais aussi à cause du bourrage de crâne entretenu par les journaux, et par la pression de la société qui stigmatisait les lâches et les déserteurs. Ce débat franco-français semble aujourd’hui atténué. Désormais, les historien·nes s’intéressent davantage à la culture matérielle. Elles et ils portent par exemple un grand intérêt à l’ artisanat des tranchées conçu comme un objet central des cultures de guerre. Lorsqu’ils avaient du temps libre, les soldats tentaient de se changer les idées en fabriquant des objets à partir de matériaux de récupération. Ces soldats, paysans et ouvriers dans le civil, disposaient d’une expérience et d’une habileté manuelle dans le travail du bois et du métal. Ils avaient l’habitude de récupérer, réparer, transformer les objets du quotidien. Ils fabriquaient des objets fonctionnels (lampes à huile, briquets) à partir de cartouches, de douilles d’obus, de corps de grenade, de boites de conserves, etc. Ils s’adonnaient parfois à des productions plus artistiques : instruments de musique, vases, bijoux, etc. La violence de la guerre et la présence constante de la mort et de la souffrance provoquèrent également un retour vers la foi, ce qui explique la fabrication de très nombreux crucifix et objets de culte. Ces objets, conçus comme des représentations de la guerre, comme des pratiques et des témoignages de l’expérience combattants, se trouvent désormais au centre de ce que les historien·nes nomment les cultures de guerre. Briquet (à droite) Lampe à huile réalisée à partir d'une grenade (ci-desous) Source : Textes et documents pour la classe n° 1024. Sur l'artisanat des tranchées on consultera avec profit : https://histoire-image.org/etudes/artisanat-tranchee Mais la notion de cultures de guerre englobe également l’étude du deuil, de la mémoire de la guerre et de la façon de la représenter. 4.2 Le deuil et la mémoire La Première guerre mondiale provoqua environ 10 millions de morts militaires et presque autant de morts civiles. L’étude du rapport à la mort et au deuil fait partie de l’approche culturelle de la guerre. Le tableau indique la répartition des morts militaires par pays. Le nombre de mutilés est difficile à établir (entre 10 000 et 15 000 gueules cassées et près d’un million d’invalides en France), et il faudrait également pouvoir tenir compte des victimes civiles de la guerre. Sans compter le nombre de parents inconsolables. On sait que la pire chose qui puisse arriver à un être humain, c’est la perte de son enfant. Ce traumatisme fut vécu par des dizaines de millions de parents dans le monde entier. On a longtemps négligé le poids psychologique du deuil dans les sociétés des années 1920 et 1930. Les soldats morts à la guerre étaient des hommes parfois très jeunes, des maris, des pères de familles et des fils. Le conflit produisit quatre millions de veuves (600 000 en France) et six millions d’orphelins dans toute l’Europe. Pour faire le deuil de tant de disparitions, mais aussi pour forger une sorte d’unanimité dans la douleur qui permettait d’éviter toute remise en cause des immenses sacrifices imposés aux populations, les États organisèrent de nombreux types de commémorations . Le 11 novembre 1920, furent inhumés deux soldats inconnus, incarnant l’ensemble des morts de la guerre, l’un à Londres, l’autre à Paris, sous l'Arc de Triomphe. Dans les années qui suivirent, des soldats inconnus furent inhumés dans tous les pays d’Europe, à l’exception de la Russie soviétique et de l’Allemagne vaincue. En France, le 11 novembre devint une fête nationale fériée en 1922. De même, les monuments aux morts , avec leurs listes de noms, servirent à faire le deuil des défunts dans chaque commune alors que leurs dépouilles reposaient au loin, dans les nécropoles proches des champs de batailles. La France compte 38 000 monuments aux morts et la Grande Bretagne en compte 33 000. Parallèlement, de grandes nécropoles furent fondées à proximité des champs de batailles. Les corps des combattants, enterrés à la sauvette dans des cimetières de fortune pendant la guerre ou retrouvés sur les anciens champs de bataille, furent rassemblés dans de vastes cimetières. Mais, bien souvent, dans le meilleur des cas, il ne restait d’eux que quelques ossements. L’ossuaire de Douaumont fut inauguré le 7 août 1932 par le président de la République, Albert Lebrun. Il rassemble les restes de 130 000 soldats inconnus, français et allemands disparus dans la bataille de Verdun. Face à l’ossuaire, la nécropole rassemble 16 142 tombes de soldats français que l'on a pu identifier, dont un carré musulman de 592 tombes. Document : Le cimetière et l' ossuaire de Douaumont à Verdun(Meuse). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:0_Verdun_-_Cimetière_de_Douaumont_(1).jpg Le monument de Thiepval dans la Somme fut inauguré le 1er août 1932 par le président de la République et le prince de Galles. Il est dédié aux soldats britanniques morts lors de la bataille de la Somme en 1916. Sur les voûtes intérieures du monument sont inscrits les noms de 72 000 soldats disparus, dont on n’a pas retrouvé le corps. Au pied du monument, se trouvent 300 tombes de soldats britanniques et de 300 soldats français. Encore aujourd'hui, les Britanniques se rendent très nombreux sur ce site chaque 1er juillet, anniversaire du premier jour de la bataille de la Somme. Document : I nauguration du mémorial de Thiepval (Somme), le 1er août 1932. Source : https://www.historial.fr/musee-de-collection-peronne/collection/objets-du-mois/inauguration_thiepval/ Dans les deux cas, le déséquilibre est immense entre le nombre de soldats "disparus" et celui des soldats dont on a retrouvé le corps et qui reposent dans une tombe individuelle. On pense que 50 % des corps ont totalement disparu, pulvérisés par les obus. Cette proportion indique la violence et l’horreur des combats. Pensons également à la difficulté des famille à faire leur deuil quand il ne reste rien de leurs défunts. 4.3 L’histoire environnementale de la guerre Depuis quelques années, en lien avec l’inquiétude climatique, une nouvelle génération d’historien.ne.s développe le champ de l’histoire environnementale qui permet de développer un autre type de mémoire de la guerre. Après la guerre, on prit conscience de l’ampleur des dégâts occasionnés sur les territoires par les combats et les bombardements. En France, la « zone rouge », la zone du front, était considérée comme irrémédiablement détruite et chimiquement polluée par les explosifs. On considère en effet que chaque mètre du front occidental reçut environ 3 tonnes d'obus. Après la guerre, des travailleurs coloniaux furent employés au péril de leur vie à recueillir les obus non explosés. Une grande partie fut détruite, mais on découvre actuellement des sites de stockage oubliés d’obus non détruits. Les historiens des sciences s’intéressent également au devenir des industries chimiques après la guerre. La filiation a été établie entre les gaz de combat et les pesticides qui sont également des neurotoxiques, mais aussi entre les d’explosifs et les engrais qui utilisent les mêmes bases chimiques, tel le nitrate d'ammonium. La reconversion après la guerre de l’industrie produisant des gaz de combat et des explosifs contribua au développement d’une agriculture employant des produits phytosanitaires et des engrais chimiques. D’une certaine manière, l’agriculture productiviste actuelle est l’héritière des industries chimiques de la Première Guerre mondiale. 4.4 Représenter la guerre Une autre dimension de l’approche culturelle de la guerre est celle de l’étude de la représentation de la guerre . Sur ce point, on consultera avec profit : https://histoire-image.org/etudes/photographier-grande-guerre mais aussi : https://histoire-image.org/etudes/reconstituer-guerre-1914 Un certain nombre de photographies ont pu être prises lors des combats, grâce au perfectionnement technique des appareils photographiques qui devinrent moins encombrants. Toutefois, il convient d’être attentif au sujet des photographies de la Première Guerre mondiale, notamment quand elles prétendent représenter des assauts. A ce moment là en effet, il n’y avait pas de photographes dans les tranchées et les soldats qui attendaient l’ordre de sortir de la tranchée pensaient à autre chose qu’à prendre des photographies. Par exemple, la photographie suivante figura longtemps dans les manuels scolaires pour illustrer un assaut lors de la bataille de la Somme. Sa qualité formelle fit sa célébrité : la disposition des différents groupes de soldats permet de visualiser le mouvement de sortie de la tranchée, alors que l’image est fixe. En fait on sait que cette photographie fut prise lors d’un exercice militaire, comme l’indique sa légende restituée . Document : Soldats canadiens partant à l’assaut lors d’un entraînement de mortiers de chantier. ( MIKAN 3206096 ). Source : https://ledecoublogue.com/2014/11/07/photos-de-la-premiere-guerre-mondiale-partie-i-le-bureau-canadien-des-archives-de-guerre/ Le développement de la photographie questionna également la place du dessin et de la peinture. Certains artistes produisirent des œuvres réalistes qui tentaient encore de rivaliser avec la photographie, tel le peintre breton Mathurin Méheut (1882-1958). Document : Mathurin Méheut : Tranchée, novembre 1914. Source : Jude, Elisabeth et Patrick (2004). Mathurin Méheut, 1914-1918. Des ennemis si proches . Éditions Ouest-France. Ci-dessous : Mathurin Méheut : Cadavres de coloniaux. Bois de la Gruerie, août 1915. Source : Jude, Elisabeth et Patrick (2004). Mathurin Méheut, 1914-1918. Des ennemis si proches . Éditions Ouest-France. D’autres artiste pensaient que la peinture réaliste ne pouvait pas rendre compte de l’horreur de la guerre. Le peintre suisse Henri Valloton opta pour des représentations moins réalistes, insistant sur les couleurs et sur les formes. Document : Félix Valloton. Soldats sénégalais au camp de Mailly, 1917 . Beauvais, Musée départemental de l’Oise. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:F é lix_Vallotton-Soldats_s é n é galais_au_camp_de_Mailly-1917.jpg Commentaire détaillé : https://histoire-image.org/etudes/tirailleurs-senegalais-guerre-1914-1918 Document : Felix Valloton. Verdun, tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz . 1917. Huile sur toile. Paris, Musée de l’Armée. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:F%C3%A9lix_Valloton-Verdun._Tableau_de_guerre-1917.jpg Commentaire détaillé sur : https://histoire-image.org/etudes/verdun Enfin, le peintre allemand Otto Dix (1891-1969) produisit une œuvre inscrite dans le courant expressionniste pour représenter l’horreur de son expérience de la guerre en tant que mitrailleur, notamment avec la série Der Krieg (1924) composée de cinquante estampes, et le Triptyque de la guerre (1932) conservé à l’historial de la Grande Guerre de Péronne. Source : La documentation photographique n°8137, p. 23. A l’inverse la représentation de la guerre fut également un outil de propagande belliciste qui banalisait l’horreur et la violence à des fins de « bourrage de crânes ». Cette expression familière désigne la diffusion de fausses nouvelles et de mensonges éhontés dans la presse. En voici quelques exemples : Document : Le « bourrage de crânes » dans des journaux français pendant la guerre « Ma blessure ? Ca ne compte pas... Mais dites bien que tous ces Allemands sont des lâches et que la difficulté est seulement de les approcher. Dans la rencontre où j'ai été atteint, nous avons été obligés de les injurier pour les obliger à se battre ». L'écho de Paris , « Récit d'un blessé », 15 août 1914. « L'inefficacité des projectiles ennemis est l'objet de tous les commentaires. Les shrapnells éclatent mollement et tombent en pluie inoffensive. Quant aux balles allemandes, elles ne sont pas dangereuses : elles traversent les chairs de part en part sans faire aucune déchirure ». L'Intransigeant, 17 août 1914. « En Prusse orientale, l'armée russe a investi complètement Koenigsberg et s'est emparée d'Alenstein ; les troupes allemandes sont en retraite. En Pologne, à Petrokof, les Russes ont mis complètement en déroute trois escadrons allemands et une compagnie cycliste ». Le Petit Journal , 30 août 1914. « Les blessés soignés dans les trois ambulances de Nîmes sont tous dans un état des plus satisfaisants. Bon nombre pourront, selon leur désir, aller bientôt rejoindre leur corps ». Le Petit Journal , 30 août 1914. « Leur artillerie est comme eux, elle n'est que bluff. Leurs projectiles ont très peu d'efficacité et tous les éclats vous font simplement des bleus". Le Matin , « Lettre du Front », 15 septembre 1914. « Le rire des tranchées, c'est un rire exceptionnel. Il apaise la faim, il trompe la soif, il rassasie et désaltère. Qui rit dîne et le tour est joué ! Toute épreuve n'est pour le soldat qu'une récréation » . L'Intransigeant , octobre 1914. « Les cadavres des Boches sentent plus mauvais que ceux des Français ». Le Matin , 14 juillet 1915. « A propos de Verdun, nos pertes ont été minimes ». L'écho de Paris , février 1916. Le bourrage de crânes était également présent dans les publications pour les enfants qui devaient constituer la future relève. De nombreuses cartes postales, pas toujours de bon goût, mais aussi du matériel scolaire, attestent de l’intense propagande dirigée vers les enfants. Le matériel pédagogique était affecté par cette propagande, comme l’attestent les extraits de l’alphabet ci-dessous ainsi que les textes dictés aux élèves. Documents: Cartes postales (sans date). Coll. part. . André Héllé. Alphabet de la Grande Guerre 1914-1916 . Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5340429p/f5.item.zoom Documents : Extraits de cahiers de Cours moyen, année scolaire 1915-1916. Source: Bukier, Suzanne et Mérou, André, Les cahiers de la République. Promenade dans les cahiers d'école primaire de 1870 à 2000, Editions Alternatives, 2000, p. 72-73. 5. Le génocide des Arméniens La Première Guerre mondiale provoqua une élévation considérable du niveau de la violence contre les combattants et contre les populations civiles. Le pire fut sans doute atteint dans l’Empire ottoman avec le génocide des Arméniens . La catégorie juridique de génocide fut élaborée par le juriste Raphael Lemkin en 1943 aux États-Unis. Depuis les années 1930, il avait beaucoup travaillé sur le génocide des Arméniens car il cherchait à caractériser les crimes commis par les nazis contre les juifs en Europe. Peu utilisé lors du procès de Nuremberg, où on lui préféra la catégorie juridique de crime contre l'humanité , le crime de génocide est ainsi défini dans la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide (Paris, 1948) : « Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesure visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfant du groupe à un autre groupe ». Cette définition met l’accent sur une volonté délibérée et manifeste d’extermination d’un groupe entier de population. Les Arméniens constituaient la minorité chrétienne la plus importante de la moitié Est de l'Anatolie, à proximité de la Perse et de la Russie. Les nationalistes turcs (nommés les "Jeunes-Turcs" par les Européens) au pouvoir à partir de 1908, développèrent un discours hostiles à toutes les minorités de l’Empire. Ils appelaient de leur vœux la constitution d’une nation turque "ethniquement" homogène, par la mise en œuvre de ce que l'on nomme parfois une "ingénierie sociale et démographique". En 1894-1895 et en 1909, les populations arméniennes, chrétiennes et parlant une autre langue que le turc, avaient déjà subi des massacres. Les Arméniens furent, contre toute logique, rendus responsables de la perte des territoires européens lors des guerres balkaniques de 1912-1913. L'engagement de l'Empire ottoman aux côtés de l'Allemagne, le 1er novembre 1914, donna l'occasion au mouvement Jeune-Turc de se débarrasser de « l’ennemi intérieur ». Les populations non-turques, kurdes, arabes, syro-chaldéennes mais surtout arméniennes, devaient être chassées d'Anatolie ou massacrées. La plupart des archives du génocide furent détruites, mais les historiens ont retrouvé des télégrammes qui permettent de reconstituer l'organisation du génocide. L'échec d'une offensive de l'armée turque contre la Russie (80 % des soldats, trop légèrement vêtus, moururent de froid et de faim avant d'avoir pu tirer un coup de fusil) fut imputée aux Arméniens accusés d'avoir trahi au profit des Russes. Un plan d’extermination des Arméniens fut alors décidé et mis en œuvre à partir de mars 1915 par les Jeunes-Turcs au pouvoir. Les hommes arméniens en âge de combattre, traitres potentiels car réputés proches de l'Empire russe, furent systématiquement massacrés. Ce fut ensuite le tour des intellectuels et des journalistes arméniens vivant à Istanbul, puis des notables locaux. A partir de l'été 1915, les femmes, les enfants et les vieillards furent déportés à pieds vers l'actuelle Syrie et l'actuelle Irak. Ils mourraient d’épuisement, de faim, de soif et de mauvais traitement lors de marches forcées sur de très grandes distances dans des contrées désertiques. Les rescapés de ces marches de la mort furent enfermés dans des camps dépourvus de ravitaillement. Au cours de l'année 1916, les survivants des camps furent systématiquement mis à mort à l'arme blanche. Sur les deux millions d’Arméniens vivant dans l’Empire ottoman en 1914, les deux tiers furent ainsi assassinés. Les rescapés se réfugièrent sur le territoire de l’actuelle Arménie, dans un grand nombre de pays et notamment dans le sud de la France. Document : Carte du génocide des Arméniens Source : https://www.lhistoire.fr/portfolio/carte-le-génocide-des-arméniens Hitler tira les leçons de ce génocide : il constata qu'il était possible de massacrer une grande quantité de personnes en peu de temps et sans rencontrer d’opposition majeure, malgré les nombreux témoignages publiés à l’époque. Document : L e corps de plusieurs Arméniens abattus lors du génocide des Arméniens. Photo publiée dans Ambassador Morgenthau's Story , ouvrage rédigé par Henry Morgenthau, publié en 1918. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ambassador_Morgenthau%27s_Story_p314.jpg Aujourd’hui encore, la Turquie nie tout génocide des Arméniens. En France, la loi du 29 janvier 2001 reconnaît officiellement le génocide arménien. Jusqu’à une date récente, certaines personnes considéraient que ce massacre de masse ne pouvait constituer un génocide, en l’absence d‘une décision et d’un plan explicite d’extermination, conformément à la définition juridique du crime de génocide. Aujourd’hui, ce point ne fait plus débat depuis la publication de la circulaire du 24 avril 1915 signée par ministre de l’intérieur Talaat Pacha ordonnant l’arrestation et l'assassinat des élites arméniennes. Des télégrammes postérieurs, envoyés par le même Talaat Pacha aux gouverneurs locaux de l’Empire, déclenchèrent une extermination totale et systématique des Arméniens. Document : Un ordre d’extermination des Arméniens « Il a été précédemment communiqué que le gouvernement, sur l’ordre du djemièt, a décidé d’exterminer entièrement tous les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeraient à cet ordre et à cette décision ne pourraient plus faire partie de la forme gouvernementale. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelques tragiques que puissent être les moyens de l’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence ». Talaat Pacha, télégramme adressé à la préfecture d’Alep, 29 septembre 1915. Source : Documentation photographique n° 8127, p. 23. Conclusion
- 1892 : La République fête ses cent ans (l'évolution politique de la France de 1814 à 1914)
Par Didier Cariou, maître de conférences HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Bretagne Occidentale Références : Maurice AGULHON (1990). La République, tome 1, 1880-1932 . Histoire de France Hachette, rééd. Pluriel. Patrick BOUCHERON (dir.) (2017). Histoire mondiale de la France . Paris : Seuil. Mathilde LARRERE (2018). Voter en France de 1789 à nos jours. Documentation photographique n° 8122. La documentation française. Mathilde LARRERE (2019). Lieux et symboles de la République. Documentation photographique n° 8130. CNRS Editions. Gérard NOIRIEL (2019). Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jour s. Agone. René REMOND (1965). La vie politique en France depuis 1789, tome 1 : 1789-1848. Armand Colin, rééd. Pocket, 2005. René REMOND (1969). La vie politique en France depuis 1789, tome 2 : 1848-1879. Armand Colin, rééd. Pocket, 2005. Mots-clés : Ancien Régime, Principes de 1789, Régime libéral / régime autoritaire, Régime démocratique / régime censitaire, Régime socialement conservateur / socialement progressiste, Marianne, Bonnet phrygien, drapeau tricolore Restauration, Louis XVIII, Charte constitutionnelle, Suffrage censitaire, Système bicaméral, Ultra-royalistes, Légitimisme, Sainte-Alliance, Trocadéro, Charles X, Prise d’Alger, Trois Glorieuses, Romantisme, Victor Hugo Louis-Philippe, Drapeau tricolore, Canuts, Guizot, Enrichissez-vous, Orléanistes, Banquets républicains Révolution de février 1848, Fraternité, Devise républicaine, Suffrage universel masculin, Abolition de l’esclavage, droit au travail, Journées de juin 1848, Constitution de 1848, Président de la République, Assemblée législative, Louis-Napoléon Bonaparte, Parti de l’ordre, Loi Falloux, Coup d’État du 2 décembre 1851, Plébiscite Second Empire, Bonapartisme, Empire autoritaire, Candidature officielle, Guerre de Crimée, Magenta, Solférino, Empire libéral, Droit de grève, Thiers, Guerre de 1870, Sedan Proclamation de la République, Gouvernement de la défense nationale, Gambetta, Assemblée monarchiste, Paix de Francfort, Alsace-Lorraine, Commune de Paris, Semaine sanglante, comte de Chambord, Mac-Mahon, Ordre moral, Amendement Wallon, Lois constitutionnelles de 1875,Crise du 16 mai 1877, Amnistie des Communards, Marseillaise, 14 juillet, Liberté de réunion, Liberté d’expression, Liberté syndicale, Liberté d’association, Lois sur l’école primaire, Séparation des Églises et de l’État, Affaire Boulanger, Ralliement des catholiques, Service militaire universel, Loi sur la nationalité, Affaire Dreyfus, J’accuse. Que dit le programme ? Extrait de la fiche Eduscol « Thème 1 – Le temps de la République » 1892 : la République fête ses cent ans Moins célèbre que le centenaire de la Révolution française de 1889, le centenaire de 1892, qui commémore la naissance de la Première République, ouvre sur deux enjeux majeurs : la difficile histoire de l’idée républicaine en France jusqu’aux années 1880 d’une part, et l’importance de l’héritage de la période révolutionnaire sous la Troisième République, d’autre part. L’idée républicaine est en effet longtemps associée au XIXe siècle au souvenir de la Terreur et de la guerre révolutionnaire. En 1830, lorsqu’une révolution parisienne chasse Charles X du trône, la République fait encore peur, et c’est ainsi que Louis-Philippe d’Orléans monte sur le trône pour fonder la Monarchie de Juillet (1830-1848). En 1848, lorsque la Seconde République est proclamée, l’héritage de la République révolutionnaire divise encore les Républicains ; c’est contre lui que le gouvernement provisoire de Lamartine proclame l’abolition de la peine de mort en politique, et choisit le drapeau tricolore, qui a été celui de l’Empire et de la Monarchie de Juillet. Cette nouvelle expérience républicaine est close par le coup d’État du président de la République Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, et le Second Empire proclamé en 1852. Quand ce dernier s’écroule en 1870, après la défaite de Sedan, ni une restauration de la monarchie constitutionnelle, ni la solution impériale, ne parviennent à s’organiser. Les villes sont plutôt républicaines, mais il faut encore conquérir l’ensemble des campagnes, en donnant de la République une image rassurante. Ce sera l’œuvre de républicains comme Léon Gambetta et Jules Ferry. La symbolique de la Révolution française devient alors la symbolique nationale : la loi du 14 février 1879 déclare que la Marseillaise est l’hymne national, la loi du 6 juillet 1880 fait du 14 juillet la date de la fête nationale : on y commémore à la fois la prise de la Bastille (1789) et la Fête de la Fédération (1790) (le drapeau tricolore, quant à lui, est le drapeau de la France depuis 1830). Les célébrations des centenaires de 1889 et 1892 s’inscrivent dans cette perspective. Introduction La République incarne les valeurs de 1789 fixées notamment par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : égalité de tous les citoyens tous égaux devant la loi, souveraineté nationale, liberté politique (séparation des pouvoirs) et individuelle (sûreté individuelle, liberté d’opinion et liberté d’expression). Ces principes ne parvinrent à s’incarner politiquement et durablement qu’avec l’avènement de la Troisième République, dans le courant des années 1870. De fait, lorsque la Troisième République commémora le centenaire de la Première République (qui ne fut jamais proclamée : le 21 septembre 1792, la monarchie fut officiellement abolie sans que la République fût officiellement proclamée et, le 22 septembre 1792, on décida de dater les documents officiels de l'an I de la République), elle n’était réellement installée que depuis très peu de temps. Nous essaierons donc de comprendre pourquoi ce processus d’installation de la République et des principes de 1789 fut si long. Pour le comprendre, nous verrons que durant près d’un siècle s’affrontèrent les défenseurs des principes de 1789 et les partisans du retour à l’Ancien Régime qui refusaient tous les acquis de la Révolution française. Cet affrontement explique les incertitudes politiques du XIXe siècle qui vit de succéder de nombreux régimes politiques avant l’instauration de la Troisième République. Les concepts de souveraineté nationale (respectée ou non) et de séparation des pouvoirs (respectée ou non) permettent de comprendre els caractéristiques de ces régimes politiques. En outre, ces régimes politiques acceptaient ou non les principes de 1789, et s’inscrivaient tous dans trois couples d’opposition : régime libéral / régime autoritaire, régime démocratique / régime censitaire, régime conservateur / social. Le tableau ci-dessous résume, de manière simpliste mais assez claire, les caractéristiques des régimes successifs du XIXe siècle. 1. 1892 : La République fête ses cent ans 1892 : La République fête ses cent ans L’étude peut débuter par l’analyse de l’affiche de 1892 commémorant le centenaire de la République, le 21 septembre 1792. Rappelons que cette date est celle de l'abolition officielle de la monarchie proclamée par les députés de la Convention qui se réunirent pour la première fois ce jour-là, le lendemain de la victoire de Valmy et après l'emprisonnement de la famille royale le 10 aout 1792. Mais la République ne fut pas officiellement proclamée en 1792. La commémoration du centenaire de la République n’eut aucun écho par la suite et ne laissa aucune trace. Cette affiche est le seul document disponible pour aborder cet événement qui semble être d’une importance secondaire. La date importante de cette époque, c'est l'année 1889, fêtant le centenaire de 1789, avec l'exposition universelle lors de laquelle la Tour Eiffel fut construite. Il est malgré tout intéressant de commencer la séquence par la fin de l’histoire. Rappelons au préalable que la symbolique de la Révolution française triompha à la fin des années 1870 et au début des années 1880, au moment où les Républicains avaient conquis par les élections toutes les institutions de la Troisième République. Après l’exposition universelle de 1889 et après la crise boulangiste de 1887-1889, la République semblait désormais assez solide. L’affiche présente cette République triomphante. Affiche pour le centenaire de la République en 1892. Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90119690.item Sur cette affiche, la République trône avec les symboles de la République. Elle est incarnée par Marianne , coiffée du bonnet phrygien (le bonnet des esclaves affranchis à Rome, symbole de libération), qui tient à la main le drapeau tricolore . Ce dernier date du 17 juillet 1789, jour de la visite de Louis XVI à Paris, trois jours après la prise de la Bastille. Le blanc symbole de la monarchie fut ajouté aux couleurs de Paris, le bleu et le rouge pour créer la cocarde tricolore. Ce drapeau devint l’emblème officiel de la France en 1830. Marianne tient à la main un rameau d’olivier, symbole de la paix. Une palette de peintre portant les trois couleurs évoque peut-être une République protectrice des arts. Ou bien s’agissait-il d’une manière pour l’auteur de l’affiche de signaler son œuvre ? A ses pieds, deux enfants évoquant la mythologie gréco-romaine se tiennent à côté de la corne d’abondance apportant une profusion de fruits locaux et exotiques. Il s’agissait sans doute de montrer que la République apportait la prospérité à ses enfants. Le paysage montre des campagnes prospères et paisibles tandis qu’un train à vapeur file au-dessus d’un pont ferroviaire. Il s’agissait sans doute de montrer que la République assurait la prospérité économique. Un aspect un peu étonnant de cette affiche est qu’elle ne met en évidence que la prospérité économique et ne met nullement en valeur les lois Jules Ferry sur la scolarisation ou les grandes lois libérales du début des années 1880. Peut-être s’agissait-il de rassurer des populations encore éloignées des idées républicaines en leur montrant qu’ils avaient tout à gagner en soutenant la République ? Une fois cette affiche étudiée, il convient maintenant de savoir comment la République incarnant les idées de la Révolution a pu se mettre en place. 2. La Restauration et la monarchie de Juillet 2.1 Le règne de Louis XVIII (1814-1824) Après la première défaite de Napoléon et son exil sur l’île d’Elbe, le comte de Provence, frère de Louis XVI, qui avait pris le titre de Louis XVIII après la mort du dauphin en prison en 1795, arriva sur le trône et octroya une charte constitutionnelle à la France le 4 juin 1814. Contrairement à une constitution votée par les représentants de la nation, une charte est accordée par le roi à ses sujets. Elle n'émane donc pas de la souveraineté nationale. En outre, Louis XVIII se présenta comme « Roi de France par la grâce de Dieu », évoquant le droit divin. De fait ce régime réalisait un compromis entre l’Ancien Régime et les principes de 1789. D’un côté, le roi se présentait comme désigné par Dieu (mais il ne chercha pas à se faire sacrer), toute l’autorité procédait de lui et non pas de l’élection. La souveraineté nationale était donc rejetée. En outre, le drapeau blanc redevint l’emblème du régime et la religion catholique fut proclamée religion d’État. D’un autre côté, la charte reconnaissait l’égalité juridique entre tous, et l’égalité de tous devant les emplois, la liberté individuelle et la liberté de conscience, ainsi que le droit de propriété (notamment de la propriété des biens nationaux pour ceux qui en avaient acheté). La Charte ne respectait pas totalement la souveraineté nationale puisque les députés étaient élus au suffrage censitaire et les membres de la Chambre des pairs étaient nommés par le roi. La charte ne respectait pas non plus la séparation des pouvoirs puisque le roi détenait le pouvoir exécutif et avait également l’initiative des lois qui étaient discutées par la Chambre des pairs et la Chambre des députés. Ce régime bi-caméral s'inspirait de la monarchie britannique. On voit bien que, si cette période se nomme la Restauration, le régime politique mis en place consiste plus en un compromis entre l’Ancien Régime et la Révolution qu’en une restauration pure et simple de l’Ancien Régime. Bien entendu, ce compromis fut difficile à tenir. Document : La Charte de 1814 Source : Manuel d'histoire, Hatier, 2019, p. 59 Ce régime était donc une monarchie autoritaire et non-démocratique, et conservatrice sur le plan social. Document: François Gérard, Le roi Louis XVIII dans son cabinet de travail des Tuileries, 1823. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_roi_Louis_XVIII_dans_son_cabinet_de_travail_des_Tuileries_(bgw17_0044).jpg Après l’épisode des Cent jours, la défaite de Waterloo le 18 juin 1815 et l’exil définitif de Napoléon à Sainte-Hélène, la Seconde Restauration fut marquée par une période de grande violence qui vit le massacre de centaines de Bonapartistes et l’épuration brutale de toute l’administration. Mais la vie politique fut rythmée par l’opposition entre les constitutionnels (défenseurs des principes de 1789) et les ultra-royalistes (partisans du retour à l’Ancien Régime). Entre 1815 et 1820 les constitutionnels dominèrent la chambre des députés. Cependant, l’assassinat du duc de Berry (le neveu de Louis XVIII et fils du futur Charles X, l’héritier du trône incarnant l’espoir d’une pérennité politique des Bourbon) le 13 février 1820 à la sortie de l’opéra, par le bonapartiste Louvel, puis une série de conspirations carbonaristes, mirent fin à cette parenthèse libérale. Le cabinet ministériel dirigé par le comte de Villèle (un ultra-royaliste) se maintint au pouvoir du 16 décembre 1821 au 3 janvier 1828. Les ultra-royalistes haïssaient la République et les droits de l’homme, ils voulaient revenir à l’Ancien Régime. Ils refusaient également la charte de Louis XVIII qui tenait compte de quelques acquis de la Révolution. Ils voulaient restaurer une société inégalitaire avec des ordres privilégiés en se référant à un Moyen Age idéalisé tel qu’il était représenté à la même époque dans les romans de Walter Scott. Ils étaient fidèles aux représentants de la dynastie des Bourbon : Louis XVIII, Charles X puis Henri V comte de Chambord (1820-1883), fils du duc de Berry et héritier du trône, selon eux. L’historien René Rémond a montré que ce camp politique fut à l’origine de la tendance légitimiste de la droite française, plutôt monarchiste, catholique traditionaliste, opposée à l’égalité et aux valeurs de 1789. Elle s’incarna par la suite avec le théoricien royaliste Charles Maurras puis dans le régime de Vichy. On peut considérer que La manif pour tous , Zemmour et Marion Maréchal sont les héritiers actuels de cette famille politique. Précisons un dernier point. Il n’est pas possible de comprendre la Restauration en faisant abstraction du contexte international. Les années 1814-1815 furent marquées par la tenue du Congrès de Vienne dont l’objectif était d’effacer les conquêtes militaires de Napoléon, de redessiner la carte de l'Europe et de restaurer l’autorité des monarchies européennes. La diplomatie européenne fut également dominée par la Sainte-Alliance , un traité signé en 1815 par le tsar de Russie, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse, rejoints un peu plus tard par le roi d’Angleterre. Cette alliance avait pour objectif de défendre la religion et de réprimer tous les mouvements libéraux et nationaux inspirés par les principes de 1789. Louis XVIII partageaient ce projet et fit notamment intervenir l’armée française contre les révolutionnaires libéraux espagnols. L’armée française s'empara notamment de la ville de Trocadéro, près de Cadix, le 31 août 1823. Cette victoire, qui donna son nom à une colline célèbre de Paris, permit de conforter la monarchie de type absolutiste en Espagne. 2.2 Le règne de Charles X (1824-1830) En septembre 1824, le comte d’Artois, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, accéda au trône sous le nom de Charles X . Il avait été l'un des premiers nobles à émigrer pour fuir la Révolution dès l'été 1789. Favorable aux ultra-royalistes, il garda le ministère Villèle. Le 29 mai 1825, il fut sacré dans la cathédrale de Reims car il espérait restaurer la monarchie de droit divin et effacer l'héritage révolutionnaire, comme l’indique le serment qu’il prêta à l’occasion du sacre. Document : Le serment du sacre prononcé par Charles X (29 mai 1825) En présence de Dieu, je promets à mon peuple de maintenir et d’honorer notre sainte religion, comme il appartient au Roi très chrétiens et au fils aîné de l’Église, de rendre bonne justice à nos sujets, enfin de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte constitutionnelle, que je jure d’observer fidèlement. Qu’ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles. Source : René Rémond, La vie politique en France depuis 1789, tome 1 : 1789-1848, Armand Colin, 1965, p. 300. Documents : François Gérard, Portrait du roi Charles X en costume de sacre, 1825. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Carlos_X_de_Francia_(Fran%C3%A7ois_G%C3%A9rard).jpg Les élections législatives de 1827 donnèrent la majorité aux députés constitutionnels. Villèle fut obligé de démissionner et de céder la place à un gouvernement plus libéral. Mais Charles X mit en place un nouveau gouvernement ultra-royaliste dirigé par Polignac, du 8 août 1829 à juillet 1830. Lors de la rentrée parlementaire de mars 1830, les 221 députés constitutionnels formulèrent une adresse au roi : ils constataient la contradiction entre les orientations du gouvernement ultra et les vœux des électeurs censitaires plutôt favorables aux constitutionnels. En réponse, le roi dissout la chambre des député, mais les nouvelles élections du 3 juillet 1830 confortèrent l’opposition constitutionnelle. Pour reprendre l’initiative et rehausser son prestige, Charles X ordonna la prise d’Alger, qui fut réalisée le 5 juillet 1830, en prélude à 132 années de colonisation de l’Algérie. Dans le même ordre d’idées, le 25 juillet 1830, Charles X promulgua quatre ordonnances : suspension de la liberté de la presse, restriction du suffrage censitaire (l'impôt sur les activités commerciales et industrielles payé par la bourgeoisie libérale ne conférait plus le droit de vote), dissolution de la Chambre des députés, nouvelles élections en septembre. Les journalistes constitutionnels (notamment l'avocat et journaliste orléaniste Adolphe Thiers dans Le Constitutionnel ) appelèrent à la résistance contre l’arbitraire royal. Des sociétés secrètes, des étudiants, des ouvriers, dressèrent des barricades dans l’Est de Paris en brandissant le drapeau tricolore. Ils combattirent les troupes du roi les 27, 28 et 29 juillet 1830, nommées ensuite les Trois Glorieuses qui constituèrent la révolution de 1830. Près de 1 300 personnes, surtout des ouvriers, furent tués durant ces journées. Le tableau de Delacroix immortalisa les Trois Glorieuses. Document : Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple , 1830 . Huile sur toile, 260 cm x 325 cm. Paris : Musée du Louvre. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Eug%C3%A8ne_Delacroix_-_Le_28_Juillet._La_Libert%C3%A9_guidant_le_peuple.jpg Les insurgés, qui inquiétaient les députés constitutionnels et la bourgeoisie, réclamaient la république. Mais la révolution leur fut volée. Le 30 juillet 1830, Lafayette œuvra dans l’ombre et Thiers rédigea un manifeste appelant sur le trône le duc d’Orléans qui accepta aussitôt le drapeau tricolore (pour calmer les insurgés) et la lieutenance générale du royaume (pour rassurer les possédants). Le 31 juillet, le duc d’Orléans apparut sur le balcon de l’Hôtel de ville de Paris en brandissant le drapeau tricolore et en embrassant Lafayette. Avant d’aller plus loin, il convient d’évoquer le mouvement romantique qui s’affirma durant cette période. En France, ce mouvement littéraire (Chateaubriand, Victor Hugo, Musset, Stendhal), musical (Berlioz) et artistique (Delacroix, Géricault) s’efforçait d’exprimer les sentiments et s’inscrivait politiquement dans la continuité de la Révolution et de l’Empire. Les romantiques français étaient souvent des nostalgique de l’Empire auquel ils n’avaient pas pu participer en raison de leur jeune âge. Musset écrivit notamment : "Je suis né trop tard dans un monde trop vieux". Ils soutinrent la lutte des Grecs pour leur indépendance face à l’Empire ottoman (voir les tableaux de Delacroix à ce sujet). Le théâtre romantique s’affirma clairement contre le classicisme lors de la fameuse « bataille d’Hernani », à l’occasion des représentations chahutées du drame romantique de Victor Hugo entre février et juin 1830. Ces chahuts préludèrent à la révolution de juillet 1830. Enfin, il faut replacer les Trois Glorieuses dans un contexte général de révolutions qui éclatèrent dans toute l’Europe. Les peuples, soit partagés entre plusieurs États en Allemagne, soit opprimés par une puissance étrangère, se révoltèrent au nom de la liberté. Seuls les Belges parvinrent à s’émanciper de la tutelle des Pays-Bas en 1830 et mirent en place une monarchie constitutionnelle libérale. En revanche, les révoltes allemandes n’aboutirent pas. La révolte des Polonais fut violemment réprimée par l’armée russe . 2.3 La monarchie de Juillet (1830-1848) Le 9 août 1830, le duc d’Orléans fut proclamé « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe . Il prêta serment de fidélité à la Charte de 1814 devant les députés et les pairs (en opposition au sacre de Charles X à Reims) et promit une révision modérée de la Charte de 1814 : le catholicisme devint la religion de la majorité des Français (dans la logique du concordat de 1802) et non plus de tous les Français, la censure de la presse fut abolie, le cens électoral fut abaissé, mais pas supprimé, les chambres obtinrent l’initiative des lois. Enfin, le drapeau tricolore devint définitivement l’emblème de la France. Le respect des principes de 1789 était désormais établi, à l’exception de la souveraineté nationale dans son intégrité. Par le suffrage censitaire, seuls 250 000 Français pouvaient être électeurs, et 58 000 éligibles. Ce nouveau régime politique, se coulant dans la Charte de 1814, était donc libéral (respect de la séparation des pouvoirs, respect de la liberté politique et des libertés individuelles) mais non démocratique (suffrage censitaire). Nous verrons qu'il était socialement conservateur. Document : l’évocation du serment prêté par Louis-Philippe (9 août 1830) Alors Monseigneur a lu son acceptation ainsi conçue : « Messieurs les pairs, Messieurs les députés, J’ai lu avec une grande attention la déclaration de la Chambre des députés et l’acte d’adhésion de la Chambre des pairs. J’en ai pesé et médité toutes les expressions. J’accepte, sans restriction ni r »serve, les clauses et engagements que renferme cette déclaration, et le titre de Roi des Français qu’elle me confère, et je suis prêt à en jurer l’observation ». Son Altesse Royale s’est ensuite levée et, la tête nue, a prêté le serment dont la teneur suit : « En présence de Dieu, je jure d’observer fidèlement la Charte constitutionnelle, avec les modifications exprimées dans la déclaration : de ne gouverner que par les lois et selon les lois ; de faire rendre honneur et exacte justice à chacun selon son droit, et d’agir en toutes choses dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français ». Archives parlementaires, 2, L.63, p. 92 Source : René Rémond, La vie politique en France depuis 1789, tome 1 : 1789-1848, Armand Colin, 1965, p. 300-301. Portrait du roi Louis Philippe en costume de général, 1839 . Versailles, Musée de l’histoire de France. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Franz_Xaver_Winterhalter_King_Louis_Philippe.jpg Document : Le Génie de la Liberté par Augustin Dumont (1801-1884), au sommet de la Colonne de Juillet sur la place de la Bastille, Bronze doré, 1836. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_G%C3%A9nie_de_la_Libert%C3%A9#/media/Fichier:Genius_of_Liberty_Dumont_July_Column.jpg En 1836, fut inaugurée la Colonne de juillet, au centre de la place de la Bastille. Sous la colonne furent inhumées les dépouilles des morts des Trois glorieuses qui reposaient jusque-là dans plusieurs fosses communes disséminées dans Paris. Leurs noms sont inscrits sur la colonne. Au sommet de la colonne fut installée une statue en bronze doré de 4 m de haut, appelée le Génie de la liberté. On avait préféré une figure masculine, sous les traits du dieu romain ailé Mercure, car une figure féminine aurait évoqué la figure républicaine de Marianne. Le Génie porte dans sa main droite un flambeau évoquant les Lumières et dans sa main gauche une chaine brisée symbolisant la fin de la servitude de la monarchie absolue. Sur son front, l'étoile à quatre branches symbolise également la lumière. La monarchie de Juillet fut marquée par l’entrée de la France dans l’industrialisation. Elle fut sans doute la période la pire pour la classe ouvrière en ce qui concerne les conditions de travail et de logement. Plusieurs révoltes éclatèrent et furent sévèrement réprimées, notamment la révolte des Canuts lyonnais (les artisans de la soie) en 1831 et en 1834. De même l’agitation républicaine fut sévèrement réprimée. Le 2 juin 1832, l’enterrement du jeune mathématicien républicain Evariste Gallois provoqua quelques heurts. Le 5 juin 1832, l’enterrement du général républicain Lamarque, victime de l’épidémie de choléra, fut l’occasion d'une véritable insurrection avec des barricades dans le centre de Paris. Le 6 juin, les combats très violents provoquèrent la mort de près de cent personnes dans chaque camp. Cet événement est resté célèbre puisqu’il constitue l’un des épisodes les plus célèbres des Misérables de Victor Hugo, où la plupart des protagonistes du roman se retrouvent sur la même barricade qui vit la mort déchirante de Gavroche. En 1834, le gouvernement avait censuré toute propagande républicaine. En réaction des manifestations puis des émeutes eurent lieu à Lyon et à Paris. Le 14 avril 1834, un capitaine de l'armée fut blessé près d’une barricade de la rue Transnonain (actuelle rue Beaubourg) par un tir venu peut-être d’un immeuble proche. En représailles, les militaires massacrèrent douze habitants de cet immeuble. A la suite de ces événements, le régime devint de plus en plus répressif. En 1835, la loi sur la presse punissait l’offense au roi ainsi que toute remise en cause des principes et de la forme du gouvernement. Guizot , un historien ministre de l’instruction publique entre 1832 et 1837, devint le principal ministre dans les années 1840. Favorable à la grande bourgeoisie d’affaire, il accentua progressivement la dimension conservatrice du régime. A l’opposition qui lui demandait d’élargir le corps électoral en réduisant le cens électoral, il aurait répondu en 1843 par cette phrase restée célèbre en tant qu'illustration du cynisme des riches : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne et vous deviendrez électeurs ». Guizot fut le premier ministre officiel en 1847-1848. Document : François Guizot peint par Jean-Georges Vibert d'après un portrait de Paul Delaroche. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Guizot,_Fran%C3%A7ois_-_2.jpg La monarchie de juillet fut également marquée par la conquête militaire de l'Algérie face à la résistance acharnée des Algériens. La résistance fut au départ organisée par l'émir Abd el-Kader, vaincu en 1847. Les généraux français, Saint-Arnaud, Cavaignac, La Moricière (bénéficiant d'un immense tombeau dans la cathédrale de Nantes) et surtout Bugeaud (dont de nombreuses rues portent encore le nom) ne purent l'emporter qu'en pillant et en détruisant des villages et leur population, en pratiquant les "enfumades" destinées à asphyxier les combattants et leurs familles réfugiés dans des grottes. L'Algérie devint alors une colonie de peuplement un peu particulière : nous verrons qu'elle servit à déporter les opposants politiques de juin 1848, de 1852 et de la Commune de 1871. L’historien René Rémond a défini une seconde famille politique de droite à partir des caractéristiques de la Monarchie de Juillet : les orléanistes . A la différence des légitimistes, les orléanistes étaient attachés aux principes de 1789 et au régime parlementaire. Ils étaient moins attachés à la personne du roi qu’aux institutions chargées de garantir l’équilibre des pouvoirs et la liberté politique, et surtout la liberté économique. C’est pourquoi ils basculèrent facilement vers la république conservatrice après 1875. En même temps, les orléanistes étaient socialement conservateurs, soutenant la grande bourgeoisie industrielle et financière. Au XIXe siècle, ils refusaient l’égalité juridique et le suffrage universel tout en étant assez favorables aux libertés individuelles. Plus proche de nous, la grande figure de la droite orléaniste fut le président Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), grand bourgeois libéral favorable à la construction européenne qui abaissa la majorité à 18 ans et fit légaliser l’IVG par sa ministre de la santé Simone Veil. L’actuel président de la république s’en rapproche fortement (si tant est que l'on puise encore le catégoriser). A partir de 1847, l’agitation républicaine reprit de plus belle dans un contexte de grave crise économique. Les républicains organisèrent des banquets républicains pour contourner l’interdiction des réunions politiques républicaines. Leur principale revendication était la réforme électorale afin de donner l'accès à la citoyenneté à la majorité des hommes. Guizot décida d’interdire le dernier banquet qui devait clôturer cette campagne. Cette décision provoqua une émeute puis trois nouvelles journées de révolution à Paris, lors desquelles l'armée tira à nouveau sur la foule, les 22, 23 et 24 février 1848. Le 24 février, la garde nationale passa du côté des insurgés, alors Louis-Philippe abdiqua et la république fut proclamée par un gouvernement provisoire de onze membres représentant différentes familles politiques (dont le poète romantique modéré Lamartine, le républicain Ledru-Rollin, le socialiste modéré Louis Blanc, le physicien Arago, l’ouvrier Albert, seul représentant de la classe ouvrière). Ce jour-là, la royauté disparut à jamais en France. Près d’une année fut nécessaire pour retrouver des institutions fermement établies. C’est en effet la rançon de la démocratie : les débats, les conflits, les consultations des citoyens devenaient nécessaires pour rédiger une nouvelle constitution. 3. La Seconde république 1848-1851 3.1 La révolution de février 1848 et la république sociale Il faut tout d'abord rappeler que, comme pour la révolution de 1830, la révolution de Février en France s'inscrit dans le cadre d'un mouvement révolutionnaire européen nommé "le printemps des peuples". Toute l'Europe connaissait une crise agricole, dont la pire manifestation fut la crise de la pomme de terre en Irlande à partir de 1845, qui provoqua la mort d'un million de personnes et une émigration massive. Après Paris, la vague révolutionnaire s'étendit en mars 1848, à Vienne, à Prague, à Cracovie, à Zagreb, à Naples, en Toscane, dans ces empires européens où les nationalités exigèrent leur unité et leur indépendance, le suffrage universel et une constitution. Au même moment, la population des différents Etats allemands se révolta pour les mêmes raisons et pour obtenir la création d'un Etat allemand unifié. La répression fut impitoyable, les tentatives démocratiques furent noyées dans le sang. L'unité allemande et l'unité italienne durent attendre encore deux décennies avant de voir le jour. En France, L’abdication de Louis-Philippe ouvrit la porte à la République qui fut proclamée officiellement le 4 mai 1848. Le gouvernement provisoire évoqué ci-dessus incarnait l’esprit de 1848 qui aspirait à une volonté romantique de fraternité entre les humains et entre les peuples, afin de surmonter à la fois l’individualisme bourgeois et la lutte des classes. A cette occasion, la valeur de la fraternité fut ajoutée à celles de la liberté et de l’égalité, pour former la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité. La floraison des clubs et des journaux participèrent d'une ambiance festive qui manifestait les aspirations de toute la population. Désormais, les courriers officiels commençaient par "Citoyen", et la formule de politesse finale était "Salut et fraternité". Le gouvernement était provisoire en attendant l’élection d’une Assemblée constituante. Le 25 février, Lamartine prononça un célèbre discours devant l'Hôtel-de-Ville de Paris. Il y défendit le drapeau tricolore contre le drapeau rouge brandi par une colonne d'insurgés : "Je repousserai jusqu'à la mort contre ce drapeau de sang, et vous devez le répudier plus que moi, car le drapeau rouge que vous rapportez n'a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, trainé dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie". Ce discours marque la victoire des républicains modérés qui dominaient le gouvernement contre les démocrates et les socialistes défenseurs de mesures sociales. Une précision s'impose sur le drapeau rouge. A partir de 1789, il était brandi par les forces de l'ordre en application de la loi martiale en guise sommation avant la dispersion violente d'une manifestation. Ce symbole fut repris et détourné par les Sans-culottes lors de la journée du 10 août 1792, lorsqu'ils attaquèrent les Tuileries et capturèrent Louis XVI. Il réapparu lors des révoltes sociales qui émaillèrent le règne de Louis-Philippe. Il devint alors le drapeau de la frange la plus révolutionnaire du mouvement ouvrier défendant la république démocratique et sociale contre le drapeau tricolore devenu l'emblème officiel de la monarchie de Juillet dès 1830 puis de la République modérée en 1848. Il est toujours le drapeau du mouvement ouvrier révolutionnaire. Le gouvernement provisoire prit tout de suite des mesures essentielles. Le 25 février, fut proclamé le droit au travail . Le 26 février fut abolie la peine de mort en matière politique, afin de se démarquer des pratiques de la première république (1792-1799) et de la Terreur. Le 2 mars fut instauré par décret le suffrage universel masculin, à l'instigation de Ledru-Rollin et de Lamartine et conformément à la vieille revendication républicaine d’élargissement du corps électoral. Ainsi, le décret du 5 mars, fixant les modalités de vote, supprima les conditions de cens, abaissa l'âge électoral à 21 ans et la durée de résidence à 6 mois, ce qui permit de donner le droit de vote aux soldats, au ouvriers, aux domestiques. Pour voter, il fallait donc être un homme, français, âgé au moins de 21 ans. Le corps électoral passa alors de 240 000 à 9,3 millions d’électeurs. Le même jour, la journée de travail fut réduite à 10 heures à Paris et à 12 heures en province. Le 4 mars furent instituées la liberté de la presse et la liberté de réunion qui avaient été malmenées par les monarchies précédentes. Ces premières mesures montrent toute l’importance de la révolution de février 1848 : la monarchie fut définitivement abolie en France et le suffrage universel était lui aussi définitivement institué. Si l’on ajoute le respect des libertés politiques, cette république était donc libérale et démocratique, à la différence des régimes précédents. Ajoutons, le 27 avril 1848, l’ abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, à laquelle on associe habituellement le nom de Victor Schoelcher, sous-secrétaire d'Etat à la marine dans le gouvernement provisoire. Pendant quelques semaines, cette république fut également sociale, elle proclama le "droit au travail". Le socialiste Louis Blanc prit la tête de la Commission du Luxembourg (siégeant au palais du Luxembourg, l'actuel siège du Sénat) conçue comme une cour de conciliation composée de représentants du patronat et de représentants des salariés, pour régler les conflits du travail. Elle imposa le passage de la journée de travail de 12 heures à 10 heures à Paris. Elle mit en place les Ateliers nationaux afin de fournir du travail aux très nombreux chômeurs parisiens, au nom du principe du droit au travail. Les Ateliers nationaux étaient financés par une hausse des impôts sur les transactions de 45 %. Cet impôt dit des « 45 centimes » rendit la république très impopulaire dans les campagnes où il provoqua l'augmentation du prix des denrées. Les 110 000 ouvriers inscrits aux ateliers nationaux étaient payés un franc par jour, ce qui leur permettait tout juste de subsister. Ce « pognon de dingue » (170 000 francs par jour pour toute la France) fut rapidement dénoncé par les conservateurs qui s’efforcèrent de discréditer les Ateliers nationaux. Mais surtout, comme il n’y avait aucune tâche à leur confier, les ouvriers inactifs passaient leurs journées à parler de politique. Les 23 et 24 avril 1848 eurent lieu les premières élections législatives au suffrage universel. Même si ces élections furent contrôlées par les notables dans les campagnes, elles furent le premier véritable acte de naissance de la démocratie représentative dans toute la France. Les élections eurent lieu non pas dans chaque commune mais au chef lieu de canton où se trouvaient les magistrats capables d'organiser le vote et de veiller à sa régularité. Le suffrage était individuel mais le vote était communautaire : les habitants de chaque village se rendaient en cortège au bureau de vote où ils déposaient ensemble leur bulletin de vote. Sur les 851 députés, furent élus 300 monarchistes (100 légitimistes et 200 orléanistes) contre 500 républicains parmi lesquels 230 républicains modérés (Lamartine, Arago, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin) et 60 républicains « avancés », radicaux et socialistes (Louis Blanc, Albert, Barbès). Une Commission exécutive émanant de l’Assemblée remplaça le gouvernement provisoire. Cette commission, composée de cinq personnalités modérées (Lamartine, Arago, Garnier-Pagès, Marie, Ledru-Rollin) avait pu se débarrasser des démocrates plus avancés. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Assembl%C3%A9e_nationale_constituante_(Deuxi%C3%A8me_R%C3%A9publique) Cependant, les difficultés ne tardèrent pas. Le 15 mai 1848 une manifestation contre la politique de l’Assemblée, qui souhaitait fermer les ateliers nationaux car ils coûtaient trop cher aux yeux des modérés, conduisit à l'envahissement de l'Assemblée. Les chefs des républicains avancés, Barbès, Blanqui et Raspail, furent ensuite jetés en prison. Par un décret du 21 juin, les ateliers nationaux furent supprimés, ce qui mit des milliers d’ouvriers parisiens dans une situation intenable. Ils prirent aussitôt les armes et érigèrent des barricades dans le centre de Paris. Le général républicain Cavaignac (qui s'était auparavant entrainé au massacre de populations civiles lors de la conquête de l'Algérie) organisa la répression et une véritable guerre sociale. Ces Journées de Juin , du 23 au 26 juin 1848, firent environ 3 000 morts dont 1500 fusillés sans jugement. Environ 1 500 soldats furent également tués dans la combats. 11 000 survivants furent jugés dont 4 500 furent déportés en Algérie. La république sociale et l’idéal de fraternité avaient sombré dans le sang des ouvriers parisiens, et Tocqueville lui-même théorisa à cette occasion la lutte des classes. Marx et Engels y virent le premier mouvement autonome de la classe ouvrière. Le 28 juin, Cavaignac devint le chef du pouvoir exécutif jusqu'en décembre 1851 et maintint l'état de siège pour réprimer le mouvement révolutionnaire. Les journées de juin 1848 avaient opposé deux conceptions de la république : la république comme un régime politique représentatif et respectueux de l'ordre social versus la république démocratique et sociale. Dès le 9 septembre 1848, la journée de travail fut portée à 12 heures. Document : Gaspard Gobaut, La barricade du faubourg Saint-Antoine en juin 1848, avant l'assaut de l'armée. Daguerréotype. Source : https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/la-barricade-du-faubourg-saint-antoine-10eme-arrondissement Document : Tableau de Meissonier : La Barricade, rue de la Mortellerie, juin 1848, dit aussi Souvenir de guerre civile. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Meissonier_Barricade.jpg 3.2 La république conservatrice La constitution de la Seconde République fut rédigée par l'Assemblée constituante sous la dictature républicaine de Cavaignac qui avait proclamé l'état de siège à Paris. Cette constitution fut votée par l'Assemblée le 4 novembre 1848 et promulguée le 21 novembre. Elle garantissait la séparation des pouvoirs et la souveraineté nationale, les deux grands principes constitutionnels hérités de 1789. Le pouvoir exécutif était assumé par un président de la république élu au suffrage universel pour quatre ans et non rééligible avant quatre années. Le président nommait et dirigeait lui-même le gouvernement. Il était à la fois le chef de l'Etat et le chef du gouvernement. Il s’agit d’une innovation considérable, inspirée du modèle américain, mais qui suscita de nombreux débats. En effet, jusqu’ici, seuls Napoléon Bonaparte et les rois avaient exercé seuls le pouvoir exécutif. Dans la tradition républicaine, le pouvoir exécutif était toujours confié à un collège (le comité de salut public en 1793, le directoire en 1795, le consulat en 1799) afin de se garantir d’une dictature. Le pouvoir législatif était attribué à une Assemblée législative composée de 750 députés élus au suffrage universel pour trois ans. On rompait ainsi avec le modèle britannique bicaméral (une assemblée à l’image de la chambre de communes et un sénat à l’image de la chambre des lords) pour donner davantage de pouvoir à cette assemblée, selon la tradition républicaine inspirée de la Convention (1792-1795). Deux pouvoirs distincts et égaux, indépendants l’un de l’autre, se feraient face. Au nom de la séparation des pouvoirs, le président ne pouvait pas dissoudre l’Assemblée qui, de son côté, ne pouvait pas renverser le président. Rien n’avait donc été prévu en cas de conflit entre le président et l’assemblée. Du moins, le conflit ne pouvait déboucher que sur un coup d'Etat mené soit par une fraction de l'Assemblée soit par le président. Le 10 décembre 1848 eurent lieu les élections présidentielles. Louis Napoléon Bonaparte remporta 5,5 millions de voix (74,5 % des suffrages), le général Cavaignac, 1,4 million (19,5 % des suffrages), Ledru-Rollin 371 000 voix (5 % des suffrages), Raspail 37 000 voix, Lamartine 18 000 voix. Les hommes de février 1848 étaient totalement déconsidérés depuis les journées de juin. Louis-Napoléon Bonaparte, le neveux de l’empereur, était un aventurier qui avait été condamné à la prison à vie puis gracié à la suite d’une tentative de coup d’État en 1840. Piètre orateur, il s'attira le mépris des républicains comme des conservateurs. Ces derniers pensaient pouvoir se servir de lui, comme l'atteste ce mot fameux de Thiers : "C'est un crétin que l'on mènera". Il remporta les voix des campagnes nostalgiques de la légende napoléonienne. En fait, il rassemblait les voix de tous les mécontents : les monarchistes orléanistes et légitimistes du parti de l’ordre hostiles à la révolution, les paysans hostiles à la hausse de l’impôt des 45 centimes décidé par la république, les démocrates hostiles aux conservateurs qui avaient confisqué la révolution, le peuple hostile aux élites. Il obtint autant de voix dans les quartiers ouvriers décimés par la répression des journées de juin 1848 que dans les quartiers bourgeois de la capitale. Pour le moment, il joua sur la peur de la révolution ouvrière, il se fit passer pour conservateur et nomma un gouvernement conservateurs dominé par le parti de l'ordre. Les 13 et 14 mai 1849, les élections législatives assurèrent la victoire du parti de l’ordre (53 % des voix, 450 sièges) face à une forte minorité de démocrates-socialistes (centre-gauche) (35 % des voix, 200 sièges) que l'on appela très vite les "montagnards" en souvenir de la Révolution française, et à une petite minorité de républicains modérés (11 % des voix) dans la nouvelle Assemblée législative qui remplaçait l'Assemblée constituante. Le parti de l'ordre rassemblait les monarchistes légitimistes (soutenus par les grands propriétaires fonciers) et les monarchistes orléanistes (soutenus par la grande bourgeoisie d'affaires) qui ne parvenaient pas à s'entendre sur le nom du futur monarque. Les premiers soutenaient le comte de Chambord et le drapeau blanc, les seconds le comte de Paris et le drapeau tricolore. Finalement, la république constituait un bon compromis qui leur permettait d'exercer conjointement le pouvoir. Sans la république, ils ne pouvaient que se déchirer. Nous verrons un phénomène similaire en 1875. Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Assembl%C3%A9e_nationale_l%C3%A9gislative_(Deuxi%C3%A8me_R%C3%A9publique) Dès lors, la vie politique fut rythmée par un double conflit : entre le président et l’Assemblée, entre le parti de l’ordre et les républicains démocrates-socialistes à l'Assemblée. Cette période fut en réalité marquée par une régression conservatrice constante qui vit la répression impitoyable du mouvement républicain social. Nous ne retiendrons que trois mesures adoptées au cours de cette période. Tout d'abord, le 15 mars 1850, fut adoptée la loi Falloux qui était libérale dans son principe mais très réactionnaire dans son contexte : la liberté de l’enseignement (catholique) fut étendue à l’enseignement secondaire, les écoles de filles (gérées par des catholiques) étaient rendues obligatoires dans chaque commune, et les curés obtinrent un droit de contrôle sur les instituteurs laïques. Ensuite, la loi électorale du 31 mai 1850 (dite « loi des Burgraves », surnom donné aux dirigeants du parti de l'ordre et venant du titre d'une pièce de Victor Hugo) portait atteinte au suffrage universel : il fallait désormais résider dans le même canton depuis au moins trois ans pour pouvoir voter. Le corps électoral passa alors de 9 à 7 millions de votants et fut réduit de moitié à Paris. La loi permettait en effet de réduire le nombre des voix des ouvriers qui se déplaçaient fréquemment pour trouver du travail. Document : Première application de la nouvelle loi électorale dite des Burgraves. Sous les rires de Thiers et de Louis Veuillot , le président Louis-Napoléon Bonaparte se voit lui-même mis dans l'impossibilité de voter puisqu'il n'a pas résidé continuellement à Paris depuis trois ans. Caricature de Charles Vernier , Le Charivari , 23 mai 1850. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_du_31_mai_1850#/media/Fichier:Premi%C3%A8re_application_de_la_loi_%C3%A9lectorale.JPG Enfin, la loi du 16 juillet 1850 réduisit la liberté de la presse : les propriétaires de journaux devaient payer une caution élevée (un « cautionnement ») au trésor public pour avoir le droit de publier leur journal (de 1 800 à 24 000 francs selon le lieu et la périodicité de la publication), ils devaient payer un droit de timbre pour chaque page de leur journal (2 ou 5 centime par page) et les auteurs d’articles politiques devaient signer leurs articles de leur nom. Cependant, le parti de l’ordre était paralysé par les conflits entre légitimistes et les orléanistes et il laissait ainsi la voie libre aux manigances de Louis-Napoléon Bonaparte. Ce dernier entra en conflit avec l'Assemblée car elle lui refusait la révision constitutionnelle qui lui aurait permis d'exercer un second mandat de président. Le 2 décembre 1851, jour anniversaire du couronnement de Napoléon 1er en 1804 et de la bataille d’Austerlitz en 1805, Louis-Napoléon Bonaparte réalisa un coup d’État qui lui permit de rester au pouvoir, contrairement aux dispositions de la constitution qui empêchaient la réélection du président de la république. Ce coup d’État avait été préparé par les fidèles de Louis-Napoléon Bonaparte : Morny, le ministre de l'intérieur, Persigny, le général de Saint-Arnaud, le "pacificateur" de la Kabylie, ministre de la guerre. Le coup d'Etat fut annoncé par des affiches placardées dans la capitale et signée par Morny. Elles annonçaient la dissolution de l’Assemblée et de futures élections, le rétablissement du suffrage universel (afin de présenter le coup d’État comme une revanche du peuple et de la démocratie contre le parti de l’ordre qui avait réduit le suffrage universel), la mise en place de l’état de siège (l’armée occupa les points stratégiques de la capitale et certains opposants tels que Thiers et Cavaignac furent temporairement jetés en prison) et la rédaction d’une nouvelle constitution. Surtout, Louis-Napoléon Bonaparte annonçait un plébiscite qui lui permit ensuite de se maintenir au pouvoir. Ce coup d'Etat marquait la victoire du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif, au terme des trois années de conflits. Document : les décrets présidentiels du 2 décembre 1851 Au nom du peuple français Le Président de la République décrète : 1. L’Assemblée nationale est dissoute. 2. Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est abrogée 3. Le peuple français est convoqué dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu’au 21 décembre suivant. 4. L’état de siège est décrété dans l’étendue de la première division militaire. 5. Le Conseil d’État est dissous. 6. Le ministre de l’intérieur est chargé de l’application du présent décret. Louis-Napoléon Bonaparte Le ministre de l’intérieur, De Morny Le Président de la République, considérant que la souveraineté réside dans l’universalité des citoyens et qu’aune fraction du peuple ne peut s’en attribuer l’exercice ; vu les lois et arrêtés qui ont réglé jusqu’à ce jour le mode de l’appel au peuple et notamment les décrets des 5 fructidor an III, 24 et 25 frimaire an VIII, l’arrêté du 20 floréal an X, le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, décrète : Article premier - Le peuple français est solennellement convoqué dans ses comices, le 14 décembre présent mois, pour accepter ou rejeter le plébiscite suivant : « Le peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une constitution sur les bases proposées dans sa déclaration du 2 décembre ». Source : René Rémond, La vie politique en France depuis 1789, tome 1 : 1789-1848, Armand Colin, 1965, p. 157. A Paris, la résistance à ce coup d’État fut réduite car les ouvriers ne souhaitaient pas défendre la république qui avait massacré les leurs en juin 1848. Un épisode célèbre évoque le cas du député républicain Alphonse Baudin. Il appelait les ouvriers du faubourg Saint-Antoine à défendre la république. Ces derniers lui répondirent qu’ils ne comptaient pas mourir pour défendre son indemnité de député de 25 francs par jour. Il s’écria alors : « Vous verrez tout à l'heure comment on peut mourir pour 25 francs par jour ». Il se hissa sur l’une des rares barricades érigées dans la capitale et fut tué par une salve tirée par les soldats. Cette mort héroïque (et totalement inutile !) fit de lui un héros de la mythologie républicaine. En revanche, l’opposition fut très forte dans les campagnes du sud-est de la France où l’armée arrêta près de 10 000 personnes, déportées ensuite en Algérie. A Paris, sur l'ordre du ministre de l'intérieur Morny, l’armée tira sans motif valable sur la foule des grands boulevards, le 4 décembre 1851. La fusillade dura un quart d'heure et fit des centaines de morts, afin de terroriser la population. 4. Le Second Empire 4.1 Vers le Second Empire Revenons à la définition des familles politiques de la droite établie par l’historien René Rémond. Après le légitimisme et l’orléanisme, ce dernier a mis en évidence les caractéristiques du bonapartisme à partir de l’analyse du régime mis en place par Louis-Napoléon Bonaparte. Ce courant politique, organisé derrière une personnalité autoritaire dotée, pensait-on, d’un certain charisme, prétendait résoudre un ensemble de contradictions : d’une part, le nationalisme, le conservatisme social et la défense de l’ordre pour rassurer la bourgeoisie ; d’autre part, l’affirmation de la souveraineté nationale assumant l’héritage révolutionnaire pour se gagner la sympathie des classes populaires, et le mépris des classes dirigeantes traditionnelles. Cette ambiguïté explique le caractère instable de ce courant politique qui oscillait entre un bonapartisme de droite (conservateur, nationaliste, anti-ouvrier, anti-parlementaire, incarné par Persigny) et un bonapartisme de gauche (anticlérical, égalitaire et soucieux du sort de la classe ouvrière, incarné par le prince Napoléon, surnommé "Plonplon"). Dans les deux cas, le recours au plébiscite se présentait comme une forme de communication démocratique directe entre le président et les citoyens, passant par dessus les députés. Par cette relation (prétendument) directe avec le peuple, le bonapartisme pouvait se présenter comme démocratique (dans le cadre d'une dictature !). La définition marxiste du bonapartisme diffère légèrement mais reste proche dans le fond. Le bonapartisme consistait selon Marx en une dictature d'un homme soi-disant providentiel élu par la masse de la paysannerie pour maintenir un équilibre précaire entre deux forces sociales et politiques rivales (la bourgeoisie et la classe ouvrière), en donnant des gages aux deux, mais en tendant quand même à museler davantage la classe ouvrière afin de sauvegarder l'ordre social. Par la suite, le courant bonapartiste s’incarna dans le mouvement boulangiste en 1887-1889, puis en la personne de De Gaulle, de Pompidou puis de Chirac. Aujourd’hui, vu l’état de déliquescence de la droite, il est difficile de déterminer quel homme ou quelle femme politique incarne ce courant. Il est éventuellement possible que ce soit Le Pen, ce qui pourrait expliquer ses relations difficiles avec sa nièce qui, proche du catholicisme traditionnaliste, s'inscrirait plutôt dans le courant légitimiste. Dans des brochures écrites précédemment, Idées napoléoniennes (1840) et L’Extinction du paupérisme (1844), Louis-Napoléon Bonaparte avait déjà formulé ses orientations politiques, inspirées de l’œuvre de son oncle mais également des débats qui traversaient alors la société française. Il considérait que le développement des droits et des progrès humains en cours depuis 1789, devait être accompagné par un gouvernement fort dirigé par un chef charismatique et éclairé, garant de l’intérêt général et seul capable d’éviter les errements de la période révolutionnaire. Il considérait également que ce type de gouvernement devait moderniser l’économie afin d’offrir du travail à tous. Cette réflexion préalable permet de comprendre les principaux traits de son règne. Dans sa proclamation du 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte annonçait qu’il convoquait un plébiscite pour demander aux citoyens de prolonger son mandat présidentiel pour dix années supplémentaires. Il exposait également les modifications constitutionnelles qu’il souhaitait mettre en place, en s’inscrivant dans la continuité du Consulat de son oncle. Il souhaitait notamment diviser le pouvoir législatif en deux chambres qui seraient plus faibles face à un pouvoir exécutif incarné par lui seul. Document : La proclamation du président de la république du 2 décembre 1851 (…) Persuadé que l’instabilité du pouvoir, que la prépondérance d’un seule assemblée sont des causes permanentes de trouble et de discorde, je soumets à votre suffrages les bases fondamentales suivantes d’une Constitution que les Assemblées développeront plus tard : 1. Un chef responsable nommé pour dix ans ; 2. Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul ; 3. Un Conseil d’État formé des hommes les plus distingués préparant les lois et les soutenant devant le corps législatif ; 4. Un corps législatif discutant et votant les lois, nommé par le suffrage universel ; 5. Une seconde assemblée formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques. Ce système, créé par le Premier Consul au commencement du siècle, a déjà donné à la France le repos et la prospérité ; il les garantit encore (…). Fait au Palais de l’Élysée, le 2 décembre 1851. Louis-Napoléon Bonaparte Le plébiscite du 21 décembre 1851 approuva par 92 % de "oui" la prorogation de son mandat pour dix ans. Comme ce fut le cas pour l’oncle, le suffrage universel masculin (par un plébiscite totalement manipulé) légitima également le pouvoir du neveu. Ce régime procédait ainsi de la souveraineté nationale (manipulée) et non pas du droit divin. Les opposants qui n’avaient pas encore été arrêtés durent prendre le chemin de l’exil. Le plus célèbre d’entre fut Victor Hugo. Il s’exila à Guernesey et devint un opposant farouche du Second Empire. Près de 10 000 personnes qui s'étaient opposées au coup d'Etat furent condamnées à la déportation en Guyane et en Algérie. La liberté de la presse fut fortement restreinte. Le 14 janvier 1852, fut promulguée une nouvelle constitution, rédigée très rapidement. Elle se réclamait de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Comme Louis-Napoléon Bonaparte l’avait annoncé le 2 décembre 1851, elle instaurait un régime présidentiel autoritaire, sur le modèle du Consulat. Le président élu pour dix ans n’était responsable que devant les citoyens, qu’il pouvait consulter par plébiscite. Il avait l’initiative des lois et exerçait le pouvoir exécutif. Les ministres, nommés par lui, n’étaient responsables que devant lui. Le pouvoir législatif était morcelé et affaibli, divisé entre le Conseil d’État composé de hauts fonctionnaires nommés (préparation des lois), le Corps législatif de 261 députés seulement et dépourvus de traitement (vote du budget et vote des lois sans discussion) et le Sénat aux pouvoirs constituants, dont les membres étaient de droit (cardinaux, amiraux, maréchaux, princes de la famille impériale) ou nommés à vie par le président. Le suspens ne dura pas très longtemps : le neveu suivit les pas de son oncle et restaura l’Empire après le plébiscite du 7 novembre 1852. Cette restauration eut lieu officiellement le 2 décembre 1852, jour anniversaire du coup d'Etat de 1851 mais aussi du sacre de Napoléon en 1804 et de la victoire d'Austerlitz en 1805. Il prit le titre de Napoléon III, tenant en compte le prince de Rome, le fils de Napoléon Ier, pour montrer qu’il s’inscrivait dans une dynastie déjà éprouvée. Il quitta l’Élysée pour le palais des Tuileries. En 1853, il épousa la princesse espagnole Eugénie de Montijo, catholique rigide favorable aux légitimistes, dans l’espoir de fonder une dynastie. Ils eurent un enfant, le prince impérial, né en 1856 et mort en 1879 en combattant aux côté des Anglais contre les Zoulous en Afrique du Sud. Document : la constitution de 1852. Source : https://manuelnumeriquemax.belin.education/histoire-premiere/topics/hist1-ch03-088-a_le-second-empire-le-regime-d-un-homme-1852-1870 Document : Portrait de Napoléon III en uniforme de général de division dans son grand cabinet des Tuileries (huile sur toile d'Hippolyte Flandrin, 1861). Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Napol%C3%A9on_III#/media/Fichier:Napol%C3%A9on_III_par_Jean_Hippolyte_Flandrin.jpg Document : Guillaume-Alphonse Cabasson (1814 – 1884), Apothéose de Napoléon III, 1854 . Musée national du château de Compiègne. (esquisse sans doute destinée à un plafond d'un palais impérial). Source: https://compiegne-peintures.fr/notice/notice.php?id=348 4.2 L’Empire autoritaire (1852-1860) Durant les années 1850, la vie politique fut complètement atone. L’opposition n’existait plus, la presse était muselée (cautionnement, droit de timbre, avertissement, jugement en correctionnelle) et le suffrage universel masculin était manipulé par le système de la candidature officielle aux élections législatives : les candidats de l’Empire étaient systématiquement favorisés (financement de leur campagne électorale, droit d’affichage exclusif, tenue de réunions publiques) au détriment des autres candidats qui n’étaient pas libres de mener une campagne électorale. En outre, les élections eurent lieu désormais dans les communes et non plus au chef-lieu de canton. Les maires, nommés et contrôlés par le gouvernement, pouvaient organiser le système des candidatures officielles, surveiller les électeurs et truquer à leur guise les résultats (bourrage des urnes, urnes à double-fond, falsification des procès-verbaux, etc.). Les élections étaient donc truquées mais, selon les historiens, elles jouèrent malgré tout un rôle essentiel dans la constitution d’un espace politique national. Elles donnèrent aux citoyens l’habitude de voter à chaque élection. En votant pour les candidats bonapartistes, les citoyens perdirent l'habitude de voter pour les notables locaux, des nobles légitimistes ou orléanistes. Les campagnes s’émancipèrent ainsi des tutelles anciennes et purent ensuite voter pour les républicains. Document : Le système de la candidature officielle Lettre du sous-préfet de Fougères aux maires de son arrondissement en 1859 Monsieur le Maire, le scrutin s’ouvrira demain J’ai l’honneur de vous rappeler que vous devez l’ouvrir immédiatement après la première messe ; que vous avez sur le bureau un certain nombre de bulletins portant le nom de M. de Dalmas (candidat officiel) et pas d’autres ; qu’il est important que des personnes intelligences et sûres, munies de bulletins portant le nom de Dalmas, occupent les abords de la mairie et protègent les électeurs si bien intentionnés de votre commune contre l’erreur et le mensonge (…). Trois candidats sont en présence : M. de Dalmas, secrétaire, sous-chef de cabinet de l’Empereur, M. de Belsem de Cahmpsavin ; M. Dréo, gendre de Garnier-Pagè, fondateur de la République de 1848 (…). M. de Dalmas représente le principe du dévouement au gouvernement, à l’autorité à l’ordre et peut seul, par sa position, favoriser le développement des nombreux intérêts de l’arrondissement. M. Dréo représente la République, le socialisme, la misère (…). Faites voter en masse, M. le Maire, pour M. de Dalmas, candidat du gouvernement, et par votre conduite éclairée et patriotique, vous servirez à la fois le gouvernement de l’Empereur et l’intérêt du pays. Source : Textes et documents pour la classe n°428, p. 6. Document : Le système de la candidature officielle Électeurs de Vouzon Vous êtes appelés à venir déposer vos votes à la mairie les dimanche et lundi 31 mai et 1er juin prochains, pour nommer un député au Corps législatif. Vous n’oublierez pas tous les bienfaits dont l’Empereur a comblé notre commune à ses différents passages, secours pour les pauvres, secours pour notre église, don de la pompe à incendie. Électeurs de Vouzon, vous prouverez votre reconnaissance à l’Empereur en donnant vos voix à l’honorable M. Clary, recommandé par le Gouvernement et par les services qu’il a rendus au département. Vous n’oublierez pas qu’il vient encore de venir au secours de notre commune en obtenant pour nous une somme de deux mille francs pour notre église dont nous ne pouvions pas payer les dépenses. Électeurs de Vouzon, unissez-vous donc tous pour porter vos votes sur M. Clary qui seul représente la pensée de l’Empereur votre auguste Bienfaiteur. Électeurs de Vouzon, votre Maire compte sur votre dévouement pour le Gouvernement qui veut votre bien-être. Vouzon, le 22 mai 1863 Le Maire de Vouzon Source : René Rémond, La vie politique en France depuis 1789, tome 1 : 1789-1848, Armand Colin, 1965, p. 183. L’empereur était entouré d’une équipe disparate de ministres plus ou moins affairistes et corrompus qui lui obéissaient en tout : Persigny son ami fidèle, le banquier Fould, le juriste Rouher, l’affairiste duc de Morny. Leur enrichissement, ainsi que celui de la classe politique et de la bourgeoisie industrielle en général, les nombreuses fêtes données par l’empereur, suscitèrent de nombreuses critiques et conduisit à évoquer « la fête impériale » pour caractériser ce régime politique. La dictature se caractérisait par le maintien sous les verrous de plusieurs milliers d'opposants politiques, le contrôle très étroit de la presse, une surveillance accrue de la population par la police et la gendarmerie dont les effectifs furent augmentés. Dans l'enseignement, le port de la barbe, symbole de républicanisme, fut interdit aux instituteurs, les agrégations de philosophie et d'histoire furent supprimées en 1853 pour éviter la diffusion d'idées séditieuses. La dictature se durcit encore plus après l’attentat d’Orsini contre l’empereur à proximité de l'Opéra en 1858 qui conduisit à adopter une loi de sûreté générale très dure. Cette loi permettait de condamner sans procès une personne ayant déjà fait l'objet d'une condamnation. 430 suspects, déjà condamnés après le coup d'Etat de 1851, furent alors déportés en Algérie sans jugement. Malgré tout, la période de l’Empire autoritaire fut une période de croissance économique : les campagnes étaient prospères, les grands réseaux de chemin de fer furent construits et entraînèrent la croissance de toute l’industrie. A partir de 1853, le préfet de police de Paris, Haussmann, débuta les travaux d’urbanisme de Paris. A Brest, le bagne ferma en 1858. Les bagnards furent transférés en Guyane. Cette main-d’œuvre fut remplacée par des machines à vapeur performantes, signes de la modernisation du fonctionnement du port et de l’arsenal de Brest. Alors qu’il avait promis une ère de paix, Napoléon s’engagea dans plusieurs conflits. Entre 1854 et 1856, la France s’engagea aux côtés de l'Angleterre dans la guerre de Crimée afin de réduire l’avancée de l’influence de l’Empire russe en mer Noire et dans l’Empire ottoman, au nom de la défense des chrétiens d'Orient. Après avoir remporté une victoire sur la rivière Alma, les franco-britanniques firent le siège de la forteresse russe de Sébastopol, en Crimée. Ce siège dura près d'un an et la plus grande partie des soldats français mourut de froid et de dysenterie. Sébastopol tomba finalement en septembre 1855, et la conférence de la paix qui s'ensuivit, en 1856, fut présentée par la propagande impériale comme une grande victoire militaire et diplomatique française. En 1859, Napoléon III engagea l’armée française aux côtés du roi de Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel contre l’Autriche qui occupait encore une grande partie de l’Italie du Nord. Il aidait ainsi le roi du Piémont à réaliser l’unité de l’Italie, y compris au détriment des États du pape qui furent réduits à la ville de Rome et ses alentours. L’armée française remporta les batailles de Magenta et de Solférino et, en échange, obtint du Piémont la Savoie et le pays niçois qui intégrèrent le territoire français en 1860. D’une certaine manière, Napoléon III pouvait penser qu’il avait vengé son oncle en faisant reculer des grandes puissances de la Sainte-Alliance de 1815, la Russie en Mer Noire et l’Autriche dans le Piémont, tout en s'alliant avec l'Angleterre. Entre 1861 et 1867, il soutint les ambitions de l’archiduc autrichien Maximilien qui voulait s’emparer du trône mexicain et créer un grand empire francophile en Amérique. Mais, abandonné finalement par l'armée française, Maximilien fut fusillé par les Mexicains le 19 juin 1867. Document : Edouard Manet, L'exécution de l'empereur Maximilien, 1868. On notera une composition similaire à celle du tableau de Goya, El dos de mayo . Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edouard_Manet_022.jpg D'autre part, Napoléon III poursuivit une politique d'expansion coloniale active. Il fit moderniser la marine guerre en l'équipant de cuirassés à hélices et de navires de transport de troupe à vapeur pour augmenter les capacités d'intervention des troupes coloniales. Au cours des années 1850, la France annexa la Nouvelle-Calédonie (1853) pour y installer un bagne et y exploiter le nickel, augmenta le nombre de comptoirs commerciaux en Afrique occidentale (fondation du port de Dakar en 1857, acquisition de la côté du Gabon en 1862), bombarda Canton en 1857 et s'empara de Pékin en 1860 pour imposer des concessions aux Chinois, s'empara de la Cochinchine et du Cambodge. 4.3 L’Empire libéral (1860-1870) Les années 1860 furent une période de modernisation considérable des entreprises capitalistes en France. En 1859 fut créé le Crédit industriel et commercial (CIC), ce fut ensuite le tour du Crédit Lyonnais en 1863 puis de la Société générale en 1864. Ces banques dotées de succursales dans toute la France drainaient l’épargne populaire et furent alors capable de financer les grands projets industriels. Dans ce contexte, en 1867, furent autorisées les sociétés anonymes par actions qui marquèrent véritablement l'entrée de la France dans le capitalisme industriel et financier. Chaque actionnaire d'une société n'était responsable que des actions qu'il détenait dans cette société. En cas de faillite de la société, il n'était pas jugé responsable de le faillite ni condamné pour cela et encore moins déshonoré, comme c'était le cas jusque -là, il ne perdait que ses actions. Pourtant, Napoléon III perdit un à un ses différents soutiens. L'engagement aux côté du royaume de Piémont lui fit perdre le soutien des catholiques inquiets pour la survie des États pontificaux autour de Rome. Il perdit ensuite le soutien de la grande bourgeoisie industrielle qui avait pourtant fait de belles affaires durant les années 1850. En effet, en 1860, Napoléon III signa le traité de libre-échange avec la Grande-Bretagne, qui abaissa fortement les droits de douane entre les deux pays. Le but était de contraindre les industriels français à moderniser leur appareil industriel pour faire face à la concurrence des produits britanniques. Ce traité de commerce eut les effets escomptés, car il obligea l’industrie française à se moderniser. Mais il suscita le mécontentement de la bourgeoisie industrielle française. Perdant le soutien des catholiques conservateurs et de la bourgeoisie industrielle, il fut donc nécessaire à Napoléon III de gagner le soutien du peuple pour maintenir son pouvoir. En 1864, il légalisa le droit de grève , qui avait été aboli en 1791, en abrogeant les articles 414 et 415 du code pénal de 1810 qui interdisait toute coalition" ouvrière, afin de gagner le soutien des ouvriers. Cette mesure permit un essor des mouvements de grève. Il autorisa même la création d’une section française de l’Internationale ouvrière dirigée à Londres par Marx et Bakounine. Bien entendu, ces mesures sociales ne suscitèrent pas pour autant la sympathie des ouvriers pour ce régime ! Progressivement, lors des élections législatives, l’opposition commença à remporter de petits succès électoraux. Quelques députés orléanistes (dont Thiers) et républicains (dont Jules Favre et Emile Ollivier) furent élus au Corps législatif en 1863 et en 1867, malgré le trucage des élections par le système des candidatures officielles. Le 11 janvier 1864, Adolphe Thiers, le chef de l’opposition orléaniste au corps législatif, prononça un célèbre discours dans lequel il réclamait les cinq libertés nécessaires : la liberté individuelle (impliquant la suppression de la loi de sureté générale de 1858), la liberté de la presse, la liberté de vote (impliquant la fin des candidatures officielles) et la liberté du Corps législatif à exercer la totalité du pouvoir législatif (impliquant le retour au parlementarisme). Ce programme libéral pouvait être partagé également par les républicains modérés. En 1868, le régime de la presse fut assoupli (suppression de l’autorisation préalable, baisse du droit de timbre, assouplissement des sanctions). La libéralisation de la presse et l’expression de l’opposition au Corps législatif libérèrent la prise de parole politique hostile au Second Empire. 140 journaux furent alors créés, dont La lanterne du polémiste Henri Rochefort qui se présentait ainsi : "La France compte 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement". Mais ce journal fut interdit dès son troisième numéro. D'autres journaux vécurent la même mésaventure, ce qui montre els limites de la libéralisation de la presse. Aux élections législatives de 1869, les candidats officiels remportèrent 4,4 millions de voix et l’opposition 3,3 millions. Les républicains, derrière Gambetta, avaient adopté le "programme de Belleville" : défense du suffrage universel, respect des libertés publiques et individuelles, séparation de l'Eglise et de l'Etat, gratuité et obligation de l’école primaire, séparation de l’Église et de l’État. En janvier 1870, Napoléon III nomma le républicain modéré Émile Ollivier chef du gouvernement. Ce dernier, vilipendé par les orléanistes et les républicains qui l'accusaient de faire le jeu du pouvoir, fit évoluer l’Empire vers un régime parlementaire de type orléaniste : le Corps législatif obtenait l’initiative des lois et le Sénat devenait une chambre législative classique, sans pouvoir constituant. Ces réformes libérales furent validées par le référendum du 8 mai 1870 (82 % de oui) où seuls les républicains radicaux appelèrent à voter "non". L’Empire était consolidé et Gambetta était désespéré. Il affirma : « L’Empire est plus fort que jamais ». Cependant, les grèves se développaient depuis 1869. La plus célèbre fut celle des mineurs de La Ricamarie, à côté de Saint-Étienne, qui servit de modèle à Zola pour Germinal . L’armée tira sur les grévistes. En avril 1870, les ouvriers du Creusot firent trois semaines de grève pour revendiquer la journée de 8 heures. L'intervention de l'armée les obligea à reprendre le travail. Cette agitation sociale additionnée aux progrès électoraux des républicains inquiétait la droite bonapartiste proche de l’impératrice qui poussait l’empereur à restaurer son pouvoir personnel. Il semblerait pourtant que les réformes libérales étaient considérées comme irréversibles par Napoléon III et que ce dernier ne souhaitait pas s'engager dans une nouvelle guerre après le désastre de l'expédition mexicaine. En revanche, le chancelier Bismarck souhaitait une guerre pour accélérer l'unification de l'Allemagne. Il poussa le prince Léopold de Hohenzollern (fils du cousin du roi de Prusse) à se déclarer candidat au trône d'Espagne qui était vacant. Cette candidature était inacceptable pour la France qui se serait trouvée enserrée entre deux Etats dirigée par la famille régnante prussienne. Dans un premier temps le roi de Prusse Guillaume Ier, soucieux de ne pas déclencher une guerre avec la France, abandonna cette idée. Cependant, le chancelier Bismarck rédigea la fameuse "dépêche d'Ems" (où Guillaume Ier se trouvait en villégiature) qui durcissait la position prussienne et qui fut accueillie en France de façon très négative. Le 19 juillet 1870, la France déclara la guerre à la Prusse. L’armée française subit une série de défaites cuisantes, jusqu’à la défaite de Sedan où se trouvait Napoléon III qui fut alors fait prisonnier, le 1er septembre 1870. Dès l’annonce du désastre, le 4 septembre 1870, Gambetta, Jules Ferry, Jules Favre se rendirent à l’Hôtel-de-ville de Paris pour proclamer la République. Un Gouvernement de "défense nationale" composé de républicains modérés (Adolphe Crémieux, Jules Favre, Jules Ferry, notamment, seuls Léon Gambetta et Henri Rochefort représentaient les républicains radicaux) et présidé par le général Trochu, gouverneur militaire de Paris, fut constitué. C’est alors que les difficultés commencèrent vraiment. 5. Vers la Troisième République 5.1 Le Gouvernement de défense nationale La disparition du Second Empire laissa un vide institutionnel plus ou moins rempli par le Gouvernement de défense nationale, dirigé par le général Trochu, qui tenta tant bien qu e mal de poursuivre les combats contre les Prussiens qui occupaient le quart nord-est de la France. Le gouvernement était composé de Jules Favre (vice-présidence), Gambetta, (ministre de l'Intérieur) Ernest Picard (ministre des Finances), Adolphe Crémieux (ministre de la Justice), Jules Simon (ministre de l'Instruction publique). Jules Ferry était délégué auprès de l'administration du département de la Seine. Arago (un revenant de février 1848) était désigné maire de Paris avec Charles Floquet et Henri Brisson comme adjoints. Le 18 septembre 1870, les Prussiens atteignirent Paris et l’assiégèrent, se gardant bien d’investir la capitale, opération qui aurait risqué d’être très coûteuse en hommes. Gambetta s’échappa de Paris en ballon dirigeable pour coordonner les unités de l’armée française afin de tenter en vain de débloquer le siège de Paris. Au cours de l’hiver la situation des Parisiens assiégés devint terrible : les bombardements des Prussiens étaient fréquents, les classes populaires étaient réduites au chômage et, surtout, l’approvisionnement était insuffisant. On en vint à manger des rats et les animaux des jardins zoologiques. L’inaction du gouvernement était sévèrement critiquée. De nombreux clubs révolutionnaires organisèrent des manifestations et réclamaient la reconstitution de la Commune, à l’image de celle de 1792-1793 qui avait renversé le roi. L’armée et la garde nationale composée de volontaires parisiens tentèrent des sorties désastreuses contre les Prussiens. Le 18 janvier 1871, Guillaume Ier proclama officiellement l'Empire allemand dans la Galerie des glaces du palais de Versailles. Désormais, on ne parlait plus de la Prusse mais de l'Allemagne, qui constituait désormais un Etat-nation regroupant une grande partie des populations parlant l'allemand (sauf les populations autrichiennes). Le 28 janvier 1871 un armistice fut signé. Mais le chancelier Bismarck voulait signer un traité de paix définitif avec un gouvernement légitime et représentatif. Pour cette raison, des élections législatives eurent lieu en France le 8 février 1871. Les citoyens élurent près de 400 monarchistes et 220 républicains modérés. En fait, ils avaient voté pour la paix (souhaitée par les monarchistes) et contre la guerre (dont certains républicains étaient partisans). Le résultat des élection était paradoxal : la France était officiellement une république depuis le 4 septembre 1870, mais elle était dirigée par des monarchistes ! Réunie à Bordeaux, l’Assemblée désigna, le 17 février 1871, Thiers (député orléaniste) comme « chef du pouvoir exécutif de la République française ». Cet énoncé provisoire montre que personne n’était fixé sur la nature du régime à mettre en place. La majorité de l’assemblée souhaitait revenir à la monarchie. Document : La répartition des sièges à l'Assemblée nationale après les élections du 8 février 1871. Source : https://fr.vikidia.org/wiki/D%C3%A9buts_de_la_Troisi%C3%A8me_R%C3%A9publique#/media/File:France_Chambre_des_deputes_1871.png Le 10 mai 1871, Thiers signa le traité de paix de Francfort : la France réglait 5 milliards de francs de réparation à l’Allemagne et lui cédait l’Alsace et la Moselle. L’armée allemande occuperait le quart nord-est de la France tant que les réparations ne seraient pas réglées. Les réparations furent rapidement payées grâce à deux emprunts, ce qui permit d’attribuer à Thiers le titre de « libérateur du territoire » en 1873. Mais, entre temps, Thiers avait réglé le sort de la Commune de Paris . Document : Carte des annexions de 1871. Source : France-Allemagne. 200 ans de guerre et de passion. Les collections de l'Histoire , n°100, juillet-septembre 2023. 5.2 La Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871) Comme l'a rappelé Quentin Deluermoz dans son ouvrage magistral ( Commune (s), 1870-1871 ; Une traversée des mondes au XIXe siècle , Seuil, 2020), la Commune de Paris fut la troisième révolution du XIXe siècle en France, après celles de 1830 et de 1848. Mais elle ne fut ni aussi subite ni aussi courte que les précédentes : elle faisait suite à la défaite de l'armée française, à la proclamation de la république, et au siège très rigoureux de la capitale par l'armée prussienne. La population parisienne fut ulcérée par la signature de l’armistice du 28 janvier 1871 car elle souhaitait poursuivre le combat contre les Prussiens. Elle fut également atterrée par le résultat des élections législatives du 8 février 1871 qui avait donné une écrasante majorité aux monarchistes, alors que Paris avait élu des républicains radicaux. En outre, le retour de l'Assemblée nationale à Versailles et non pas à Paris constituait une véritable humiliation pour la capitale. Enfin, l’agitation politique était intense dans une ville industrielle avec une forte concentration d'ouvriers souvent très politisés. En février 1871, les éléments les plus politisés de la garde nationale rejoints par les membres des différents groupes révolutionnaires constituèrent un Comité central de la garde nationale qui constituait l'embryon d'un gouvernement révolutionnaire concurrent de celui de Versailles. Le rôle de la Garde nationale, composée des Parisiens en armes, par opposition à l'armée régulière fut essentiel durant la Commune : elle défendait la ville contre les Versaillais et assurait l'ordre dans Paris. Elle était également un organe de politisation très important car elle fonctionnait selon des principes démocratiques. Par exemple, les membres de la Garde nationale élisaient leurs officiers. Le 18 mars 1871, Thiers chercha à faire enlever les canons de la Garde nationale qui se trouvaient sur la butte Montmartre et qui avaient été acquis par une souscription parisienne. La foule s’y opposa, les soldats chargé d’enlever les canons se rallièrent aux Parisiens et fusillèrent les deux généraux, Lecomte et Thomas, qui leur avaient ordonné de tirer sur les Parisiens. Thiers évacua alors le gouvernement et l’armée de Paris qui se réfugièrent à Versailles, afin de préparer la reconquête militaire de la capitale. Le soir du 18 mars 1871, le Comité central de la garde nationale occupa l'Hôtel-de-Ville de Paris. Ce jour est considéré comme le premier jour de la Commune de Paris, en référence à la Commune qui avait renversé le roi en 1792. Paris se trouvait en situation révolutionnaire. Le drapeau rouge fut installé sur un grand nombre de bâtiments publics et privés. C'était une réponse au discours de Lamartine du 25 février 1848 qui avait stigmatisé le drapeau rouge pour défendre le drapeau tricolore. Le 26 mars 1871, les électeurs élurent un Conseil général de la Commune de Paris qui remplaça le Comité central de la Garde nationale. Il était composé de 79 membres installés à l'Hôtel-de-Ville de Paris, des révolutionnaires blanquistes (Delescluze) partisans de la lutte contre la bourgeoisie et l’Église, des révolutionnaires membres de l’Internationale ouvrière (Eugène Varlin, Jules Vallès) davantage préoccupés de réformes sociales, des proudhoniens soucieux de mettre en place des coopératives ouvrières, sans oublier des républicains radicaux et des nostalgiques de la Commune de 1793. Très différents, ils étaient cependant tous attachés à la république démocratique et sociale héritée de 1848. Ce régime politique fut le premier exemple historique d’une démocratie directe et d'un gouvernement de la classe ouvrière. Le Conseil général de la commune de Paris était l’émanation des différentes assemblées locales dont les élus étaient révocables par les citoyens. La population participait aux débats politiques dans les assemblées, grâce aux nombreux journaux et aux clubs politiques où s’exprimaient toutes les tendances révolutionnaires. Au cours des 72 jours d'existence da la Commune de Paris, des mesures d’avant-garde furent adoptées : la réquisition des logements vacants, la suspension des loyers (29 mars), l'élection des fonctionnaires et des juges contrôlés en permanence par leurs électeurs, la suppression de l'armée permanente remplacée par la Garde nationale dont tous les citoyens valides de 19 à 40 ans faisaient partie (30 mars), la séparation de l’Église et de l’État (2 avril), un projet d’enseignement primaire laïque, gratuit et obligatoire, la gestion des entreprises laissées vacantes par des coopératives ouvrières (16 avril), l’interdiction du travail de nuit des boulangers (20 avril). Pour reprendre la typologie de ce chapitre, ce régime était donc non libéral mais démocratique et social. Mais surtout, il s’agissait du premier gouvernement ouvrier de l’histoire caractérisé par une effervescence politique, une floraison de journaux et de clubs où la population venait débattre des questions politiques du jour. Cependant la dirigeants de la Commune n’osèrent pas s’emparer des réserves d’or de la Banque de France et n’attaquèrent pas les troupes de l’armée régulière avant que celle-ci n’eut le temps de s’organiser. Par la suite, la Garde nationale de Paris tenta des offensives souvent catastrophiques. Enfin, quelques tentatives de mise en place de Communes eurent lieu au Creusot, à Lyon, à Saint-Étienne, à Marseille, en Martinique et à Alger (la révolte des citoyens français dont certains avaient été déportés en Algérie pour des raisons politiques), qui furent écrasés par l’armée au bout de quelque jours et qui ne parvinrent pas à soutenir la Commune de Paris. En effet, Thiers, installé à Versailles, organisa la reconquête militaire de Paris. Avec l'aide des Prussiens qui libérèrent un grand nombre de soldats français prisonniers, il rassembla une armée à Versailles confiée à Mac-Mahon qui attaqua Paris dès le mois d'avril. Cette armée versaillaise parvint à entrer dans Paris le 21 mai 1871, du fait de la négligence des membres de la Garde nationale qui gardaient une porte de Paris. Du 21 au 28 mai, la « semaine sanglante » vit se dérouler une terrible guerre civile au cours de laquelle l’armée des Versailles conquit Paris d’ouest en est. Les Communards défendirent le centre et l’est de Paris en incendiant de nombreux bâtiments afin de ralentir la progression des Versaillais. Ils étigèrent de nombreuses barricades qui furent enlevées au prix de violents combats. Les prisonniers dont les mains étaient noircies par la poudre de fusil étaient la plupart du temps exécutés sur le champ. Des fusillades massives eurent lieu à l'Ecole militaire, dans les jardins du Luxembourg, etc. Le peintre Edouard Manet, plutôt favorable à la Commune, réalisa des dessins et des lithographies montrant l'atrocité des combats et des exécutions sommaires. Document : Edouard Manet, La guerre civile. Lithographie. Source : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Manet.Guerre_civile.jpg Document : Edouard Manet, La barricade. Lithographie, 1871. Source : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Manet._Barricade.jpg Les derniers combats eurent lieu dans le cimetière du Père Lachaise et les 147 combattants y furent fusillés devant ce que l’on nomme toujours « le mur des Fédérés » qui, toujours aujourd'hui, demeure l'un des grands lieux de la mémoire du mouvement ouvrier. Ces combats firent entre 5 000 et 7 000 morts, 43 000 personnes furent trainées en justice. 4 500 d'entre elles (dont Louise Michel) furent condamnées au bagne, déportées en Algérie ou en Nouvelle-Calédonie (conquise en 1853). Ces condamnations étaient un moyen de criminaliser le mouvement communard et d'en nier la dimension politique. Plusieurs milliers de Communards (Jules Vallès, Courbet...) parvinrent à s'enfuir en Angleterre ou en Suisse. Dans la continuité des journées de juin 1848, la semaine sanglante de mai 1871 fut un exemple de guerre sociale féroce, de lutte à mort entre les classes possédantes et un régime démocratique dirigé par les ouvriers. Le rêve d’une république démocratique et sociale hérité de 1848 était désormais éteint pour longtemps. Surtout, l'expérience des 72 journées de la Commune devint pour les mouvements socialiste, communiste et anarchiste, l’exemple même de ce que pourrait être le régime politique de la classe ouvrière. 5.3 La mise en place de la Troisième République A l’été 1871, la France se trouvait en plein désarroi : massacres de la Semaine sanglante, perte de l’Alsace-Lorraine et occupation d’un partie du territoire par l’armée allemande, paiement des réparations. Le régime impérial était totalement discrédité par sa défaite à Sedan, et le mouvement ouvrier et révolutionnaire était décimé à la suite de la Semaine sanglante. Trois forces politiques dominaient alors le débat politique à l’Assemblée : les légitimistes, monarchistes et hostiles aux acquis de la Révolution française, les orléanistes, dirigés par Thiers et proches de la grande bourgeoisie d’affaire, qui pouvaient renoncer à la monarchie pourvu que le régime garantisse les libertés politiques et les affaires, et les républicains modérés très hostiles à la Commune, partisans d’une république politiquement libérale mais socialement conservatrice (Jules Ferry, Jules Favre, Jules Simon). En juillet 1871, le comte de Chambord , le prétendant au trône des légitimistes sous le nom de Henri V, exilé en Autriche, annonça qu’il refusait de renoncer au drapeau blanc de la monarchie d’Ancien Régime. En refusant le drapeau tricolore, il discrédita définitivement les légitimistes et permit le rapprochement entre les orléanistes et les républicains, tous également attachés aux principes de 1789 et favorables à un régime parlementaire. Les orléanistes préféraient une république conservatrice à la monarchie de droit divin rétrograde du comte de Chambord. En conséquence, l’Assemblée vota la loi Rivet du 31 août 1871 : le « président de la République française » se trouvait « sous l’autorité » de l’Assemblée qui s’octroya le pouvoir de rédiger une constitution. Thiers devint ainsi à la fois président et chef du gouvernement, mais sous le contrôle de l’Assemblée qui l’avait élu. Le système politique de la France n’était pas encore établi et il aurait pu facilement tomber du côté de la monarchie si les légitimistes et les orléanistes avaient pu s’entendre. Mais l’entente se fit entre les orléanistes et les républicains. De fait, l’opposition essentielle n’était plus entre les monarchistes et les républicains, mais entre les partisans d’un retour à l’Ancien Régime et les partisans des principes de 1789. Cependant, les hésitations perdurèrent. Le 24 mai 1873, Thiers fut poussé à la démission par les députés monarchistes car il s’était clairement déclaré pour la république. L’Assemblée élit à sa place, comme président de la république, le maréchal Mac-Mahon , un légitimiste qui avait le sang des Algériens et des Communards sur les mains. Il fut élu pour sept ans, durée très longue et inhabituelle dans les régimes parlementaires : les monarchistes n’avaient toujours pas renoncé à instaurer un régime monarchique et ce délai de sept années leur semblait nécessaire pour trouver un nouveau prétendant au trône. Cette mesure de circonstance devint ensuite une règle constitutionnelle jusqu’à l’instauration du quinquennat à partir de 2002. La période du mandat de Mac-Mahon fut nommée l’ Ordre moral : De Broglie dirigea le cabinet ministériel et pris une série de mesures très conservatrices. La liberté de la presse fut réduite, les débits de boisson très surveillés, les fonctionnaires et les instituteurs républicains furent révoqués. De grands pèlerinages furent organisés dans une atmosphère de fièvre religieuse et, surtout, une souscription permit de construire la basilique du Sacré-Cœur sur la colline de Montmartre, précisément là ou la Commune avait débuté, afin d’expier les crimes de la Commune. Document : Portrait du maréchal Mac Mahon, président de la république https://www.vie-publique.fr/catalogue/24010-portrait-officiel-de-m-patrice-de-mac-mahon-president-de-la-republique-francaise Encart : Quelques mots sur Mac Mahon (1808-1893). Il effectua l'essentiel de sa carrière militaire en Algérie, entre 1830 et 1870, avec quelques intermèdes, participant à une "pacification" qui fit passer de 3 à 2 millions le nombre des Algériens. En 1855, lors de la guerre de Crimée, il s'empara de l'ouvrage fortifié de Malakoff, ce qui contribua à la conquête de Sébastopol. Il aurait alors prononcé son célèbre aphorisme: "J'y suis, j'y reste". Il est également célèbre pour cet autre aphorisme : "Que d'eau ! que d'eau !", devant le spectacle des inondations provoquées par la Garonne à Toulouse, le 26 juin 1875. En 1859 il contribua à la victoire de Magenta en Italie et fut fait maréchal et duc de Magenta par Napoléon III. Par son incompétence, il contribua à la défaite de Sedan en 1870 et commanda ensuite l'armée qui massacra les Communards lors de la "Semaine sanglante". Cet attachant personnage devint président de la république en 1873, en attendant une possible restauration monarchique. En attendant de trouver un prétendant au trône, il fallut organiser la répartition des pouvoirs. Cette situation politiquement floue explique qu’il ne fut pas rédigé une constitution de la Troisième République, seulement un ensemble de lois constitutionnelles résultant de rapprochements de circonstance entre orléanistes et républicains. Le 30 janvier 1875, l’ amendement Wallon voté par une voix de majorité, indiqua : « Le président de la république est élu à la majorité des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en une assemblée nationale ». La république était évoquée uniquement et subrepticement dans cette simple phrase pour caractériser le président. Cette phrase instituait un régime parlementaire bi-caméral (Sénat et Chambre des députés) dont dépendait le président. Le modèle était celui de la monarchie de juillet avec deux différences : le président remplaçait le roi et le suffrage universel ne pouvait plus être remis en cause. Une restauration monarchiste n’était toujours pas exclue : on pouvait encore remplacer le président par un roi orléaniste et instaurer une monarchie de type britannique. Cependant, l’intransigeance du comte de Chambord, attaché au drapeau blanc et à la monarchie de droit divin, finit par lasser les orléanistes qui basculèrent définitivement vers la république conservatrice garantissant à la fois le respect des principes de 1789 et le maintien de l’ordre social. Trois lois constitutionnelles successives reprirent l’amendement Wallon et fixèrent le fonctionnement de la Troisième république : la loi relative au Sénat le 24 février 1875, la loi relative à l’organisation des pouvoirs publics le 25 février (reprenant l'amendement Wallon dans son article 2) et la loi relative aux rapports entre les pouvoirs publics, le 16 juillet 1875. Ces lois fixaient une constitution de type orléaniste. Le président de la république était élu par le Sénat et la Chambre de députés pour sept ans en attendant une éventuelle restauration monarchique. Le président nommait les ministres, il avait l’initiative des lois et pouvait dissoudre la Chambre des députés avec l’accord du Sénat. La Chambre des députés (terme monarchiste qui remplace le terme "Assemblée nationale") était composée de députés élus au suffrage universel masculin pour quatre ans. Ces derniers votaient le budget et les lois. Ils pouvaient censurer le gouvernement. Le Sénat (équivalent de la chambre des pairs) était composé de 300 membres élus au suffrage indirect (par les députés, des élus des conseils municipaux et des conseils généraux) pour neuf ans. Parmi eux, 75 « sénateurs inamovibles » étaient élus à vie par la chambre des députés. Le Sénat servait à contrebalancer politiquement la chambre des députés. Cette constitution était donc d’essence monarchiste : équilibre des pouvoirs, équilibre entre suffrage universel et suffrage indirect, équilibre entre la chambre des députés et le Sénat. En effet, jusqu’ici, les constitutions républicaines supposaient une seule assemblée et le suffrage universel direct. Ce régime n’était pas d’essence républicaine, mais les républicains comptaient l’aménager par la suite. Pour y parvenir, il leur restait à conquérir les institutions. Document : la loi du 25 février 1875 relative à l'organisation des pouvoirs publics Article 1. - Le pouvoir législatif s'exerce par deux assemblées : la Chambre des députés et le Sénat. - La Chambre des Députés est nommée par le suffrage universel, dans les conditions déterminées par la loi électorale. - La composition, le mode de nomination et les attributions du Sénat seront réglés par une loi spéciale. Article 2. - Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et par la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible (Amendement Wallon du 30 janvier 1875). Article 3. - Le président de la République a l'initiative des lois, concurremment avec les membres des deux chambres. Il promulgue les lois lorsqu'elles ont été votées par les deux chambres ; il en surveille et en assure l'exécution. - Il a le droit de faire grâce ; les amnisties ne peuvent être accordées que par une loi. - Il dispose de la force armée. - Il nomme à tous les emplois civils et militaires. - Il préside aux solennités nationales ; les envoyés et les ambassadeurs des puissances étrangères sont accrédités auprès de lui. - Chacun des actes du président de la République doit être contresigné par un ministre. Article 5. - Le Président de la République peut, sur l'avis conforme du Sénat, dissoudre la Chambre des députés avant l'expiration légale de son mandat. - En ce cas, les collèges électoraux sont convoqués pour de nouvelles élections dans le délai de trois mois. Article 6. - Les ministres sont solidairement responsables devant les chambres de la politique générale du Gouvernement, et individuellement de leurs actes personnels. - Le Président de la République n'est responsable que dans le cas de haute trahison. Article 9. - Le siège du pouvoir exécutif et des deux chambres est à Versailles (article abrogé par la loi du 21 juin 1879) Source: https://www.conseil-constitutionnel.fr/les-constitutions-dans-l-histoire/constitution-de-1875-iiie-republique Document : Le fonctionnement de la Troisième république Source : https://manuelnumeriquemax.belin.education/histoire-premiere/topics/hist1-ch06-156-a_l-instauration-et-l-enracinement-d-une-republique-democratique Aux élections législatives de mars 1876, à l’issue d’une campagne électorale très active menée par Gambetta, les républicains emportèrent 360 sièges contre 160 aux monarchistes et aux bonapartistes. La république conservatrice rassurait désormais la masse des paysans. Le républicain Jules Simon devint alors le président du conseil des ministres. Document : La répartition des sièges à l'Assemblée nationale après les élections de 1876 . Source : Manuel d'histoire de première, Hatier, 2019, p. 157. Le conflit était inévitable avec le président de la république et, le 16 mai 1877 , Mac-Mahon retira sa confiance à Jules Simon qui démissionna. Mais la Chambre des députés refusa de voter la confiance au nouveau président du conseil monarchiste, De Broglie. Le 19 juin, Mac-Mahon dissout la chambre. Gambetta sillonna à nouveau la France pour mener la campagne électorale et prononça cette phrase demeurée célèbre, le 15 aout 1877 à Lille : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre ». Document : Discours de Léon Gambetta à Lille, le 15 aout 1877 Quand la seule autorité [le suffrage universel masculin] devant laquelle il faut que tous s’inclinent aura prononcé, ne croyez pas que personne soit de taille à lui tenir tête. Ne croyez pas que quand ces millions de Français, paysans, ouvriers, bourgeois, électeurs de la libre terre française, auront fait leur choix, et précisément dans les termes où la question est posée ; ne croyez pas que quand ils auront indiqué leur préférence et fait connaître leur volonté, ne croyez pas que lorsque tant de millions de français auront parlé, il y ait personne, à quelque degré de l’échelle politique ou administrative qu’il soit placé, qui puisse résister. ( Vive approbation .) Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre. ( Double salve d’applaudissements. – Bravos et cris répétés de : Vive la République ! Vive Gambetta ! ) Source : http://droitpolitique.com/publications/publication/44/discours-de-gambetta-a-lille-15-aout-1877 Aux élections législatives d’octobre 1876, les républicains remportèrent à nouveau la majorité des sièges, De Broglie dut démissionner et Mac-Mahon dut effectivement se soumettre. Désormais, plus aucun président de la Troisième république n’osa dissoudre la Chambre des députés qui devint l’institution centrale de la république. La Troisième république devint à la faveur de la crise du 16 mai un régime réellement parlementaire. Ensuite, les Républicains remportèrent toutes les élections et firent la conquête de toutes les fonctions politiques. En 1878, ils l’emportèrent dans un grand nombre de conseils municipaux. Lors du premier renouvellement du Sénat en 1879, les conseillers municipaux républicains, électeurs des sénateurs, élurent une majorité de sénateurs républicains. Face à deux assemblées républicaines, Mac-Mahon démissionna le 30 janvier 1879. Au-delà des souhaits de Gambetta, non seulement il s’était déjà soumis en 1876 mais il dut également se démettre en janvier 1879. Le républicain Jules Grévy fut alors élu président de la république. Plusieurs mesures attestèrent la victoire de la république : le gouvernement et les deux chambres quittèrent Versailles pour Paris, les condamnés de la Commune furent amnistiés et revinrent en France en 1880, la Marseillaise devint l’hymne national en 1879 et le 14 juillet devint la fête nationale en 1880. Comme le drapeau tricolore avait été adopté définitivement comme emblème en 1830 et la devise républicaine en 1848, tous les symboles actuels de la république étaient désormais acquis. Surtout, la république s'imposait dans l'espace politique et architectural avec la construction massive de mairies et d'écoles qui installaient la république au cœur des villes et des villages. Document : Léon Bonnat, Portrait de Jules Grévy (1807-1891), 1880. Paris, Musée d’Orsay Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bonnat_Portrait_of_Jules_Grevy.jpg 5.4 Les républicains au pouvoir Les années 1880-1885 furent dominées par les républicains modérés qui avaient commencé leur carrière politiques en tant qu’opposants à Napoléon III. Comme les principaux dirigeants républicains étaient Jules Ferry, Jules Grévy et Jules Simon, on parlait alors de la « République des Jules ». Ces républicains modérés étaient qualifiés d’opportunistes : ils profitèrent de toutes les opportunités pour installer progressivement la république sans provoquer de bouleversements brutaux. Ils firent voter les grandes lois libérales , dont certaines ont toujours cours aujourd’hui. La loi du 30 juin 1881 garantissait la liberté de réunion . La loi du 29 juillet 1881 garantissait la liberté d’expression (affichage, presse, etc.). Une autorisation préalable suffisait pour organiser une réunion ou publier un journal. Il était désormais possible de tout écrire dans un journal, sauf de diffamer une personne. La loi de 1884 garantissait la liberté syndicale . Il ne s’agissait pas d’une loi sociale, mais d’une loi libérale permettant aux salariés de se regrouper en tant que citoyens pour défendre leurs droits dans le cadre des institutions de la république. La loi Naquet de 1884 autorisa le divorce dans des conditions assez restrictives. Le divorce était considéré comme une garantie de la liberté individuelle car le mariage était considéré comme un contrat qui devait donc pouvoir être rompu. La révision constitutionnelle du 14 aout 1884 supprima l’institution monarchique des 75 sénateurs inamovibles et déclar a : « La forme républicaine du gouvernement ne peut faire l'objet d'une proposition de révision. Les membres des familles ayant régné sur la France sont inéligibles à la présidence de la République. " La république devenait ainsi le régime définitif de la France et la restauration monarchique n’était plus une option. Toujours en 1884, les conseils municipaux eurent le droit d’élire leur maire, sauf à Paris, inquiétant berceau de nombreuses révolutions, dirigée par le préfet de police et le préfet de la Seine, jusqu’en 1977, date de l’élection du premier maire de Paris, Jacques Chirac. Enfin, la loi de 1901 créa la liberté d’association (« associations loi 1901 ») qui est toujours en vigueur, elle aussi. La loi Camille Sée de 1880 ouvrit l’enseignement secondaire aux jeunes filles. L ’ école primaire devint gratuite en 1881, obligatoire et laïque en 1882. En 1886, la loi Goblet laïcisa le personnel enseignant des écoles primaires publiques qui devint fonctionnaire d’État en 1889. L'école obligatoire mais également le service militaire sont considérés comme des éléments de socialisation républicaine. En 1872 fut votée par l'Assemblée monarchiste de Versailles une loi qui instaurait le service militaire universel d'une durée de cinq ans. De fait, les jeunes hommes participaient à un tirage au sort. Les "mauvais numéros" étaient astreints au service militaire, mais pas les autres. La proportion de "bons" et de "mauvais" numéros dépendait des besoins de l'armée. Mais surtout, un riche qui avait tiré un "mauvais numéro" pouvait se payer un "remplaçant" (un pauvre) contre une forte somme d'argent, ce qui rendait ce service militaire socialement très inégalitaire. Cette réforme permit de porter les effectifs militaires à 500 000 hommes et le territoire se couvrit alors de casernes pour les héberger et les entrainer. En 1889, une nouvelle loi abaissa la durée du service militaire à trois ans tout en supprimant certaines exemptions (par exemple, tout titulaire du baccalauréat pouvait s'engager pour une durée de un an et éviter ainsi le tirage au sort). Cette loi est contemporaine de la loi de 1889 sur la nationalité. Cette loi fixe le droit du sol en indiquant que toute personne née sur le sol français était française et facilitait les naturalisations des étrangers vivant en France qui devaient alors effectuer le service militaire. En 1905, une loi abaissa le service militaire à deux ans et supprima le tirage au sort et toutes les exemptions. En 1913, la durée du service militaire fut portée à trois ans. Au cours de cette période, les citoyens s'acculturèrent à la pratique républicaine du suffrage universel masculin. Le vote communautaire institué lors de la Seconde république tomba progressivement en désuétude. Cependant, l'installation des isoloirs consacrant un vote libre et individuel ne fut permise que par la loi du 29 juillet 1913, alors que la question se posait depuis les années 1880. Document : Alfred Henri Bramtot, Le suffrage universel, esquisse pour la mairie des Lilas (Seine), 1889. Paris, Petit Palais. Source : https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/esquisse-pour-la-mairie-des-lilas-le-suffrage-universel#infos-principales La loi du 9 décembre 1905 instaura la séparation des Églises et de l’État . Rappelons que cette loi vise à garantir la liberté de conscience. Pour cette raison, l'Etat ne reconnait et ne subventionne plus aucun culte. La laïcité était un combat essentiel pour fonder la république contre l’Église dont le clergé restait majoritairement hostile aux principes de 1789. Enfin, la République s'imposa également par les symboles républicains qui saturèrent l'espace public et qui assurèrent, selon le mot de l'historien Maurice Agulhon, une "républicanisation du décors". Nous verrons plus loin la question des statues de Marianne. Comme nous l'indiquons dans le cours sur "L'école au temps de Jules Ferry", la construction des bâtiments scolaires à partir des années 1880, sur lesquels était inscrite la devise républicaine, participe de cette logique. Enfin, une loi de 1884 oblige les communes à se doter d'un bâtiment spécifique pour accueillir le conseil municipal de chaque commune qui ne peut plus se réunir dans la maison personnelle du maire. Parfois accolées aux écoles primaires, pour des raisons budgétaires, elles arboraient également la devise républicaine. Le bâtiment de la mairie devait désormais incarner la République installée au cœur de chaque commune. C'est pourquoi, dans les grandes villes, ces bâtiments furent d'emblée très imposants. Pourtant, la république aurait pu succomber à deux crises majeures. Au milieu des années 1880, la crise économique nommée la "grande dépression" provoqua de nombreuses grèves et l’instabilité ministérielle réduisit la confiance de nombreux citoyens envers les institutions qui semblaient fragiles. En outre, le président Jules Grévy dut démissionner en 1887 lorsque l’on apprit que son gendre profitait de sa position pour vendre très cher des décorations et notamment des légions d’honneur. Le scandale fut énorme. Au même moment, entre 1887 et 1889, le général Boulanger fédéra derrière lui à la fois la droite bonapartiste, une fraction des monarchistes et une partie de la gauche républicaine radicale. Ce général était très populaire lorsqu’il était ministre de la guerre en 1886-1887 : il fit adopter le fusil Lebel, autorisa la port de la barbe dans l’armée, remplaça les gamelles par des assiettes, autorisa les soldats à posséder des couverts, fit construire un réfectoire par caserne, refusa de faire intervenir l'armée contre les mineurs grévistes de Decazeville. Cependant, il engagea un bras de fer avec l'Allemagne en raison d'une affaire d'espionnage. Comme il avait risqué de déclencher une guerre avec l'Allemagne, il fut démis de ses fonctions par le président de la République Jules Grévy. Il passa alors à la fois pour un homme de gauche et pour un patriote convaincu, partisan d’un pouvoir fort. Il s'engagea alors dans le combat politique en se présentant à diverses élections législatives partielles. Il réclamait une révision constitutionnelle dans le sens du renforcement du pouvoir exécutif, programme qui convenait aussi bien aux bonapartistes qu’aux monarchistes légitimistes qui croyaient toujours possible de remplacer le président de la république par un monarque. Les mesures qu'il avait adoptées lorsqu'il était ministre lui attirait le soutien des républicains radicaux et de certains militants ouvriers. Il fut élu triomphalement à plusieurs élections législatives partielles. Un soir de victoire électorale, le 27 janvier 1889, il fut poussé par ses amis politiques à s’emparer de l’Élysée, ce qu’il refusa au dernier moment car il souhaitait rester dans la légalité républicaine. Risquant la prison, il se réfugia en Belgique où il se suicida finalement sur la tombe de sa maîtresse en 1891. On peut trouver cette fin politique, au choix, lamentable ou romantique. Surtout, en les conduisant à voter pour lui, il avait habitué les monarchistes à participer aux élections. Avec les bonapartistes, ces derniers finirent par former la droite républicaine. En 1892, le pape entérina cette évolution et, par l’encyclique Inter sollicitudines , il reconnut officiellement le suffrage universel et autorisa les catholiques à participer aux élections dans un cadre républicain. La république n’était plus mauvaise, c’est la laïcité qui l'était. Ce ralliement des catholiques à la république fut un événement considérable. Désormais, seule l'extrême droite catholique traditionnaliste et monarchiste légitimiste resta hostile à la République. Rappelons également que l’année 1889, qui vit la fin de l’aventure boulangiste, fut marquée par la grande exposition universelle, à l’occasion de laquelle fut construite la Tour Eiffel, qui constitua également une célébration de la République. Elle marqua à la fois la victoire des républicains contre Boulanger et le bicentenaire de la Révolution française. La même année, la loi Freyssinet de 1889 sur le service militaire instaura un service militaire réellement universel (suppression du remplacement et de l’exemption des ecclésiastiques) d'une durée de trois ans. De même la loi sur la nationalité de 1889 définit cette dernière sur la base du droit du sol car on avait besoin de soldats dans un pays à la natalité déjà déclinante. Elle contribua en effet à accorder largement la nationalité aux étrangers installés depuis au moins trois ans en France. Mais surtout, cette loi consacrait l'intégration des citoyens à l'échelle de la nation et non plus seulement à l'échelle locale. La citoyenneté républicaine reposait désormais sur deux bases : le service militaire universel masculin et le suffrage universel masculin. L’ affaire Dreyfus fut la seconde crise majeure qui faillit emporter la république. Cette affaire commença comme un affaire d’espionnage : une femme de ménage, employée par les services secrets français et travaillant à l’ambassade allemande, y trouva un bordereau contenant des secrets militaires français. Le capitaine français Alfred Dreyfus, juif alsacien, fut accusé d'avoir transmis ce bordereau aux Allemands. Il fut condamné pour trahison et déporté à l’île du Diable, en Guyane, en 1894. Le capitaine Picquart fut progressivement convaincu que le traître était en réalité un autre officier français, Esterhazy. La famille de Dreyfus convainquit Zola de l’innocence de Dreyfus et Zola écrivit le 13 janvier 1898 son fameux article « J’accuse » dans l’Aurore, le journal de Clemenceau afin de dénoncer cette erreur judiciaire. Zola fut lui-même condamné pour diffamation et dut s’exiler en Angleterre, où il mourut dans des circonstances suspectes, pour éviter la prison. L’affaire rebondit grâce à « J’accuse » et divisa profondément l’opinion publique française : les dreyfusards défendaient Dreyfus au nom des droits de l’homme, de la recherche de la vérité et de la justice ; les antidreyfusards défendaient l’honneur de l’armée, la raison d’État et étaient souvent antisémites ("Dreyfus était nécessairement coupable parce qu'il était juif"). En 1899, la révision du procès de Dreyfus condamna à nouveau Dreyfus (pour satisfaire les anti-dreyfusards) avec les circonstances atténuantes et ce dernier fut aussitôt gracié par le président de la République Loubet (pour satisfaire des dreyfusards). Dreyfus fut réhabilité en 1906. Finalement, l’affaire Dreyfus renforça la République derrière les idées des Lumières et les principes des droits de l’homme. Les forces antidreyfusardes et anti-républicaines, l’un des avatars du courant légitimiste, furent discréditées et privées pour longtemps d’une représentation politique. On peut considérer le régime de Vichy, autoritaire, antiparlementaire et antisémite, comme une revanche des antidreyfusards contre la République. 5.5 L'organisation du mouvement ouvrier Parallèlement aux crises républicaines, le mouvement ouvrier commença à s'organiser. Rappelons qu'il avait été décapité par la répression de la Commune. Un évènement majeur fut la fusillade de Fourmies dans le nord de la France, le 1er mai 1891. Depuis 1889, le 1er mai était considéré comme la journée annuelle de revendication de la journée de 8 heures de travail. A l'appel des militants socialistes, les ouvriers de l'industrie textile de Fourmies firent massivement grève pour leurs salaires mais le maire de la ville fit appel à l'armée qui tira sur les manifestants et tua neuf personnes. Cette fusillade, largement connue grâce à la presse à grand tirage, mit en évidence les deux limites de la république : son incapacité à résoudre la question sociale, son incapacité à faire participer les classes populaires à la vie politique. Le combat contre ces deux limites fut celui du mouvement socialiste mené tout d'abord par des anciens Communards. Par exemple, Jean Allemane et Edouard Vaillant fondèrent de petits partis révolutionnaires prônant la grève générale en lien avec l'action syndicale comme moyen de renverser le capitalisme. Jules Guesde, eut un rôle plus important car il fut le principal introducteur en France du marxisme et de la notion de lutte des classes. Il fonda le Parti Ouvrier Français qui obtint ses premiers succès électoraux dans le nord de la France et dans le midi. Mais la grande figure du mouvement socialiste en France fut bien évidemment Jean Jaurès, créateur du journal L'humanité en 1904, qui organisa en 1905 la création de la SFIO (Section française de l'internationale ouvrière) par le regroupement de tous les partis socialistes existants et jusque-là rivaux. Cependant ce parti demeura assez faible et plutôt minoritaire (51 députés en 1906, 103 en 1914 contre 250 députés radicaux par exemple). En effet, le mouvement syndical, incarné alors par la CGT, s'opposait au mouvement socialiste. La CGT défendait un syndicalisme révolutionnaire influencé par les anarchistes dont l'objectif était de préparer la grève générale, prélude au renversement du capitalisme. Il n'était pas question pour eux de se présenter aux élections, comme le faisaient les socialistes. En 1906, lors de son congrès d'Amiens, la CGT adopta la Charte d'Amiens qui prônait l'indépendance des syndicats par rapport aux partis politiques, c'est-à-dire la SFIO. La CGT souhaitait rester indépendante de la SFIO qu'elle soupçonnait de privilégier les élections au détriment de la préparation de la révolution ouvrière. La SFIO se distingua toutefois par son refus de participer aux gouvernements républicains considérés comme l'instrument de la bourgeoisie. C'est pourquoi quelques socialistes quittèrent bien vite la SFIO pour pouvoir participer aux gouvernements dirigés par les radicaux. Ce fut le cas notamment d'Aristide Briand. Cette opposition aux gouvernements cessa le 4 aout 1914, lors du discours de Léon Jouhaux, sur la tombe de Jean Jaurès assassiné le 31 juillet, appelant à soutenir l'entrée en guerre de la France. Les députés SFIO votèrent alors les crédits de guerre. Conclusion Ce chapitre est terriblement difficile à aborder avec des élèves de dix ans. Peut-être est-il possible de l'aborder par le biais de l'évolution des représentations de Marianne et de la République. Les lignes qui suivent s'inspirent des travaux du grand historien Maurice Agulhon qui a étudié l'évolution des représentations de Marianne au XIXe siècle. Les allégories féminines de la République coiffées d'un bonnet phrygien symbole de la liberté retrouvée apparurent en 1792. Elles illustraient des sceaux, des pièces de monnaie, des statuettes. Elles n'étaient pas officiellement appelées Marianne. C'est vraisemblablement un usage populaire qui conduisit à appeler la République Marianne, prénom issu de la contraction des deux prénoms féminins les plus usités durant la Révolution, Marie et Anne. Pour travailler avec les élèves, on pourrait commencer par le tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple (qui n'est pas une représentation de la République ni de Marianne !), pour évoquer la révolution de 1830. On pourrait étudier ensuite quelques représentations de la République. Document : Jean-François Soitoux, statue de la République, 1848 (installée seulement en 1880 place de l'Institut à Paris). Source : https://essentiels.bnf.fr/fr/societe/concevoir-les-societes/f35e776d-45ce-49c1-bd5f-484568fb922c-laicite/album/5c32493a-7732-498f-a516-27e4db6a141e-dire-et-representer-republique Cette statue gagna la concours de sculpture lancé en 1848 pour représenter la République. Pas encore appelée Marianne, elle est représentée vêtue d'une toge, à l'antique. Cette république guerrière brandit un glaive qui protège un niveau (l'égalité) et une ruche (le travail). Sa tête est ornée d'une couronne de laurier, elle-même ornée d'un étoile à quatre branches symbole de la lumière, marquant la victoire contre la monarchie. D'ailleurs, elle foule aux pieds une couronne royale peu visible ici. Sa main gauche est posée sur un faisceau républicain. Enfin, son front est ceint d'un bandeau où est inscrit : "République démocratique, 24 février". Pas de bonnet phrygien, mais une symbolique essentiellement guerrière pour marquer la victoire récente (la couronne de laurier) mais toujours fragile (le glaive n'a pas été rangé dans son fourreau) contre la monarchie de Juillet. Sous la République conservatrice puis sous le Second Empire, les symboles républicains égalitaires (bonnet phrygien, niveau, la couleur rouge) furent progressivement bannis de l'espace public. Les aigles impériales et les bustes de Napoléon III furent distribués aux préfectures et aux mairies. Lors de la Commune de 1871, la Marianne combattante, révolutionnaire, cheveux au vent, réapparut temporairement avant de sombrer lors de la Semaine sanglante, mais revint au milieu des années 1870, en portant désormais officiellement le nom de Marianne. Document : Triomphe de la République , anonyme. 1875. Musée Carnavalet. Source : https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/triomphe-de-la-republique#infos-principales La gravure intitulée Triomphe de la République , date de 1875, au moment où furent votées les lois constitutionnelles instaurant la Troisième république, dans un contexte passablement confus, quelques temps après la répression de la Commune et alors que la restauration monarchique restait une option possible. Là encore, la République, guidée et éclairée par le génie de la liberté (voir la Colonne de Juillet sur la place de la Bastille), est incarnée par une Marianne guerrière, coiffée du bonnet phrygien, l'épée dans une main et le drapeau tricolore dans l'autre, foulant du pied la couronne et le sceptre de la royauté. Au-dessus d'elle, des angelots tiennent, l'un une inscription "suffrage universel", et l'autre le texte de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Derrière elle, les citoyens (que des hommes !), représentent les différentes catégories du peuple : paysans, ouvriers, soldats. A droite, un garçon tient un livre, rappelant l'accès à l'instruction promis par la République aux enfants. Au pied du piédestal, la République met en déroute tous ses ennemis. De gauche à droite : un monarchiste tenant dans sa main un sac contenant l'argent de la liste civile, le comte de Chambord, prétendant légitimiste au trône en costume de sacre, Napoléon III et un général vaincu à Sedan, et des soldats prussiens qui viennent de quitter le territoire français. Désormais, les statues de Marianne saturent l'espace public et entrent dans les mairies. Document : Statue de la République, place de la République, Paris. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Place_de_la_R%C3%A9publique_(Paris)#/media/Fichier:A_la_Gloire_de_la_R%C3%A9publique_Fran%C3%A7aise.jpg La statue de la place de la République fut inaugurée en 1883, alors que la République était définitivement installée. La statue en bronze de 9,5 m de haut est posée sur un piédestal en pierre de 15 m de haut. L'allégorie de la République porte le bonnet phrygien et une couronne de laurier. Elle brandit de la main droite un rameau d'olivier, symbole de paix. Son épée est glissée dans un fourreau, car la victoire sur la monarchie est désormais acquise, et sa main gauche est appuyée sur une table de la loi avec l'inscription : " Droits de l'homme". Sur le piédestal figure l'emblème de la ville de Paris accompagné de l'inscription : « À la gloire de la République Française - La ville de Paris - 1883 ». Les trois statues féminines (l'une d'elles se trouve derrière la statue) symbolisent la liberté, l'égalité et la fraternité. Le lion de bronze, symbole de force, garde une urne sur laquelle est inscrit "suffrage universel". La force du lion, support de la République désormais solidement installée, renvoie au suffrage universel (masculin) et à la souveraineté nationale. Les plaques de bronze ceinturant le piédestal rappellent les évènements majeurs à l'origine de la République : 20 juin 1789 (serment du jeu de paume), 14 juillet 1789 (prise de la Bastille), 4 aout 1789 (abolition des privilèges), 14 juillet 1790 (fête de la Fédération), 11 juillet 1792 (la patrie en danger), 20 septembre 1792 (Valmy), 21 septembre 1792 (abolition de la monarchie), 29 juillet 1830 (Trois glorieuses), 4 mars 1848 (adoption du suffrage universel), 4 septembre 1870 (proclamation de la République), 14 juillet 1880 (première célébration de la fête nationale). La République est donc le point d'aboutissement de cette histoire. Document : le triomphe de la République, place de la Nation à Paris . Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_triomphe_de_la_R%C3%A9publique,_Place_de_la_Nation_Paris_Aim%C3%A9_Jules_Dalou.JPG La statue en bronze de la République érigée par Dalou sur la place de la Nation fut inaugurée en 1899 par le président de la République Emile Loubet. L'allégorie de la République porte un bonnet phrygien, sa main gauche est posée sur un faisceau républicain. Elle ne porte plus l'épée ni la couronne de laurier des Républiques guerrières antérieures, car la paix et la stabilité sont désormais assurées. Son sein dénudé symbolise la République nourricière. Elle marche sur un globe pour marquer l'universalité de la République. Elle est placée sur un char tiré par deux lions, symbolisant la force de la souveraineté nationale et celle du suffrage universel, dirigés par le génie de la liberté éclairant la route et l'humanité de son flambeau. Elle est accompagnée des allégories du Travail (le forgeron, un marteau sur l'épaule), de la Justice (une femme tenant un manteau d'hermine et la main de justice), et de la Paix (répandant des fleurs). Enfin, des enfants symbolisent l'Instruction (portant un livre et les outils des métiers du bâtiment), l'Équité (chargé d'une balance) et la Richesse (tenant une corne d'abondance). Cet ensemble symbolise réellement la triomphe de la République. Elle vient de surmonter la crise boulangiste et l'Affaire Dreyfus et semble définitivement installée et stable. C'est pourquoi on peut considérer que le sein dénudé de la République nourricière est l'exact contrepoint du glaive et de la couronne de laurier des Marianne guerrières précédentes, érigées à des moments où la République semblait encore menacée par les forces royalistes et bonapartistes.
- Sujet possible : Clovis, Charlemagne, La laïcité
Par Didier Cariou, maitre de conférences HDR en didactique de l'histoire à l'Université de Brest Composante : histoire (12 points) 1. En vous aidant de vos connaissances et du dossier documentaire, indiquez les savoirs à mobiliser dans la séquence sur « Clovis et Charlemagne ». 2. Indiquez les avantages et les inconvénients du recours aux grands hommes du passé pour faire de l’histoire à l’école primaire. 3. Proposez le plan précis d’une séquence sur « Clovis et Charlemagne » en suivant les instructions de l’extrait de la fiche éduscol (document 1). Précisez pour chaque séance, son titre, les compétences et les connaissances travaillées, ainsi que les documents que vous exploitez, en justifiant votre choix de ces derniers. 4. Proposez l’exploitation pédagogique d’un document extrait du dossier. Composante : EMC (8 points) 5. Un élève refuse d’écouter la séquence sur « Clovis et Charlemagne » en prétextant que votre enseignement n’est pas laïque. Que lui répondez-vous ? 6. Vous préparez pour la semaine suivante une séance sur l’enseignement du fait religieux en vous appuyant sur des éléments du dossier d’histoire. Présentez de façon détaillée l’argumentation et les savoirs que vous développez à l’occasion de cette séance. Document 1 : Clovis et Charlem agne, Mérovingiens et Carolingiens dans la continuité de l’empire romain (extrait de la Fiche éduscol) La question de l’héritage romain et germanique, comme celle du nouveau rôle du christianisme, peuvent être traitées à partir de la présentation des figures de Clovis et de Charlemagne. Des récits élaborés à partir de l’œuvre de Grégoire de Tours ou de celle d’Eginhard, auteur d’une Vie de Charlemagne , autour de certains épisodes (guerres, baptême de Clovis, couronnement impérial de Charlemagne), peuvent permettre, en dégageant l’histoire de la légende, une présentation concrète et accessible. La comparaison d’une carte de la France actuelle avec la carte du royaume des Francs en 511 ou de l’empire carolingien en 814 permet également de mettre en avant les différences de ces entités politiques avec la France actuelle, et d’identifier Charlemagne comme un personnage de l’histoire européenne. Document 2 : La carte de la Gaule avant et après Clovis Source : https://www.lhistoire.fr/carte/la-gaule-avant-et-après-clovis Document 3 : Le récit du baptême de Clovis par Grégoire de Tours La reine [Clotilde] fait alors venir en secret Remi, évêque de la ville de Reims, en le priant d’insinuer chez le roi la parole du salut. L’évêque l’ayant fait venir en secret commença à lui insinuer qu’il [Clovis] devait croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et abandonner les idoles qui ne peuvent lui être utiles, ni à lui, ni aux autres. Mais ce dernier lui répliquait : « Je t’ai écouté très volontiers, très saint Père, toutefois il reste une chose ; c’est que le peuple qui est sous mes ordres, ne veut pas délaisser ses dieux ; mais je vais l’entretenir conformément à ta parole. » Il se rendit donc au milieu des siens et avant même qu’il eût pris la parole, la puissance de Dieu l’ayant devancé, tout le peuple s’écria en même temps : « Les dieux mortels, nous les rejetons, pieux roi, et c’est le Dieu immortel que prêche Remi que nous sommes prêts à suivre ». Cette nouvelle est portée au prélat qui, rempli d’une grande joie, fit préparer la piscine […]. Ce fut le roi qui le premier demanda à être baptisé par le pontife. Lorsqu’il fut entré pour le baptême, le saint de Dieu [Rémi] l’interpella d’une voix éloquente en ces termes : « Sois humble, enlève tes colliers, Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ». Remi était un évêque d’une science remarquable (…). Ainsi donc le roi, ayant confessé le Dieu tout puissant dans sa Trinité, fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et oint du Saint-Chrême avec le signe de la croix du Christ. Plus de trois mille hommes de son armée furent également baptisés (…). Grégoire de Tours, Histoire des Francs , livre II, chapitre XXXI Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Clovis_Ier Document 4 : Registre inférieur des Miracles de saint-Rémi , représentant le baptême de Clovis et le miracle de la sainte ampoule . Plaque d’ivoire sculpté ornant la reliure d’un manuscrit du IXe siècle. Amiens, Musée de Picardie. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Amiens,_musée_de_Picardie,_ivoire_sculpté_(IXe_siècle)_représentant_la_vie_de_saint_Rémi_08.jpg Document 5 : Une reconstitution actuelle d’un combat entre guerriers francs Source : https://actu.fr/hauts-de-france/villeneuve-d-ascq_59009/combattants-guerriers-francs-parc-asnapio-villeneuve-dascq-dimanche-28-avril_23283757.html Document 6 : Charlemagne organise la christianisation brutale des Saxons 4. Si quelqu’un viole le saint jeune de carême par mépris pour la religion chrétienne et mange de la viande, qu’il soit puni de mort (…). 6. Si, égaré par le diable, quiconque homme ou femme s’adonne à la magie, et mange de la chair humaine, et qu’à cause de cela, il a fait rôtir cette chair, ou qu’il la donne à manger, qu’il soit puni de mort. 7. Si quelqu’un fait consumer par les flammes, selon le rite des païens, le corps d’un homme défunt, et qu’il en réduise les os en cendre, qu’il soit puni de mort. 8. Si, à l’avenir, quelqu’un de la nation saxonne demeure non baptisé, se cache et refuse le baptême, voulant rester païen, qu’il soit puni de mort. 9. Si quelqu’un offre un sacrifice humain au diable et aux démons selon la coutume païenne, qu’il soit puni de mort. 10. Si quelqu’un conspire avec les païens contre les chrétiens et qu’il persévère à être leur ennemi, qu’il soit puni de mort. Qu’il en soit de même de celui qui serait le complice de ses agissement criminels contre le roi et le peuple chrétien. Source : Premier capitulaire saxon (775-790) dans Gérard Walter (1967). Le mémorial des siècles. VIIIe siècle, les hommes. Charlemagne . Paris, Albin Michel, p. 287-290. Document 7 : Carte de l’expansion de l’Empire franc Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Francs#/media/Fichier:Frankish_Empire_481_to_814-fr.svg Document 8 : Un récit du couronnement impérial de Charlemagne à Rome, le 25 décembre 800, par le Liber Pontificalis Vint le jour de la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ et ladite basilique du bienheureux apôtre Pierre les vit tous à nouveau réunis. Alors le vénérable et auguste Pontife, de ses propres mains, le couronna d’une très précieuse couronne. Alors l’ensemble des fidèles romains, voyant combien il avait défendu et aimé la Sainte Église romaine et son vicaire, poussèrent d’une voix unanime, par la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, porteur de la clé du royaume céleste, l’acclamation : « A Charles très pieux Auguste, par Dieu couronné grand et pacifique empereur, vie et victoire ». Ceci fut dit trois fois devant la Sainte confession du bienheureux apôtre Pierre, tout en invoquant plusieurs saints, et par tous il fut constitué empereur des Romains. De suite après, le très saint évêque et pontife oignit d’huile sainte le roi Charles, son très excellent fils, ce même jour de la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Source : Liber Pontificalis, II, éd. et trad. par Mgr L. Duchesne, Paris, 1892, p. 8. [Le Liber Pontificalis est un recueil de biographies de papes compilé entre le VIe et le IXe siècle] Document 9 : Denier impérial en argent de Charlemagne. Avers : le profil imberbe, vêtu d’une toge, le front ceint de lauriers à l’image d’un empereur romain, et l'inscription « KAROLUS IMP(erator) AUG(ustus). Revers : un bâtiment religieux et l’inscription RELIGIO XPICTIANA. Cabinet des médailles , BnF , Paris. Source: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7700118m.item Document 10 : Charlemagne précise la nature des écoles religieuses 72. (…) Qu’on rassemble non seulement les fils de riches familles mais aussi les fils de conditions modeste. Qu’il y ait des écoles pour l’instruction des garçons. Que dans chaque évêché, dans chaque monastère, on enseigne les psaumes, les notes, le chant, le calcul, la grammaire et que l’on ait des livres soigneusement corrigés. Car souvent les hommes voulant prier Dieu le prient mal à cause des livres incorrects qu’ils ont entre les mains. Ne permettez pas qu’ils nuisent à vos enfants qui les lisent ou les copient. Source : Capitulaire Admonitio generalis , 23 mars 789. Textes et Documents pour la Classe n°778. Document 11 : Reconstitution du palais d’Aix la Chapelle Source : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:AixPalais.png Document 12 (au choix) : extraits du programme d’EMC, 2020 et 2024 Programme d’EMC, cycle 3, 2020 Acquérir et partager les valeurs de la République Programme d’EMC, BO du 13 juin 2024. Classe de CM2 : Vivre en république Document 13 : extraits de la charte de la laïcité 12. Les enseignements sont laïques. Afin de garantir aux élèves l'ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu'à l'étendue et à la précision des savoirs, aucun sujet n'est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme. 13. Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l'École de la République. 14. Dans les établissements scolaires publics, les règles de vie des différents espaces, précisées dans le règlement intérieur, sont respectueuses de la laïcité. Le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. 15. Par leurs réflexions et leurs activités, les élèves contribuent à faire vivre la laïcité au sein de leur établissement. Document 14 : Fiche sur l’enseignement laïque des faits religieux à l’école Proposition de corrigé Composante : histoire (12 points) 1. En vous aidant de vos connaissances et du dossier documentaire, indiquez les savoirs à mobiliser dans la séquence sur « Clovis et Charlemagne ». Document 2 : Cette carte montre l’ampleur des conquêtes de Clovis, depuis la Belgique actuelle et du nord de la Gaule, jusqu’à la moitié nord de la France, à l’Aquitaine et la Rhénanie. Ces possessions ont peu à voir avec la carte de la France actuelle. Document 3 et 4 : Ces deux documents proposent une version mythique du baptême de Clovis par l’évêque Rémi, qui se serait peut-être déroulé à Reims. La plaque d’ivoire ajoute l’épisode de la colombe du saint-Esprit qui aurait apporté l’huile sainte (le saint-Chrême) avec laquelle furent sacrés tous les rois de France, à Reims. Ce récit est destiné à faire croire que Clovis est oint et choisi par Dieu directement. Ce baptême était également destiné à gagner le soutien des élites chrétiennes gallo-romaines. Document 5 : Cette reconstitution actuelle montre que les guerriers francs étaient équipés d’un casque, d’une cote de mailles, d’un bouclier, d’un lance et d’une hache, la francisque. Document 6 : Ce document rappelle que Charlemagne a mené la conquête de la Saxe au nom de la religion chrétienne qui a justifié une véritable guerre d’extermination puisque les Saxons qui persistaient à pratiquer leur religion devaient être systématiquement mis à mort. Document 7 : Cette carte complète le document 2. Elle montre l’étendue de l’Empire de Charlemagne qui a été conquis militairement depuis le règne de Clovis. Il s’agit d’un empire (définition :) car il rassemble des peuples et des États divers. Cet empire s’étend sur la France actuelle, l’ouest de l’Allemagne actuelle et le nord de l’Italie actuelle. Document 8 : Ce texte raconte une version possible du couronnement de Charlemagne à Rome par le pape le jour de Noël 800. Le choix de cette journée vise à montrer que Charlemagne est une nouveau Jésus et qu’il a été désigné et couronné par Dieu, par l’intermédiaire du pape. Le texte rappelle également la volonté de l’empereur de se situer dans la continuité de l’Empire romain puisqu’il est couronné « empereur des Romains ». Charlemagne prétendant ainsi reconstituer l’Empire romain d’Occident. Document 9 : Ce denier montre Charlemagne en costume d’empereur romain (toge et couronne de laurier + la légende en latin : Carolus Imperator augustus ). Au revers, il invoque la religion chrétienne comme soutien de son pouvoir. Document 10 : Charlemagne a développé des écoles dans quelques endroits de l’Empire pour enseigner le latin et pour former des administrateurs mais aussi des hommes d’Église capables de recopier correctement les livres religieux et de prononcer correctement les prières. Document 11 : le plan du palais d’Aix-la-Chapelle, capitale de Charlemagne rappelle l’héritage romain (l’atrium, les termes, la basilique qui sert de salle de réception). La religion sert à légitimer son pouvoir (la chapelle). Mais son pouvoir repose également sur l’exercice de la justice (salle du tribunal). 2. Indiquez les avantages et les inconvénients du recours aux grands hommes du passé pour faire de l’histoire à l’école primaire. Les avantages : Un grand homme incarne/ donne de la chair une période ou un concept historique : Vercingétorix pour la Gaule, Louis XIV pour l’absolutisme, De Gaulle pour la Résistance ou la Cinquième république, etc. La biographie d’un grand homme est plus facile à raconter qu’une période historique complexe Les inconvénients : L’histoire des grands hommes rappelle l’histoire enseignée à l’école primaire sous la Troisième république notamment dans le manuel de Lavisse. Les grands hommes occultent les peuples et les acteurs plus modestes : envisager l’histoire du point de vue des grands hommes ne participe pas d’une éducation démocratique et égalitaire. L’histoire ne se réduit pas à l’action que quelques individus tout puissants et/ou providentiels : l’histoire n’est pas faite par les grands hommes mais par l’ensemble des sociétés humaines. Les élèves risquent de s’identifier à ces grands hommes et en faire des individus comme nous alors qu’ils vivaient à une autre époque et ne pensaient pas comme nous. En outre, certains de ces grands hommes, comme Charlemagne ou Louis XIV, ont commis de nombreuses atrocités, des guerres, etc. P ourquoi les grands hommes et pas les grandes femmes ? (Jeanne d’Arc, Olympe de Gouges, Louise Michel, Marie Curie, Rosa Luxemburg, Simone Veil, Gisèle Halimi…) 3. Proposez le plan précis d’une séquence sur « Clovis et Charlemagne » en suivant les instructions de l’extrait de la fiche éduscol (document 1). Précisez pour chaque séance, son titre, les compétences et les connaissances travaillées, ainsi que les documents que vous exploitez, en justifiant votre choix de ces derniers. Compétences : Se repérer dans le temps : construire des repères historiques Comprendre un document Pratiquer différents langages en histoire Séance 1 : Les conquêtes de Clovis La/le PE explique aux élèves qui était Clovis (le fils de Childeric, un roitelet franc venu de Germanie) et leur explique que le nom de Clovis est à l’origine du prénom Louis (prénom de nombreux rois de France) Document 2 : Les élèves repèrent le territoire franc au début du règne de Clovis et repèrent l’ampleur de tout ce qu’il a conquis (en le repassant sur la carte) Les élèves remarquent que ce territoire ne correspond pas vraiment à la France actuelle Document 5 : les élèves repèrent l’équipement des guerriers francs. Production d’écrit : qu’avons-nous appris aujourd’hui ? Séance 2 : Le baptême de Clovis Document 3 : (document difficile) la/le PE pourrait raconter ce qui est décrit dans ce texte : le rôle de Clotilde, le passage de la religion païenne (les amulettes) à la religion chrétienne (le baptême de Clovis) Document 4 : les élèves peuvent décrire la plaquette : Clovis dans le baptistère, la colombe du saint-Esprit. Ils doivent s’interroger sur la signification politique de cet épisode Production d’écrit : raconter le baptême de Clovis Séance 3 : Les conquêtes de Charlemagne Document 7 : Étude de la carte pour appréhender les différents territoires conquis par Charlemagne spécifiquement (les hachurer sur la carte) Document 8 : ce texte permet d’appréhender l’extrême violence de la conquête de la Saxe Production d’écrit : raconter les conquêtes de Charlemagne Séance 4 : Charlemagne, empereur romain et chrétien La/le PE peut raconter le couronnement de Charlemagne en insistant sur la dimension religieuse et la référence à l’empire romain (le texte n’est pas facile à étudier en classe) Document 9 : ce texte permet d’envisager la dimension religieuse et la référence à l’Empire romain Document 11 : les différentes parties du palais d’Aix-la-Chapelle : référence à l’Empire romain, dimension religieuse Production d’écrit : qu’avons-nous appris aujourd’hui ? Évaluation finale : production d’un récit long soit sur le règne de Clovis soit sur le règne de Charlemagne 4. Proposez l’exploitation pédagogique d’un document extrait du dossier. Document 9 : le denier en argent de Charlemagne Le but de cette étude : montrer aux élèves que Charlemagne se situe dans la continuité du l’Empire romain et qu’il utilise la religion pour assurer son pouvoir (voir les recommandations de la fiche éduscol) Questions posées aux élèves (et les réponses) : 1. Par quels éléments Charlemagne est-il représenté comme un empereur romain sur l’avers (sur la face) de la pièce ? Toge + couronne de laurier + inscription en latin : Karolus Imperator Augustus 2. Pourquoi se fait-il représenter comme un empereur romain ? Il s’est fait couronner empereur à Rome le jour de Noël 800 car il veut se faire passer pour celui qui a reconstitué l’empire romain d’occident après avoir conquis de nombreux territoires. 3. Quels sont les symboles religieux qui figure au revers (coté pile) de la pièce ? Une église + une croix + l’inscription Religio Xpictiana 4. Pourquoi cette référence à la religion chrétienne ? Charlemagne rappelle que tout le monde doit être chrétien et qu’il protège la religion chrétienne qui justifie son pouvoir Composante : EMC (8 points) 5. Un élève refuse d’écouter la séquence sur « Clovis et Charlemagne » en prétextant que votre enseignement n’est pas laïque. Que lui répondez-vous ? A priori, cet élève n’a pas tort : ces séquence évoque le baptême de Clovis, l’Esprit-saint, le pape,le saint-chrême, etc. Je lui réponds que la religion jouait un rôle important au Moyen Age puisqu’elle imprégnait la vie quotidienne et la vie politique. Nous cherchons donc à comprendre comment les rois et les empereurs utilisaient la religion pour faire croire aux peuples qu’ils étaient désignés par Dieu. J’essaie de faire comprendre à l’élève que la laïcité ne suppose pas de ne jamais parler de religion. En classe, nous apprenons à distinguer la science (ce que disent les historiens sur le passé) des croyances (ce que croyaient les femmes et les hommes du passé). Nous examinons de manière critique ce que croyaient les femmes et les hommes du passé. En outre, l’élève doit suivre tous les cours (charte de la laïcité). 6. Vous préparez pour la semaine suivante une séance sur l’enseignement du fait religieux en vous appuyant sur des éléments du dossier d’histoire. Présentez de façon détaillée l’argumentation et les savoirs que vous développez à l’occasion de cette séance. Comme l’explique le document 14, à l’école, on enseigne les faits religieux. (Définition de de l’enseignement des faits religieux :) Il s’agit d’aborder la religion non pas comme un ensemble de rites et de croyances, mais comme un ensemble de faits qui permettent de comprendre les sociétés du passé où la religion imprégnait toute la vie. Par exemple, on a vu dans le dossier d’histoire que la religion servait à légitimer le pouvoir monarchique. Exemple : le document 4 sur le baptême de Clovis Sommes-nous obligé de croire que la colombe du saint-Esprit a apporté la sainte-ampoule ? Nous avons le droit de le croire ou de ne pas le croire, c’est une affaire personnelle qui ne regarde personne d’autre. Dans le cadre d’un enseignement laïque, nous devons nous demander à quoi cela servait de raconter cette histoire à l’époque : pour faire croire aux femmes et aux hommes de son époque que Clovis avait été désigné par Dieu (= fonction politique de la religion). Exemple : le document 6 sur la conquête de la Saxe (réduit à deux ou trois items) Les élèves doivent voir la violence de cette christianisation : la religion païenne des Saxons est assimilée à de sorcellerie et à du cannibalisme pour mieux la réprimer. Charlemagne invoque la religion chrétienne pour justifier les massacres et la conquête de la Saxe. Débat possible : dans une société laïque, peut-on invoquer une religion pour critiquer les croyants d’autres religions ? (programme d’EMC, 2024)
- Celtes, Gaulois, Grecs et Romains
Par Didier Cariou, maître de conférence HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Bretagne Occidentale Quelques références BRUNAUX, Jean-Louis (2015). La Gaule. Une redécouverte. La documentation photographique , n° 8105. COLLECTIF (2011). Les Gaulois. Textes et documents pour la classe n°1025. COSME, Pierre (2020). L’Empire romain. La documentation photographique , n° 8136. DEMOULE, Jean-Paul (2012/2014). On a retrouvé l’histoire de France. Comment l’archéologie raconte notre passé . Rééd. Paris, Gallimard, Folio (chapitres III et IV). OLIVIER Laurent (2024). Le monde secret des Gaulois. Une nouvelle histoire de la Gaule. Flammarion. RESTARD-VAILLANT, Philippe (2014). Qui étaient vraiment les Gaulois ? Le journal du CNRS, n°246-247. En ligne : https://lejournal.cnrs.fr/articles/qui-etaient-vraiment-les-gaulois Et bien entendu, le site internet de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) : https://www.inrap.fr/actualites/recherche Mots-clés du cours Archéologie, Traces, Barbares, Culture orale, Civilisation, Age du fer, Celtes, Gaulois, Peuples, Pagus, Oppidum, Aristocratie, Assemblée, Magistrats, Espace rural, Habitat rural, Artisanat, Outils en fer, Bijoux, Religion, Druides, Temples, Urbanisation, Monnaies, Commerce, Vase de Vix, Massalia, Vin, Etain, Tonneau, Conquête de la Gaule, Jules César, Vercingétorix, Alésia, Romanisation, Vecteurs de la romanisation, Edit de Caracalla, Citoyenneté romaine, Urbanisation, Cardo/décumanus, Forum, Syncrétisme religieux, Villa, Empereur, Culte impérial, Christianisation, Persécutions des chrétiens, Édit de Constantin, Édit de Théodose, Martin de Tours, Monastère, Évêque, Diocèse, Baptistère, Basilique, Païens. Que dit le programme du CM1 ? Extrait du programme du cycle 3 (2020) Celtes, Gaulois, Grecs et Romains : quels héritages des mondes anciens ? On se centrera ensuite sur les Gaules, caractérisées par le brassage de leurs populations et les contacts entre Celtes, Gaulois et civilisations méditerranéennes. L’histoire de la colonisation romaine des Gaules ne doit pas faire oublier que la civilisation gauloise, dont on garde des traces matérielles, ne connaît pas de rupture brusque. Les apports de la romanité sont néanmoins nombreux : villes, routes, religion chrétienne (mais aussi judaïsme) en sont des exemples. Extrait de la fiche EDUSCOL : Celtes, Gaulois, Grecs et Romains : quels héritages des mondes anciens ? L’exploitation du mobilier du tombeau de la princesse celte de Vix (fin du VIe siècle avant J.-C.), l’étude de l’oppidum de Bibracte (IIe et et Ier siècles avant J.-C), tout comme les recherches récentes effectuées à Marseille pourraient être retenues par les professeurs comme objets d’étude pour témoigner de la prospérité gauloise et mettre en évidence les contacts établis entre les mondes celte et méditerranéen et l’importance des échanges. La conquête de la Gaule pourra ensuite être abordée grâce au croisement de sources différentes : extraits de la Guerre des Gaules, cartes historiques, reconstitution du siège d’Alésia suffiront à l’expliquer en dégageant la vérité historique clairement établie de la légende. Les spécificités du monde gallo-romain seront abordées à partir des nombreux vestiges qui subsistent sur le territoire et dans l’environnement des élèves, en particulier vestiges urbains témoignant du développement d’un nouveau mode de vie et de l’émergence d’une élite Ce chapitre évoque « les mondes anciens », « la civilisation gauloise », « les civilisations méditerranéennes ». Il semble donc organisé autour de la notion de civilisation . Selon le grand historien Fernand Braudel, une civilisation est située sur un espace bien délimité et peut être localisée sur une carte. Elle est caractérisée par un ensemble de traits communs aux populations qui occupent cet espace. Elles partagent des traits culturels communs, des manières de vivre, des productions matérielles et culturelles, des religions, des manières de voir le monde, des langues proches. Ces populations connaissent une organisation économique et sociale similaire. En outre, les civilisations ne sont pas étanches les unes par rapport aux autres. Elles échangent des biens matériels ou culturels, mais également des êtres humains, volontaires ou contraints. Il arrive qu’une civilisation influence ses voisines, voire les domine ou les absorbe, comme ce fut le cas pour la civilisation grecque puis la civilisation romaine à l’égard de la civilisation gauloise. Donc, une civilisation évolue, se transforme plus ou moins profondément au contact d’autres civilisations. On ne peut que se féliciter de constater que le programme de CM1 ne nous incite pas à étudier une civilisation gauloise qui serait figée, essentialisée et mythifiée. Il nous conduit au contraire à étudier « les brassages de populations » permanents durant toute la période, les contacts et les échanges avec les Grecs puis les Romains et les Germains. Ce programme s’oppose donc avec bonheur à un certain discours politique qui voudrait faire de nous les descendants des Gaulois et qui récuse la seule constante de l’histoire de France : des migrations permanentes . L’étude de ce chapitre vise donc l’étude de l’évolution d’une civilisation sur près d’un millénaire (de 500 avant notre ère à la chute de l’Empire romain en 476). Nous verrons qu’une civilisation évolue en fonction de facteurs internes, mais aussi sous l’influence des civilisations poches. L’autre intérêt de ce programme est d’inciter les professeur·es à faire travailler les élèves sur des traces : des traces archéologiques, des vestiges monumentaux, quelques textes. Ces deux chapitres constituent donc une bonne occasion de faire réfléchir les élèves à la construction du savoir historique et de les amener à comprendre que l’on sait ce que l’on sait sur le passé en cherchant des traces, en les interprétant, en les croisant les unes avec les autres. Introduction : pourquoi enseigne-t-on l’histoire des Gaulois seulement à l’école primaire ? Pour étudier les Gaulois puis les Gallo-romains, il faut oublier Astérix. Cette bande dessinée nous renseigne sur ce que l’on pensait des Gaulois dans les années 1950. Cette caricature des Gaulois chevelus et moustachus, batailleurs, braillards et mangeurs de sangliers est issue des représentations erronées qu’en ont donné les Grecs et les Romains qui voulaient faire passer les Gaulois pour des barbares. Car la plupart des textes dont nous disposons au sujet des Gaulois ont été écrits par les Grecs (Poseidonios d’Apamée qui visita la Gaule entre 101 et 91 avant notre ère, Diodore de Sicile) et les Romains (Jules César) en conformité au stéréotype du Barbare (étranger ne parlant ni le grec ni le latin). En outre, ces barbares ne s'habillaient de toges comme les Méditerranéens : les hommes portaient des braies (sortes de pantalons) et des saies (sortes de capes agrafées au niveau de l'épaule). Ces écrits, sur lesquels reposaient la plus grande partie de nos connaissances sur les Gaulois jusqu’à la fin du XXe siècle ont contribué à faire croire que les Gaulois ont été civilisés par les Romains, et à justifier ainsi la conquête romaine . Document : Une représentation des Gaulois par l'historien grec Diodore de Sicile Les Gaulois ont le corps grand, la peau humide et blanche, les cheveux blonds par nature ; mais ils s’appliquent à accroître artificiellement le caractère spécifique de leur couleur naturelle : se lavant sans cesse les cheveux avec un lait de chaux, il les relèvent des tempes vers le sommet de la tête et de la nuque, de sorte que leur aspect ressemble à celui des satyres et des pans. Car leurs cheveux s’épaississent du fait de ce traitement, au point de ne différer en rien de la crinière du cheval. Quant à la barbe, certains se la rasent, d’autres la laissent pousser modérément. Les nobles, eux, se rasent de près les joues mais laissent pousser leurs moustaches, au point que leur bouche en est cachée : aussi, lorsqu’ils mangent, leur moustache est embarrassée d’aliments et, lorsqu’ils boivent, la boisson circule à travers elle comme à travers un filtre (…). Ils ont des vêtements étonnants, des tuniques peintes en diverses couleurs et brodées, des pantalons qu’ils appellent des braies. Ils agrafent à leurs épaules des sayons rayés, épais en hier, légers en été, divisés en carreau serrés et de diverses couleurs. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, vers 30 av. J.-C. L’image des Gaulois reste ambivalente encore aujourd’hui : les Gaulois étaient des barbares mais ils étaient en même temps nos ancêtres. Ils ne peuvent donc pas être aussi barbares que les Germains, ancêtres des Allemands. L’évocation de longue date des Gaulois à l’école primaire relève de ce roman national, largement imaginaire, développé depuis le XIXe siècle, qui vise à faire croire que nous descendons de « nos ancêtres les Gaulois », plus présentables que les Francs, meilleurs candidats comme ancêtres des Français, mais un peu trop germaniques. En outre, après la défaite de l’armée française en 1870 face à l’armée prussienne, on fit passer Vercingétorix comme le héraut et le premier unificateur de la nation gauloise, elle aussi vaincue par un envahisseur. La présence des Gaulois exclusivement dans le programme du CM1 est certainement un héritage de ce roman national : cette histoire d’ancêtres barbares n’est pas très sérieuse mais il faut quand même que les petits Français sachent qu’ils sont dotés d’ancêtres très anciens et attachants. Cette ancienneté rassure sur la solidité et la profondeur des racines de la France. Au collège et au lycée, on revient aux choses sérieuse avec l’étude des seules véritables civilisations antiques, la grecque et la romaine. Évidemment, l’étude de la civilisation gauloise et de son devenir jusqu’aux migrations de la fin de l’Empire romain, est une belle occasion de faire de l’histoire. Encart : Les mots gaulois On pense souvent qu’il ne reste rien de la langue gauloise qui était une langue orale. Pourtant, les lexicographes ont repéré dans notre langue française près d’un millier de mots passés par le latin. Ces termes concernent la nature, les animaux, les pratiques agricoles et les outils. En voici quelques exemples : alouette, ambassadeur, ardoise, arpent, balai, baume, barde, bec, berceau, bille (de bois), blaireau, bouche, boue, bouleau, bouse, braguette, braie, bruyère, caillou, cervoise, chamois, chariot, charpente, charrue, chemin, chêne, combe, galet, gaspiller, gravier, if, jachère, jarret, lance, lande, lieu, marne, mine, mouton, pièce, quai, raie, ruche, sillon, suie, talus, tonne, tonneau, trogne (nez), truand, truie, valet, vassal… Nous ne disposons d’aucune source écrite en propre car les Gaulois se refusaient à pratiquer l’écriture. Leur culture était orale . Nous ignorerons à jamais la plus grande partie de leurs mode de pensée, de leur culture et de leur religion. Heureusement, les sources archéologiques sont abondantes : les tombes, les monnaies, les traces d’habitats, les vestiges urbains (Bibracte, Alésia...) et les fouilles des trois dernières décennies ont complètement renouvelé notre vision des Celtes et des Gaulois. Elles ont révélé des populations très variées, riche d’une civilisation complexe, fortement influencée par la civilisation grecque avant d’entrer dans la zone d’influence de Rome. 1. Celtes et Gaulois 1.1 Une civilisation de l’âge du fer Les Celtes étaient des populations de langue indo-européenne. Venus d’Europe centrale, ces cavaliers utilisant une longue épée à lame de fer s’infiltrèrent progressivement parmi les populations de l’âge du bronze. Leur arrivée fit passer le territoire de l’actuelle Europe de l’âge du bronze à l’ âge du fer . Ils s’installèrent dans le sud de l’actuelle Allemagne dès le IXe siècle avant notre ère et parvinrent aux rivages de l’Atlantique au Ve siècle. Puis une nouvelle vague d’immigration eut lieu à partir du Ve siècle. Suivant la localisation des premiers vestiges archéologiques qui en furent retrouvés, ces deux périodes sont nommées Hallstatt (de 800 à 500 avant notre ère) et La Tène (de 450 à 50 avant notre ère). Au cours de la première période, la société était dominée par ces cavaliers qui formaient une aristocratie guerrière qui s'enrichissait par la guerre et le pillage. Les archéologues ont retrouvé de nombreuses tombes des plus riches de ces guerriers, situées sous des tumulus de pierres. Aux côtés du défunt se trouvaient des bijoux en or, des armes et surtout des récipients à boisson, notamment pour le vin. Ces récipients rappelaient la fonction ostentatoire et de redistribution de ces riches guerriers dont le prestige venait des succès militaires mais également de leur capacité à offrir du vin et des richesses à leurs proches et à leurs clients. Ces récipients attinrent des volumes considérables. Par exemple, au début du Ve siècle, le vase de Vix, que nous évoquerons plus loin, pouvait contenir près de 1 000 litres de vin de Marseille et abreuver des centaines de convives. Les tombes les plus fastueuses appartenaient sans doute à des rois ou à des reines d'une extrême richesse. Le dépôt de telles richesses signifierait que la société était au service de ces défunts. Lors de la seconde période, celle de La Tène, ces tombes monumentales disparurent et laissèrent la place à des ensembles de sépultures familiales, beaucoup moins richement dotées. On suppose en effet que, désormais, les biens du défunt étaient redistribués à ses proches. Les archéologues supposent donc que la société dominée par de très grandes familles aristocratiques s'effondra au cours du IVe siècle, peut-être en raison d'un trop grand écart de richesse entre ces familles aristocratiques et le reste de la population. Désormais la richesse venait de l'exploitation de la terre. C'est cette société que nous étudierons dans ce chapitre. Les Celtes réalisèrent une première unification de l’Europe au Ve siècle, de l’Europe centrale jusqu’à l’Atlantique : les formes politiques, linguistiques, religieuses et sociales étaient analogues dans toute l’Europe. Cette relative homogénéité supposait des courants d’échanges très forts à l’échelle continentale, échanges favorisés par une communauté linguistique. Certes, sur un si vaste espace, tous ne parlaient pas la même langue, mais une série de langues dérivées d’une origine commune. Les civilisations de Halstatt et de La Tène Cette carte présente le territoire des civilisation s de Hallstatt et de La Tène . Le berceau du Hallstatt (- 800) est en jaune foncé, et les territoires sous son influence (- 500) sont en jaune clair. Le berceau de La Tène (- 450) est en vert foncé et les éventuels territoires sous son influence (- 50) sont en vert clair. Les territoires de quelques tribus celtes importantes sont nommés. Source : https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4003285 1.2 La géographie de la Gaule Les populations que nous appelons gauloises vécurent durant la période de la Tène, la deuxième période de l’âge du fer. Notre propos au sujet des Gaulois s’inscrit donc désormais sur une période allant de 450 à 50 avant notre ère. Les Celtes, la Gaule et les Gaulois furent des inventions des Grecs et des Romains. Le nom des Celtes vient du grec Keltoi . Les Romains ont appelé Gaulois ( Galli ) les Celtes vivant entre le Rhin, les Alpes, la Méditerranée et les Pyrénées. Cette dénomination fut attribuée par Poseidonios d’Apamée qui visita la Gaule vers – 100 avant notre ère et qui inspira très fortement la description de la Gaule par Jules César. Ces frontières « naturelles » correspondaient à peu près à l’étendue des conquêtes de Jules César. Or, les Gaulois se distinguaient peu des autres Celtes vivant outre-Rhin, les Germains. C’est pourquoi l'historien Christian Goudineau, professeur au Collège de France, considérait que les Gaulois furent une construction de Jules César. Cette invention est bien pratique puisque le territoire ainsi délimité correspond sommairement à la France, à Belgique et aux Pays-Bas actuels. Voilà pourquoi, à partir du XIXe siècle, les Gaulois purent être considérés comme nos ancêtres. En outre, l’homonymie de Gallus (Gaulois) et de gallus (le coq) attribua cet animal comme emblème aux Gaulois, ce qui ne correspond sans doute pas à la réalité historique. A l’instar de son nom, de son identité et de sa délimitation, la géographie de la Gaule fut fixée pour la postérité par César au tout début de son Commentaire sur la guerre des Gaules . Cet ouvrage est constitué de plusieurs livres rédigés en -51 avant notre ère, après la conquête et envoyés à Rome pour faire la promotion de son auteur, vainqueur de ceux qu’il présente comme de dangereux barbares, afin de rehausser son mérite. Document : La description de la Gaule par Jules César Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les institutions et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de tous ces peuples, parce qu'ils restent tout à fait étrangers à la politesse et à la civilisation de la province romaine, et que les marchands, allant rarement chez eux, ne leur portent point ce qui contribue à énerver le courage : d'ailleurs, voisins des Germains qui habitent au-delà du Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. Par la même raison, les Helvètes surpassent aussi en valeur les autres Gaulois ; car ils engagent contre les Germains des luttes presque journalières, soit qu'ils les repoussent de leur propre territoire, soit qu'ils envahissent celui de leurs ennemis. Le pays habité, comme nous l'avons dit, par les Gaulois, commence au Rhône, et est borné par la Garonne, l'Océan et les frontières des Belges ; du côté des Séquanes et des Helvètes, il va jusqu'au Rhin ; il est situé au nord. Celui des Belges commence à l'extrême frontière de la Gaule, et est borné par la partie inférieure du Rhin ; il regarde le nord et l'orient. L'Aquitaine s'étend de la Garonne aux Pyrénées, et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes d'Espagne ; elle est entre le couchant et le nord Jules César, Commentaire sur la guerre des Gaules , Livre I, 58-51 avant notre ère. Source : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/CAES/BGI.html#1 Cependant les vestiges archéologiques signalent des différences entre les populations que nous appelons gauloises et les populations germaniques. En outre, les populations vivant dans l'actuelle Aquitaine n'appartenaient pas à cet ensemble de populations . Il est toutefois possible que les Gaulois délimités par les Grecs et les Romains correspondent en fait à une réalité historique. Toujours est-il que, sur l’espace de la Gaule ainsi délimité vivaient probablement huit millions d’habitants, plus qu’en Égypte ou en l’Italie. 1.3 Une soixantaine de peuples Avant la conquête romaine de la Gaule, vers le IIe siècle avant notre ère, les Gaulois ne formaient pas une nation au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Le territoire était maillé par une mosaïque d’une centaine de peuples , de collectivités de taille très variable. César a distingué une soixantaine d’États souverains, ou de principautés, qui appelait « peuples » ou « cités ». Le terme latin le plus utile est celui de pagus (pluriel pagi ), à l’origine du mot "pays". Ces peuples entretenaient entre eux des relations parfois conflictuelles. Mais il arrivait que certains d’entre eux s’unissent en confédérations derrière un peuple plus puissant. Le pagus de chaque peuple était dominé par un ou plusieurs oppidum (ville fortifiée) dont le plus important tenait lieu de capitale. Avec la carte suivante, on remarquera que certains oppida (oppidum au pluriel) se situaient à l’emplacement de villes toujours importantes aujourd’hui. En outre, de nombreux peuples gaulois ont souvent donné leur nom à ces villes ou à des pagi . Carte de la Gaule d’après la description qu'en donne Jules César dans La Guerre des Gaules . Source : https://lejournal.cnrs.fr/articles/qui-etaient-vraiment-les-gaulois Chaque peuple était dominé par une aristocratie terrienne et militaire parfois très riche. Ces guerriers à cheval, armés de lances et de grandes épées en fer, tiraient leur prestige de la guerre et de leur munificence. Ces guerriers combattaient généralement nus mais portant des torques en or qui, peut-être, leur assuraient le soutien des dieux. Ils possédaient les terres cultivées par des hommes libres qui formaient les troupes de fantassins. Ces derniers se mettaient au service d’un aristocrate, d’un patron, dont ils devenaient les clients. En échange de leur fidélité, le patron assurait leur protection et leur subsistance. Les aristocrates assuraient leur prestige par leurs hauts-faits guerriers mais également par leur prodigalité envers leurs égaux et envers leurs clients. En bas de l’échelle sociale se situaient les esclaves. Les monarchies disparurent vraisemblablement au cours des IVe-IIIe siècle, si bien que le régime politique de ces peuples et de ces pagi devint oligarchique et peut-être parfois même démocratique. Il semblerait que certains peuples gaulois ne voulaient plus de rois. Ainsi, le père de Vercingétorix, Celtillos, avait été condamné à mort par les Arvernes pour avoir voulu rétabli la monarchie. Il en alla de même pour Orgétorix, un chef helvète, en -58 avant notre ère. Toutefois, les rois n'avaient eu traditionnellement que des prérogatives limitées. Ils incarnaient le pouvoir en vertu de leur richesse et de leur prodigalité. Ils étaient nommés pour une durée limitée par les assemblées et devaient partager leur pouvoir avec ces assemblées et les magistrats nommés par ces dernières. En effet, les membres des grandes familles aristocratiques constituaient parfois ce que César nommait un sénat, une sorte de conseil des anciens qui assistait le roi, quand il en existait un. La masse des guerriers se regroupait dans une assemblée civique qui contrebalançait l'assemblée précédente. Les membres de cette assemblée votaient les lois. Chaque année, ils élisaient un magistrat suprême, le vergobret , doté d’un pouvoir judiciaire et administratif. Ce magistrat remplaçait le roi chez les peuples qui avaient aboli la monarchie. Il avait interdiction de sortir du territoire qu’il dirigeait. Ils élisaient également un chef militaire pour conduire les opérations militaires. Son mandat durait le temps que durait la campagne militaire qu'il était chargé de diriger. Le vergobret et le chef militaire se partageaient donc le pouvoir exécutif. Enfin, nous verrons plus loin que les druides exercent un politique et judiciaire considérable. Les peuples les plus puissants constituèrent des fédérations regroupant plusieurs pagi et dotées d’une véritable administration avec un état-civil, organisant le cadastrage des terrains et la frappe monétaire. Comment purent-ils atteindre un tel degré de sophistication administrative alors que leur langue n’était pas écrite ? De fait, ils connaissaient l’alphabet grec et rédigeaient des textes en langue celtique à l’aide de cet alphabet. Autel votif en langue gauloise utilisant des caractères grecs - Première moitié du Ier siècle avant notre ère - Hôtel de Sade, Saint-Rémy-de-Provence. Source: https://www.bnf.fr/fr/agenda/ecrire-chez-les-gaulois Les historiens du XIXe siècle ont exagéré les divisions entre les peuples gaulois. Dès le IIIe siècle avant notre ère, les délégués des différents peuples prirent l’habitude de se réunir régulièrement dans des assemblées pour régler leurs différends et organiser leurs affaires communes. En outre, ces peuples partageaient une même culture matérielle et intellectuelle. 2. Une brillante civilisation 2.1 Une société rurale Avant d’aller plus loin, vous pouvez visiter ce site de l’INRAP qui résume parfaitement la question : https://www.inrap.fr/magazine/bienvenue-gaulois/ Contrairement aux affirmations des Grecs et des Romains, la Gaule n’était pas la « Gaule chevelue » ( Gallia comata ) couverte de forêts. L’archéologie aérienne a montré que l’ espace rural était largement défriché, sans doute plus qu’il ne l’est aujourd’hui. Impossible d’imaginer les Gaulois chassant les sangliers dans les forêts profondes. A partir du IIe siècle avant notre ère, l’espace rural connaissait un maillage très dense de fermes et de hameaux, comme le suggère la reconstitution de l’actuel plateau de Saclay, ci-dessous. Aquarelle du site de l’Orme-des-Merisiers à Saint-Aubin à l’époque gauloise. © Laurent Juhel. Source : https://www.inrap.fr/magazine/L-archeologie-du-plateau-de-Saclay/La-prosperite-gauloise/Un-territoire-couvert-de-fermes?&s=article232#undefined L’ habitat rural était très varié : des gros villages aux activités diversifiées alternaient avec des fermes isolées de taille variée ou des hameaux dispersés dans les champs et les pâturages. Chaque domaine rural était constituée de plusieurs bâtiments : habitat principal du maître, habitats secondaires des dépendants (libres et esclaves), étable, magasins, basse cour, granges, greniers, silos dans le sols pour le stockage des aliments. Elles étaient souvent entourées de fossés et de palissades. Proposition de restitution de la ferme de La Hubertière, à Corps-Nuds (Ille-et-Vilaine). Neuf bâtiments, habitation et annexes, s’élevaient au sein d’un enclos de 1700 m2. © Gaëtan Le Cloirec, Inrap Source : Bienvenue chez les Gaulois ! - Bienvenue chez les Gaulois - Inrap - Magazine En Europe continentale, les Gaulois logeaient dans des maison rectangulaire de grande taille (les huttes circulaires se trouvaient dans les îles britanniques). Des poteaux porteurs en bois profondément enfoncés dans le sol soutenaient la toiture, les murs étaient faits de claies sur lesquelles était appliqué du torchis, le toit était en chaume ou en roseau. Une ouverture pratiquée dans le toit laissait passer la fumée, ce qui évitait le pourrissement du chaume. Comment savons nous cela ? Il ne reste évidemment rien de ces maisons en matériau végétal. Seuls subsistent les trous des poteaux dans le sol. En fonction du diamètre et de la disposition de ces trous, les archéologues peuvent reconstituer le plan de la maison. Document : Des archéologues posent à côté de trous de poteaux de grande taille, qui supportaient vraisemblablement le toit assez lourd d’une grange Source : plan_de_la_grange_du_camp_de_sain t-symphorien._cliche_yves_menez.jpg (788×1050) (kreizyarcheo.bzh) Reconstitution d'une ferme gauloise. Archéodrome de Beaune, Merceuil, Bourgogne. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Archeodrome_Beaune_3.jpg L’espace rural était densément mis en valeur pour cultiver les céréales (blé, orge, épeautre, millet) et pour pratiquer l’élevage. Les volailles, les porcs (et pas les sangliers !) fournissaient l’essentiel de l’alimentation carnée sous forme de salaisons et de graisse animale, les bovins fournissaient le lait pour la fabrication du fromage et leur force de traction pour les labours, les moutons fournissaient la laine, les chevaux étaient surtout propriété de l’aristocratie guerrière. Tous ces animaux fournissaient un fumier abondant pour amender les terres céréalières. Encart : Le camp de Saint-Symphorien (actuelles Côtes d’Armor) Un exemple fascinant du dynamisme des campagnes gauloises est celui de l’une des plus importantes fermes mise au jour à Paule (actuel département des Côte d’Armor), en centre-Bretagne. Le cas de cette ferme – d’abord ferme isolée puis habitat princier entouré progressivement d’une petite agglomération puissamment fortifiée - occupée sans interruption de -550 à -10 avant notre ère résume l’évolution des campagnes gauloises. Ce petit oppidum, nommé "le camp de Saint-Symphorien", fut abandonné après la conquête romaine au profit de la ville nouvelle de Vorgium , l’actuelle Carhaix. Vous en trouverez une présentation illustrée et très accessible par l’archéologue qui en a dirigé les fouilles sur le site : http://bcd.bzh/becedia/fr/une-residence-de-la-noblesse-gauloise-a-paule 2. 2 Un artisanat réputé Mais surtout, les Gaulois, excellents artisans de l’âge du fer, était ingénieux. Ils inventèrent des outils en fer utilisés jusqu’au XXe siècle dans les campagnes : la bêche, la faux, la serpe, la houe, l’araire à soc de fer, la cognée, la scie… De même, chaque secteur artisanal fut doté d’outils que nous connaissons encore aujourd’hui : marteau, enclume, ciseaux, gouge, pinces, scie, etc. N’oublions pas le savon et l’invention significative des tonneaux cerclés de fer très utiles pour la conservation du vin. Les artisans fabriquaient en outre des armes en fer réputées : des épées de 1,10 mètre si sophistiquées que l’on n’est pas capable aujourd’hui d’en reproduire les technique de fabrication, des poignards de 40 cm, des casques, des cotes de maille, etc. Ils étaient également capables de fabriquer des chars à quatre roues cerclées de fer ou des chars de guerre à deux roues cerclées de fer. Après la conquête romaine, la moissonneuse fut même inventée en Gaule Belgique. Armes gauloises : casque, umbo de bouclier, épée, lances, talons, fibule Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Jean Schorman Epée courte à poignée anthropoïde Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Jean Schormans Source : Saint-Germain-en-Laye, musée d'Archéologie nationale et Domaine national de Saint-Germain-en-Laye . http://musee-archeologienationale.fr/ Torque en bronze doré , 14,8 cm de diamètre. 4e siècle avant notre ère Source : https://musees-reims.fr/fr/musee-numerique/parcours-jeunesse-32/la-parure-a-travers-l-histoire/article/torque-gaulois Le plus fascinant sans doute sont les bijoux en verre, en or ou en bronze retrouvés dans les tombes princières. Les torques, symboles de puissance étaient portés autour du cou par les guerriers et les dominants. N’oublions évidemment les vaisselles en céramique et les poteries diverses. Vaisselle en céramique retrouvée à Saint-Symphorien, à Paule (actuel département des Côtes d’Armor) Source : http://kreizyarcheo.bzh/sites-archeologiques/sites-caracteristiques/camp-de-saint-symphorien 2.3 La religion des Gaulois Trois types de personnages reliés aux divinités remplissaient un rôle essentiel dans la culture et la société gauloises. En s'accompagnant d'une lyre, les bardes chantaient les hauts faits des aristocrates auxquels ils étaient attachés mais surtout les hauts faits des puissants du passé. Ils en faisaient ainsi des personnages de légende. A l'instar des aèdes grecs, ils connaissaient des milliers de vers par cœur et entretenaient donc la mémoire du passé. De leur côté, tournés vers l'avenir, les devins, les "voyants", organisaient les sacrifices pour annoncer ce qui doit être fait. Mais les personnages les plus importants étaient les druides. Selon quelques témoignages livrés par les Grecs et les Romains, nous savons en effet que la religion était surtout l’affaire des druides (« les très voyants ») qui présidaient les cérémonies religieuses et décidaient du calendrier liturgique. Le terme « druide » est apparu dans la littérature philosophique grecque du IIIe siècle avant notre ère. Les druides étaient donc connus des Grecs qui les considéraient comme des sages, et non comme des sortes de magiciens coupeurs de gui (légende diffusée par Pline l’Ancien au 1er siècle de notre ère). Le principal témoignage écrit sur les druides est celui de Poseidonios d’Apamée qui voyagea en Gaule vers - 100 avant notre ère. Ce texte est disparu mais nous savons que Jules César le paraphrasa dans La guerre des Gaules . Document : La description des druides selon Poseidonios d’Apamée, reprise par Jules César (13) Des deux classes privilégiées, l'une est celle des druides, l'autre celle des chevaliers. Les premiers, ministres des choses divines, sont chargés des sacrifices publics et particuliers, et sont les interprètes des doctrines religieuses. Le désir de l'instruction attire auprès d'eux un grand nombre de jeunes gens qui les ont en grand honneur. Les Druides connaissent presque toutes les contestations publiques et privées. Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s'il s'élève un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent ; ils dispensent les récompenses et les peines. Si un particulier ou un homme public ne défère point à leur décision, ils lui interdisent les sacrifices ; c'est chez eux la punition la plus grave. Ceux qui encourent cette interdiction sont mis au rang des impies et des criminels, tout le monde s'éloigne d'eux, fuit leur abord et leur entretien, et craint la contagion du mal dont ils sont frappés ; tout accès en justice leur est refusé ; et ils n'ont part à aucun honneur. Tous ces druides n'ont qu'un seul chef dont l'autorité est sans bornes. À sa mort, le plus éminent en dignité lui succède ; ou, si plusieurs ont des titres égaux, l'élection a lieu par le suffrage des druides, et la place est quelquefois disputée par les armes. À une certaine époque de l'année, ils s'assemblent dans un lieu consacré sur la frontière du pays des Carnutes, qui passe pour le point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux décisions des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance dans la Bretagne, et qu'elle fut de là transportée dans la Gaule ; et aujourd'hui ceux qui veulent en avoir une connaissance plus approfondie vont ordinairement dans cette île pour s'y instruire. (14) Les druides ne vont point à la guerre et ne paient aucun des tributs imposés aux autres Gaulois ; ils sont exempts du service militaire et de toute espèce de charges. Séduits par de si grands privilèges, beaucoup de Gaulois viennent auprès d'eux de leur propre mouvement, ou y sont envoyés par leurs parents et leurs proches. Là, dit-on, ils apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt années dans cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers à l'écriture, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce me semble, deux raisons de cet usage : l'une est d'empêcher que leur science ne se répande dans le vulgaire ; et l'autre, que leurs disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire ; car il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on s'applique moins à apprendre par cœur et à exercer sa mémoire. Une croyance qu'ils cherchent surtout à établir, c'est que les âmes ne périssent point, et qu'après la mort, elles passent d'un corps dans un autre, croyance qui leur paraît singulièrement propre à inspirer le courage, en éloignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres, l'immensité de l'univers, la grandeur de la terre, la nature des choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre les sujets de leurs discussions : ils les transmettent à la jeunesse. Source : César, Guerre des Gaules , VI (ucl.ac.be) Issus de l’aristocratie, aidés par des prêtres subalternes (les vates ), ils formaient un groupe social à part. Ils étaient considérés comme les principaux médiateurs entre les hommes et les dieux. Comme leur noviciat durait une vingtaine d’années, ils possédaient un savoir très étendu dans tous les domaines : astronomie et astrologie, géométrie, science des nombres, mémorisation des textes sacrés, divination, magie, médecine... Mais leur principale fonction était de rendre la justice et de conseiller les princes car ils étaient fortement impliqués dans la vie de la cité. Ils commandaient toutes les cérémonies de leur cité et remplissaient un rôle d'intercesseurs entre les hommes et les dieux. Lorsqu’ils se rendaient à l’assemblée des Carnutes , à proximité de l’actuelle ville d’Orléans, au centre géométrique de la Gaule, ce n’était pas pour cueillir le gui mais pour régler les différends entre les peuples. Ce fait montre également que les Gaulois avaient eux-mêmes une conscience très précise de leur espace puisque ce lieu de réunion se trouvait à équidistance du Finistère, des Pyrénées, du sud des Alpes et de l’embouchure du Rhin, ce qui correspond effectivement à l’espace « gaulois » décrit par Jules César. Selon Jean-Louis Brunaux, archéologue et chercheur au CNRS, les druides étaient en fait des philosophes partageant les théories de Pythagore (580-497 avant notre ère) connues par l’intermédiaire des Grecs installés à Marseille. Ils croyaient vraisemblablement en la transmigration des âmes, ils pratiquaient l’astronomie, ils exprimaient la volonté de moraliser la vie de la cité. Ils rejetaient l’écriture pour conserver le secret de leur l’enseignement et pour éviter de le rendre accessible à des profanes qui pourraient en faire un mauvais usage. Selon eux, la connaissance se méritait, elle était transmise oralement, entre initiés qui pouvaient maintenir ainsi leur domination sur la société. Ils partageaient en outre les préventions de Platon à l'égard de l'écrit : l'écrit fixe et fige la pensée que l'on ne peut plus modifier, alors que l'oral suppose un échange permanent entre de multiples locuteurs et exprime une pensée en constante re-création. En revanche, les livres de comptes ou les inventaires, préoccupations triviales, pouvaient exister sous la forme d’écrits utilisant l’alphabet grec puis latin. En raison de cette prévention à l’égard de l’écrit, nous ignorons l’essentiel de la religion gauloise , de ses mythes, de sa cosmogonie. Seules, quelques traces archéologiques et quelques écrits grecs et latins fournissent quelques indications. Nous savons que Gaulois croyaient en l’immortalité de l’âme. Ils honoraient environ quatre cents dieux et déesses car de nombreux cultes locaux existaient sur une très vaste étendue géographique. Des cultes étaient rendu au ciel, à la terre, aux arbres, aux forêts, aux animaux. Des lacs et des sources étaient consacrés à des divinités. Cependant, les divinités les plus honorées étaient Taranis (le dieu du ciel, du tonnerre, des combats, figure solaire), Cernunnos (le dieu des forets, de la nature et du renouveau, aux cornes de cerf), Epona (la déesse des chevaux et des cavaliers), Teutatès (en fait le nom désignant le dieu tutélaire de chaque peuple). Cette statuette retrouvée à Euffigneix en 1922 figure un jeune homme imberbe portant un torque autour du cou. Son tronc est occupé par un sanglier sculpté en bas-relief. S’agit-il d’une divinité ou d’un ancêtre glorieux ? Statuette d’Euffigneix (actuelle Haute-Marne). 1er siècle avant notre ère. Calcaire, 28,5 cm de hauteur. Source : https://musee- archeologienationale.fr/collection/objet/statuette-de-divinite-deuffigneix Cette statue de Barde à la lyre retrouvée à Paule (Côtes d’Armor) en 1988, dans un fossé de la résidence aristocratique de Saint-Symphorien, figure peut-être un ancêtre puissant arborant un torque et dont on aurait voulu garder le souvenir . Source: https://www.images-archeologie.fr/Accueil/Recherche/p-13-lg0-notice-REPORTAGE-Statuettes-de-Paule.-.htm?¬ice_id=5643 Les cultes locaux et familiaux semblent avoir progressivement disparu après le Ve siècle avant notre ère au profit de cultes encadrés par les druides. Les vestiges archéologiques montrent que, dès la fin du néolithique, des cérémonies collectives avaient lieu dans des espaces consacrés entourés de fossés ou de palissades. Ces temples se multiplièrent et se complexifièrent progressivement, comme le signalent les vestiges de Gournay-sur-Aronde (département de l’Oise) découverts en 1977. Reconstitution du temple de Gournay-sur-Aronde (Oise) Source : https://jeanclaudegolvin.com/gournay-sur-aronde/ Ce lieu de culte apparut au IIIe siècle avant notre ère. Il était constitué d’un enclos sacré quadrangulaire de 50 mètres de côté, entouré par une fosse extérieure et une fosse intérieure. L'entrée, à l'est, ouvrait face au soleil levant lors du solstice d'été. Le mur et les fosses symbolisaient vraisemblablement la séparation entre le monde sacré et le monde profane. Les fosses étaient remplies de grandes quantités d’ossements de bœufs, porcs, moutons (sans doute sacrifiés lors de cérémonies religieuses et consommés sur place par les participants au culte) et de restes d’armes rouillées. Les armes prises à l’ennemi étaient en effet accrochées aux palissades du sanctuaire, en offrande aux dieux, comme en Grèce. Quand, rongées par la rouille, elles tombaient à terre, elles étaient jetées dans les fosses. L’espace central était réservé au culte. Au centre de l’enclos se trouvait un autel creusé dans le sol, vraisemblablement pour communiquer avec des divinités souterraines, et protégé par une toiture à deux pans reposant sur des colonnes. Selon Jean-Louis Brunaux, l’archéologue qui fouilla ce site, ce sanctuaire peut être considéré comme l’équivalent d’un temple grec, mais sans le caractère monumental et minéral de ce dernier. D’une certaine manière, la religion gauloise s’apparentait donc aux religions méditerranéennes. 3. Les facteurs de transformation de la civilisation gauloise avant la conquête romaine 3.1 Le début d’une société urbaine ? La société gauloise subit un ensemble de transformations majeures à partir du IIe siècle avant notre ère. Avant même la conquête de la Gaule par Jules César, de nombreuses cités se développèrent. Cette urbanisation progressive supposait un développement de la productivité agricole permettant de dégager des surplus alimentaires pour l’alimentation des cités. L’autre facteurs de développement urbain fut l’essor de la production artisanale et l’intégration progressive de l’espace de la Gaule dans les circuits commerciaux internationaux, comme nous le verrons plus loin. Cependant, ces villes ne ressemblaient aux villes méditerranéennes qui ont servi de modèle à nos propres espaces urbains. Les villes gauloises étaient composées d'un agrégat de domaine ruraux et d'habitats plus ou moins denses et séparés par des espaces ruraux non bâtis. C'est pourquoi ces villes occupaient parfois plusieurs dizaines d'hectares. Les plus importantes étaient des oppida , de vastes cités fortifiées situées sur une hauteur. Elles étaient entourées du fameux « mur gaulois » d’une hauteur de 4 mètres environ, constitué d’une armature en poutres de bois assemblées par de clous en fer de 30 cm de long, recouvertes de couches successives de pierres et de terre, et revêtu d’un parement de gros blocs de pierre sur le devant. Reconstitution d’un mur gaulois à Bibracte Source : Qui étaient vraiment les Gaulois ? | CNRS Le journal 7 Chaque oppidum abritait le centre du pouvoir politique d’un pagus . Les archéologues ont retrouvé des traces de quartiers différenciés (socialement et selon les activités), de voirie (trottoirs), et places publiques (marchés et foires, lieux de réunions politiques). Par exemple, la cité de Bibracte (capitale des Eduens), située à 27 km de l’actuelle ville d’Autun, était située sur le Mont Beuvray, à 800 mètres d’altitude. Elle était entourée d’une enceinte de remparts de 5 km de long protégeant une superficie de 135 hectares sur laquelle vivaient entre 5 000 et 10 000 habitants répartis dans plusieurs centre urbains dispersés à l'intérieur de cette enceinte. Située sur un carrefour d’échanges internationaux, elle abritait un important centre artisanal de production d’objets en métal. 3.2 Une économie ouverte aux échanges commerciaux De longue date, l’espace de la Gaule était inséré dans le réseau des échanges commerciaux internationaux. Ce réseau mettait en relation le monde méditerranéen avec l’Atlantique par la vallée de la Garonne et avec les rivages de la Manche et les îles britanniques (production d’étain pour la fabrication du bronze, alliage d’étain et de cuivre) par les vallées du Rhône et de la Seine. Ces axes étaient contrôlés, protégés et exploités depuis les forteresses gauloises Ces échanges étaient très anciens, comme l’atteste le vase retrouvé dans le tombeau de Vix , près de Châtillon-sur-Seine (actuel département de Côte-d'Or), en 1953. Nous l'avons évoqué au début de ce chapitre. Cet énorme cratère en bronze d’une hauteur de 1,64 mètre, de 208 kg et d’une contenance de 1 100 litres (le plus grand vase grec antique jamais retrouvé !), avait été fabriqué dans le Sud de l’Italie alors peuplé de Grecs et acheminé jusqu'en Bourgogne. Il pouvait contenir un mélange d’eau et de vin destiné à être servi à des centaines de convives lors de célébrations rituelles ou de fêtes. Le tombeau où il fut retrouvé était celui d’une princesse celte extraordinairement riche, inhumée vers 490 avant notre ère, parée de bijoux, allongée sur la caisse d’un char dont les roues avaient été démontées. Le cratère de Vix Torque en or de 480 g. Les extrémités figurent des pattes de lion, sur lesquelles sont installés des petits chevaux ailés Reconstitution du char d’apparat sur lequel était allongé le corps de la défunte Source : http://www.musee-vix.fr/fr/visite-collection/7#sthash.lWRbMZ1u.dpbs Nous devons également évoquer ici la fondation de Massalia (Marseille), vers 600 avant notre ère par des colons venus de la ville grecque de Phocée. Des Grecs, grands consommateurs d’étain pour la production de bronze, fréquentaient l’embouchure du Rhône par où ils pouvaient s’approvisionner en étain venu des îles britanniques. C’est pourquoi ils fondèrent l’actuelle Marseille en contrepartie d’une active collaboration commerciale mais aussi militaire des populations locales contre les pirates ligures qui, depuis leurs montagnes, gênaient le trafic commercial local. Le récit légendaire de la fondation de Marseille Source : Documentation photographique , n°8105, p. 19. Au contact des Grecs, les populations gauloises locales découvrirent des technologies et des produits nouveaux. Le principal fut sans doute le vin dont les Gaulois raffolèrent très vite. En retour, le transport de l’ étain depuis les rives de la Manche jusqu’à celles de la Méditerranée supposait des traités commerciaux entre les populations des territoires traversés par ce produit, la construction d’entrepôts, la fourniture de bêtes de somme, des relais, une protection militaire des convois, etc. Le commerce de l’étain avec Marseille accoutuma toutes ces populations à travailler ensemble et contribua à l’extension de l’influence grecque sur une partie de la Gaule, de la vallée du Rhône à la vallée de la Seine. D’autres cités furent fondées par des colons grecs sur les côtes méditerranéennes : Nice, Antibes, Agde, etc. Le IIe siècle vit une intensification des échanges commerciaux. La Gaule devint un immense marché tourné vers les rives de la Méditerranée. Les Gaulois importaient notamment des bijoux, de l’huile et surtout du vin. A partir du IIe siècle avant notre ère, le vin de Marseille fut supplanté par le vin italien. Pour répondre à la demande gauloise, la péninsule italienne se couvrit en effet de vignes et on construisit des bateaux pouvant transporter jusqu’à 1 000 amphores d’une contenance de 20 ou 25 litres de vin chacune. Les Gaulois exportaient vers les régions méditerranéennes des céréales, des salaisons, du tissu, des poteries et des esclaves. La nature des produits échangés montre donc que les campagnes gauloises étaient intégrées aux circuits commerciaux internationaux et à l’espace économique méditerranéen. Un facteur déterminant de cette intégration fut le développement d’une économie monétaire. A partir du IIIe siècle avant notre ère, les Arvernes commencèrent à frapper des monnaies imitant les statères d’or de Philippe II de Macédoine (le père d’Alexandre le Grand) ramenés de Grèce par des mercenaires gaulois. A l’avers figurait la tête d’Apollon, au revers le char avec lequel le roi Philippe II gagna la course aux jeux olympiques. Ces pièces attestent à nouveau de l’intégration de la Gaule dans la sphère culturelle du monde grec. Un statère d’or de Philippe II de Macédoine Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8499892b/f1.item Toutefois, les monnaies gauloises se distinguaient de leur modèle grec car, en vertu d’un interdit druidique, il était impossible de figurer un dieu ou un homme. Pour répondre à cette contrainte, les cités frappaient des pièces aux dessins stylisés, géométriques et parfois même abstraits. C’est le cas de cette monnaie Osisme (peuple de la pointe bretonne), enfouie un peu avant la conquête romaine. Statère en électrum retrouvé à Laniscat (département des Côtes d’Armor) Source : https://www.inrap.fr/le-tresor-gaulois-de-laniscat-cotes-d-armor-1007 Cette monnaie retrouvée en centre-Bretagne présente des similitudes évidentes avec cette monnaie des Parisii de la même époque, retrouvée à Puteaux. Statère d’or des Parisii Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tr%C3%A9sor_de_Puteaux Il semblerait que ces premières monnaies d'or remplissaient moins un rôle économique qu'un rôle symbolique et ostentatoire. En effet, la valeur de ces pièces d'or était beaucoup trop élevée pour servir aux échanges commerciaux. Ces monnaies circulaient uniquement entre les membres de l'aristocratie et servaient à régler des dettes, à payer des dots, à racheter un grave préjudice tel qu'un homicide ou à régler des dépenses ostentatoires source de prestige. Chaque peuple frappait sa monnaie qui restait à l'intérieur des limites du pagus car sa fonction était essentiellement sociale. A partir du IIe siècle, des petites pièces de monnaie divisionnaire en plomb et en bronze (pour les achats du quotidien et le paiement des taxes), et des pièces en argent et en or (pour le commerce international et les dépenses de prestige), furent frappées par tous les peuples. Cette production de monnaies différenciées atteste l’entrée progressive dans une économie monétaire. Vers -100 avant notre ère, peu après la conquête de la Narbonnaise par les Romains, les peuples de la moitié sud de la Gaule (Eduens, Bituriges, Séquanes, Santons, Pictons) adoptèrent la même unité de change en argent : leur monnaie pesait l’équivalent d’un drachme de Massalia, à savoir 1/2 dernier d’argent romain. Cette décision, qui rendait aisé l'échange des monnaies, facilita les échanges avec la monde méditerranéen et signale surtout l’intégration de l’économie de la moitié sud de la Gaule à l’aire économique du monde romain, un demi-siècle avant la conquête romaine de la Gaule. Les échanges commerciaux s’intensifièrent. L’exploration des épaves de bateaux au large de Marseille a montré que de 500 000 à un million d’amphores de 20 à 25 litres de vin arrivaient chaque année en Gaule pour abreuver les Gaulois, soit entre 125 000 à 250 000 hectolitres chaque année. Ces amphores circulaient dans toute la Gaule. Ainsi, les fouilles du camp de Saint-Symphorien à Paule (actuel département des Côtes d’Armor en centre-Bretagne) ont montré que l’aristocratie locale consommait beaucoup de vin italien dès -175 avant notre ère. Aujourd’hui, les populations de cette contrée sont plutôt réputées pour leur consommation immodérée d’une célèbre bière locale, surtout lors du deuxième week-end du mois de juillet. 3.3 Un monde en mutation Tous les indicateurs signalent que les Gaulois étaient prêts à s’intégrer au monde romain. En outre, le développement des échanges et de l’économie monétaire réduisit également l’influence des druides sur la société à partir du IIe siècle. Les intérêts matériels l’emportaient désormais sur les considérations morales et philosophiques que ces derniers voulaient imposer aux populations. Cependant, tou·tes les historien·nes ne partagent pas cette analyse et tout ne se passa pas simplement. Le développement des échanges provoqua des tensions très vives dans les sociétés gauloises aux IIe et Ier siècles. Les intérêts économiques des aristocrates guerriers et propriétaires fonciers attachés à leur liberté et favorables au statu quo s’opposaient à ceux des artisans et des commerçants, favorables au développement des échanges avec Rome, voire même à la pénétration romaine en Gaule. Ces tensions internes s’accrurent après la conquête de la Narbonnaise par les Romains. Au cours du IIe siècle avant notre ère, la manière de faire la guerre a changé. Les grands guerriers à cheval qui affrontaient en désordre les armées ennemies ont disparu. L'infanterie, composée des hommes issus des catégories moyennes, devint désormais l'élément essentiel des armées gauloise. Les cavaliers intervenaient en appui de l'infanterie. Face à César, Vercingétorix put mobiliser des armées cohérentes et disciplinées, obéissant à un commandement unifié. 4. La conquête de la Gaule par les Romains Marseille, alliée des Romains, étaient régulièrement victime des attaques des pirates ligures. Pour y mettre fin et pour s’assurer le contrôle d’une voie terrestre vers la péninsule ibérique, les Romains firent la conquête du sud de la Gaule entre 125 et 117 avant notre ère. Ils créèrent la province de la Gaule transalpine ("de l’autre côté des Alpes"), appelée aussi la province narbonnaise, du nom de sa capitale, Narbonne, fondée en 118 avant notre ère. Cette conquête accrut la dépendance commerciale de la Gaule à l’égard de Rome, comme le signale la carte suivante. L a Gaule, un espace connecté. Source : Revue L’Histoire n°439, septembre 2017. https://www.lhistoire.fr/portfolio/carte-la-gaule-un-espace-connect%C3%A9-ier%C2%A0si%C3%A8cle%C2%A0av%C2%A0j-c Nommé proconsul de la Gaule transalpine en 58 avant notre ère, Jules César devait absolument engager une campagne militaire pour faire avancer sa carrière. Fort opportunément, au même moment, les Helvètes cherchèrent à quitter le plateau suisse vers la Saintonge. Ce projet de migration de plus de 300 000 personnes risquait de déstabiliser l’équilibre politique entre les peuples d’une grande partie de la Gaule. Appelé par les Eduens, Jules César se porta à la rencontre des Helvètes, les vainquit et, ensuite, engagea la conquête de la Gaule sans aucune autorisation des autorités romaines. C'est pourquoi ses Commentaires sur la guerre des Gaules sont un ouvrage de propagande et un plaidoyer pro domo destiné à montrer au Sénat romain qu'il n'avait rien fait d'illégal. Alors que ses troupes se reposaient au pied de Bibracte, les représentants des peuples gaulois demandèrent ensuite à Jules César de les aider dans leur lutte contre le Germain Arioviste. Par la suite, durant sept années, Jules César réprima une série de rebellions contre ses alliés gaulois. De fil en aiguille, il conquit toute la Gaule, fit des incursions dans les îles britanniques, et mit en place une sorte de protectorat sur la Gaule, avec l’accord des représentants des peuples gaulois. Source : La documentation photographique , n°8105, p. 29. Ces campagnes furent atroces, ponctuées d'extermination massive des populations vaincues et qui avaient résisté aux armées romaines, afin de terroriser les populations pas encore conquises. Par exemple, en -56 avant notre ère, les Vénètes organisèrent une coalition de peuples armoricains contre les Romains. Vaincus lors d'une bataille navale, les Vénètes se rendirent. Leurs dirigeant furent exécutés et l'ensemble de la population fut réduite en esclavage. En -55, l'armée romaines extermina plus de 400 000 personnes dans les actuels Pays-Bas afin de dépeupler la rive gauche du Rhin qui devait constituer la frontière des possessions romaines. Cependant, en - 52 avant notre ère, la plupart des chefs gaulois se révoltèrent contre les Romains. L’autoritarisme de César conjugué aux profits trop réduits tirés du soutien logistique et militaire des Gaulois aux troupes romaines, provoqua le discrédit les partisans de Rome dans les assemblées des différents peuples, y compris parmi les Eduens, les plus fidèles alliés de César. Les chefs gaulois nommèrent à leur tête Vercingétorix (vers 80-46), fils du chef des Arvernes, qui avait séjourné à Rome. Ce dernier remporta la victoire de Gergovie (à coté de l'actuelle ville de Clermont-Ferrand) contre l'armée romaine. L’armée gauloise s’installa ensuite dans l’oppidum situé sur le plateau d’Alésia (actuelle Côte d’Or) avec 80 000 guerriers. Jules César en organisa le siège en faisant dresser deux lignes de fortifications continues, d’un vingtaine de kilomètres de long, l’une dirigée contre les assiégés et l‘autre dirigée vers l'extérieur, contre une éventuelle armée de secours gauloise. Vercingétorix dépêcha quelques guerriers afin de demander de l’aide aux autres peuples gaulois. Quarante-et-un peuples de toute la Gaule déléguèrent à Alésia près de 250 000 guerriers. Cette armée ne parvint pas à secourir les assiégés qui furent rapidement réduits à la famine. Vercingétorix dut se livrer et ses guerriers déposèrent les armes. Il fut égorgé à l’issue du triomphe de César à Rome, le 26 septembre 46. Ces campagnes militaires provoquèrent un grand nombre de massacres et un afflux d’esclaves à Rome tel qu’il provoqua un effondrement du cours de cette marchandise. On suppose que la Gaule comptait entre 10 et 15 millions d'habitants avant la conquête romaine. On suppose également que les campagnes de César provoquèrent environ un million de morts, soit environ 10 % de la population. Sans compter un nombre équivalent en réductions en esclavage. En outre, la Gaule fut littéralement pillée par les Romains. 5. La romanisation de la Gaule 5.1 Les vecteurs de la romanisation La notion de romanisation désigne le processus par lequel les Romains imposèrent leur civilisation aux peuples vaincus dans tout l’Empire romain. Dans le cas de la Gaule, il s’agissait plutôt d’un processus de synthèse de deux civilisations qui donna naissance à une société que l’historien Jules Michelet nomma « gallo-romaine ». Cependant, cette spécificité gallo-romaine interroge. Pourquoi ne parle-t-on pas aussi de civilisations ibérico-romaine, numido-romaine, égypto-romaine, syro-romaine, etc. ? Il s'agissait, à l'époque de Napoléon III puis de la Troisième république, de célébrer à la fois Vercingétorix en tant que premier défenseur de la nation et Jules César qui apporta la civilisation à une population arriérée. En effet, la romanisation de la Gaule est considérée comme ayant formé les racines de la France actuelle, à l’origine de la langue française, du droit romain qui fait que notre système judiciaire et juridique est très différent du système anglophone, de l'attachement au rôle central de l’État, etc. Selon l'historien Laurent Olivier, le mythe gallo-romain servait à justifier, par analogie, aux XIXe et XXe siècles, l'entreprise coloniale qui était présentée comme l'apport de la civilisation occidentale aux populations africaines et asiatiques "arriérées". Les vecteurs de la romanisation furent multiples. Bien avant la conquête de la Gaule, comme nous l'avons vu plus haut, les marchands romains qui commerçaient avec une grande partie de la Gaule inclurent les Gaulois dans l’espace économique romain et leur donnèrent le goût des produits de consommation méditerranéens. Les légionnaires installés en Gaule furent également des vecteurs de la romanisation. Au lendemain de la conquête, des terres confisquées aux vaincus furent attribuées à des légionnaires qui constituèrent ainsi des colonies, des villes nouvelles chargées chacune de contrôler une population gauloise. Par exemple, César offrit Narbonne, Fréjus, Bézier et Arles à quatre légions. Une fois leur service militaire achevé, les soldats s’installaient en effet dans des cités, colonies romaines. Par exemple, les emblèmes de la ville de Nîmes sont encore aujourd'hui le crocodile et le palmier, car les premiers légionnaires installés dans la cité avaient servi auparavant en Égypte. Par la suite, de nombreuses colonies romaines furent construites sur tous les points stratégiques du territoire. La plus importante d'entre elles fut Lugdunum (Lyon, capitale des Gaules fondée en -43 avant notre ère), au confluent de la haute vallée du Rhône (vers les Alpes du Nord) et de la Saône (vers le bassin parisien). Les légionnaires construisirent un dense réseau de voies romaines souvent rectilignes, rayonnant à partir de Lugdunum vers l’Atlantique, la Manche et la Germanie. La fonction des voies romaines était d’abord militaire, elles permettaient le déplacement rapide des légions dans toute la Gaule. Elles étaient jalonnées de relais pour se restaurer, se reposer et changer d’attelage. Elles devinrent ensuite des axes commerciaux. Des bornes milliaires signalaient chaque mille (unité de mesure) le long des routes. Borne miliaire placée à côté de la fontaine de la Trinité à Plouzané (Finistère). Vestige de l’ancienne voie romaine reliant Brest au Conquet (coll. part.) Ces anciens légionnaires et un certain nombre d’administrateurs romains contribuèrent à diffuser la langue latine, et de nouvelles pratiques alimentaires (moins de viandes, plus de fruits et de légumes, moins de mets bouillis et mijotés, plus d’huile d’olive, de fritures, de sauces, d’épices et d’aromates) auprès de la majorité de la population gauloise. Ce mouvement s’accompagna de l’acclimatation de plantes méditerranéennes (pêcher, cerisier, noyer, vigne, châtaigner...). Document : A Troyes, un site du début de l'ère chrétienne montre la romanisation du nord de la Gaule LE MONDE | 13.09.2007 Par Stéphane Foucart Troyes est bâtie sur un marais. Une chance, selon les chercheurs qui se réunissaient, mardi 11 septembre, pour tirer le bilan des fouilles archéologiques préventives menées entre 2004 et 2006 au cœur de la capitale historique de la Champagne. Très humide, peu acide, le sous-sol du centre-ville a en effet permis la conservation, dans un état exceptionnel, de nombreux objets de bois du début de l'ère chrétienne. Des déchets alimentaires ont également été préservés. Ils offrent aux chercheurs une fenêtre d'observation inédite sur la romanisation du nord de la Gaule, peu de temps après sa conquête par Jules César, en 52 avant J.-C. "Nous datons le début de l'occupation du site autour de 10 avant notre ère. L'habitat de la zone fouillée (environ 2 500 m2) était alors constitué de bâtiments à structure de bois, dont on peut penser qu'ils devaient être le lieu d'une activité artisanale" , explique Philippe Kuchler, archéologue à l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), responsable des fouilles. Un changement radical apparaît aux alentours de l'an 30 de notre ère avec, explique le chercheur, "l'assainissement du terrain grâce à un remblai de graviers" . La voirie se développe alors. Les premiers édifices de pierre apparaissent (…). DU VIN POUR LA LÉGION Une de ces légions a-t-elle stationné, au milieu du Ier siècle de l'ère chrétienne, dans la région ? La découverte d'un tonneau, recyclé en cuvelage de puits, le suggère. "L'étude du bois montre qu'il s'agit de sapin, que celui-ci a poussé en montagne et qu'il a été abattu vers 47 de notre ère" , raconte Philippe Kuchler. L'analyse est cohérente avec l'étude typologique de l'objet, selon laquelle ce type de tonneau était produit dans la région lyonnaise et servait au transport d'environ une tonne de "vin piqué" ( acetum ), base de la boisson des soldats romains. "Il n'est pas absurde de penser que ce tonneau a pu "suivre" une légion venant du sud de la Gaule pour être ensuite abandonné, vide, sur le site , estime l'archéologue. Cela n'est pas anodin, car nous savons que l'implantation des légions a été, dans certaines régions, l'un des principaux vecteurs de romanisation." D'autres indices exhumés sur le site suggèrent que certaines formes de cette romanisation sont arrivées très tôt. Dans les fosses à déchets, explique la paléobotaniste Véronique Matterne, "des légumes, des fruits ou des aromates originaires de la sphère méditerranéenne ont été retrouvés : pois chiches, coriandre, figues ou fenouil, etc." (…). Source : http://www.lemonde.fr/planete/article/2007/09/13/a-troyes-un-site-du-debut-de-l-ere-chretienne-montre-la-romanisation-du-nord-de-la-gaule_954697_3244.html#eV1YPfDdssFE6pHR.99 Ces mesures ne suffisaient pas. Les druides survivants furent dépossédés de leurs fonctions car ils risquaient d'être les vecteurs d'une résistance à l'ordre romain. Sous prétexte qu'ils se livraient à des sacrifices humains Auguste interdit aux citoyens romains de les consulter, si bien que les druides disparurent assez vite. Ce type de calomnie est toujours payant... En -27 avant notre ère, Auguste décida d'organiser le recensement de la population gauloise. L'objectif était de rationaliser les prélèvements sur la population gauloise, si bien que les impôts passèrent peut-être du simple au double. Les Gaulois étaient toujours considérés comme des étrangers (pérégrins) dépourvus de droits. Ces prélèvements fiscaux servaient à financer l'administration, à entretenir les troupes stationnée en Gaule, à financer la construction des voies romaines mais aussi à enrichir les administrateurs romains et les derniers aristocrates gaulois. Les élites gauloises furent également des vecteurs de la romanisation. En effet, Les Romains ne disposaient pas des moyens humains d’administrer directement l’Empire. Ils confièrent progressivement l’administration des cités aux élites gauloises qui trouvèrent ainsi le moyen de maintenir leur rang social. Ces élites adoptèrent le style de vie des Romains (nom, langue, alimentation, habillement) qui se diffusa ensuite aux couches populaires. L’exercice des magistratures dans les cités leur permit progressivement d’accéder à la citoyenneté romaine qui conférait des avantages juridiques (droits politiques, droit de faire du commerce, d’ester en justice) et fiscaux (exemption fiscale sauf pour l’impôt foncier). En effet, les cités devaient s'acquitter de deux types d'impôts, l'impôt foncier ( jugatio ) et l'impôt personnel ou capitation ( capitatio ). C'est pourquoi les Romains réalisaient régulièrement des recensements et vérifiaient l'état du cadastre. En 212, l’édit de l’empereur Caracalla attribua la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire. Cette mesure, peu étonnante pour les contemporains habitués à intégrer les populations locales dans la communauté de l’Empire, est absolument essentielle pour nous. En effet, la plupart des empires ayant existé au cours de l’histoire humaine juxtaposaient des populations diverses, reconnues et maintenues dans leur diversité. A l'inverse, l’Empire romain créa par cette mesure une seule catégorie de citoyens, avec des droits égaux, d’un bout à l’autre de l’Empire. Cette conception de la citoyenneté universelle est celle qui prévalut dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et dans notre définition de la citoyenneté française, avant les détricotages de cette dernière depuis les années 1990 sous la pression des préjugés xénophobes. 5.2 L’urbanisation, principal vecteur de la romanisation Entre -16 et -13 avant notre ère, l’empereur Auguste découpa la Gaule en quatre provinces : Narbonnaise, Aquitaine, Celtique et Belgique. La capitale de ces provinces fut Lyon , qui avait été fondée en -43 avant notre ère. Les quatre Gaule furent divisées en 80 cités (ou pagi ) environ. Chaque cité (au sens grec et latin du terme : une entité politique) correspondait à peu près au pagus de chaque ancien peuple gaulois, et était dotée d’une capitale. Dans certains cas, l’ancienne capitale gauloise fut maintenue, dans d’autres cas, une nouvelle capitale fut créée. Par exemple, l’oppidum de Bibracte situé sur le Mont Beuvray fut abandonné au profit de la nouvelle cité Augustodunum (Autun) dans la plaine. En effet, avec la paix romaine, les anciennes forteresses situées sur des hauteurs présentaient plus d’inconvénients que d’avantages. Les nouvelles capitales furent installée sur des sites de carrefour et le long de voies de communications : Lugdunum (Lyon), Lutèce (Paris), Cenabum (Orléans), Caesarodunum (Tours), Vorgium (Carhaix), etc. Les villes nouvelles étaient construites selon un modèle romain unique. Il en alla de même lors de l’agrandissement des anciennes cités gauloises. Ces villes étaient organisées selon un plan hippodamien (des rues rectilignes se croisant à angle droit). Les deux axes principaux des villes étaient le Cardo (axe nord-sud) et le Decumanus (axe est-ouest), suivant le modèle des camps romains. Au croisement de ces deux axes, au centre de la ville, se tenait la place quadrangulaire du forum où se trouvaient les principaux temples, et notamment le temple dédié au culte impérial, les services administratifs hébergés dans la basilique, la curie du sénat local, les commerces. Reconstitution de la Lutèce antique . L’actuelle rue Saint-Jacques constitue le décumanus majeur. Le forum est visible approximativement au croisement des actuelles rue Saint-Jacques et rue Cujas. Source : https://archeologie.culture.fr/fr/a-propos/paris-antique Reconstitution du forum de Lutèce situé au croisement des actuelles rues Saint-Jacques et Cujas. © J.-C. Golvin. Source : https://www.inrap.fr/occupations-habitats-logements-pendant-l-antiquite-gallo-romaine-10247 La voirie était élaborée, avec des trottoirs, des égouts, une adduction d’eau, venue parfois de très loin grâce à des canalisations et des aqueducs (par exemple le Pont du Gard pour Nîmes) qui alimentaient les fontaines publiques. Les quartiers étaient distingués selon leur fonction (habitat collectif, commerces, artisanat). Des bâtiments monumentaux ostentatoires mais utiles à la vie collective étaient financés par les élites locales (les évergètes ) qui y gagnaient encore davantage de prestige : les thermes (thermes de Cluny à Paris), les fontaines, les théâtres (à Orange), les amphithéâtres (à Arles), les cirques (à Nîmes, à Arles), les temples (la Maison carrée de Nîmes), les arcs de triomphe (à Orange, Saintes, Reims, etc.). Cet urbanisme contribua à diffuser le mode de vie romain dans toute la Gaule. Maquette d’Arles sous l’Empire romain. Musée de l’Arles antique. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mus%C3%A9e_de_l%27Arles_antique,_Arles,_France_(16168450176).jpg Cependant, cet urbanisme fut parfois ressenti comme relativement artificiel. On attribua plus tard aux villes le nom du peuple gaulois dont elles étaient la capitale. Lutetia devint Civitas Parisii (Paris), Condevicnum devint Portus Namnetus (Nantes), Autricum devint Chartres, du nom des Carnutes, etc. Évoquons le cas de la ville de Vorgium (actuelle Carhaix dans le Finistère), chef-lieu des Osismes, le peuple de la pointe de la Bretagne. Après la conquête romaine, les forteresses gauloises environnantes furent abandonnée au profit d’une ville nouvelle, Vorgium. Les principaux vestiges gallo-romains, l’aqueduc, la domus de l’actuel quartier de l’hôpital, datent de la deuxième moitié du Ier siècle. La ville de Vorgium était plus étendue que la ville de Carhaix actuelle. Le plan des rue était de type hippodamien et l’on a retrouvé quelques vestiges d’égouts et des vestiges de l’aqueduc. Plan de la ville antique de Vorgium, sur fond du cadastre actuel (G. Le Cloirec, Inrap) Dessin de la ville de Vorgium. Source : https://www.vorgium.bzh/ Vestige de l’aqueduc de Vorgium , long de 27 km Vue aérienne du chantier archéologique de la domus dans le quartier de l’hôpital de Carhaix. Reconstitution de la domus de Vorgium Documents extraits de : Gaétan Le Cloirec (dir.) (2008). Carhaix antique. La domus du centre hospitalier. Contribution à l’histoire de Vorgium, chef-de la cité des Osismes . Rennes : PUR. Ces villes s’intégrèrent aux circuits commerciaux du monde antique. Les récipients en céramique rouge gauloise étaient produits de façon industrielle autour de La Graufesenque (actuel département de l'Aveyron) pour alimenter l’Empire. Douarnenez (actuel Finistère) devint la capitale du garum , condiment à base de sardine fermentées, semblable au nuoc-nam, qui était exporté jusqu’en Italie. Les vestiges des cuves à garum sont toujours visibles sur place. Les nautes arlésiens transportant du vin dans des tonneaux sur la Durance Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_d%27Arles_%C3%A0_l%27%C3%A9poque_romaine?tableofcontents=0 5.3 Une romanisation moins affirmée dans les campagnes La Gaule resta un pays essentiellement agricole. La majorité de la population se tint partiellement à l’écart de la romanisation et continua à parler des langues gauloises. Il semble que la latinisation des campagnes s’acheva vers le Ve siècle, avec un latin fortement mâtiné de lexique et de syntaxe d’origine gauloise. Les Romains établirent un cadastre très précis pour faire l’inventaire des terres et des propriétés afin de calculer le montant de l’impôt foncier. Les populations des campagnes profitèrent de la paix romaine et de la prospérité qu’elle apporta. En outre, la romanisation produisit une rationalisation et un accroissement de la production agricole par la sélection des races de bétail, la jachère et l’assolement des terroirs. Les campagnes étaient quadrillées par les villae appartenant à des colons romains ou à des notables indigènes, de grands domaines fonciers de plusieurs dizaines d’hectares. On a retrouvé les traces de plusieurs milliers d’entre elles. La demeure de la famille du maître en pierre pouvait être très étendue et luxueuse, décorées de mosaïques et équipée d’un chauffage par hypocauste (par le sol). Les terres étaient travaillées par des paysans libres et des esclaves qui logeaient dans des dépendances. Entre les villae , l’espace rural était cultivé par des fermes plus modestes, bâties en bois. Une villa romaine d’une surface habitable de 1 500 m² et de thermes (en bas) d’une superficie de 400 m² (les plus grands à usage privé jamais trouvés en Bretagne) à Langrolay-sur Rance. Cette villa fut occupée du Ier au IVe siècle par une famille de notables gallo-romains issus du peuple des Coriosolites. Source : https://www.inrap.fr/la-villa-gallo-romaine-et-les-thermes-de-langrolay-sur-rance-presentation-des-14307 Reconstitution de la villa gallo-romaine de Taden (Côtes d’Armor) Source : https://actu.fr/bretagne/taden_22339/taden-pres-dinan-visage-dune-villa-antique-oubliee_23500053.html 5.4 Les transformations de la vie religieuse L’évolution de la religion en Gaule se caractérisa par le syncrétisme , la combinaison de la religion gauloise et de la religion romaine. En effet, les Romains acceptaient toutes les religions et n’hésitaient pas à adopter des dieux qui manquaient à leur panthéon. Pour cette raison, ils adoptèrent Epona, la déesse des chevaux, guide des voyageurs, protectrice des écuries et de la prospérité de la maison. Des lieux de culte furent simplement romanisés et ils semble que plusieurs dieux gaulois fusionnèrent avec des dieux du panthéon gréco-latin. Par exemple, le Mercure gallo-romain recouvrait vraisemblablement plusieurs divinités gauloises dont le nom s’est perdu. Le pragmatisme des Romains sur le plan religieux favorisa également la romanisation des populations gauloises qui, par ce syncrétisme, ne perdirent pas leurs traditions religieuses. Mais les Romains, toujours pragmatiques, firent disparaître les druides qui auraient pu constituer un foyer de contestation. Cependant, il existe un point sur lequel les Romains ne transigeaient pas : le culte impérial . Tous les citoyens, quelle que soit leur religion par ailleurs, devaient rendre ce culte civique à la déesse Rome, au génie de l’empereur vivant et aux empereurs morts et divinisés. Les religions antiques relevaient d’une logique contractuelle : les Romains pensaient que, si le culte était correctement rendu par l’ensemble de la communauté civique, alors ces dieux protégeaient l’Empire. Si quelques citoyens n’y prenaient pas part, ou si les rites n’étaient pas correctement accomplis, alors les dieux risquaient d’en prendre ombrage et de ne plus protéger l’Empire. Ce culte était rendu dans le temple du culte impérial situé sur le forum de chaque ville. Le vestige le plus célèbre de ce culte en France est la Maison carrée de Nîmes. Ce culte permettait de souder la communauté des citoyens dans une croyance partagée. Encart : Qu’est-ce qu’un empereur romain ? Avant la fin du IIIe siècle, l’empereur romain ne portait pas le titre d’empereur. Le titre imperator ne désignait pas une magistrature, il était attribué par acclamation, par ses soldats, au général vainqueur au soir d’une bataille. Ce titre était lié à l’ imperium désignant le pouvoir de commandement militaire et l’exercice du pouvoir. Celui que nous appelons empereur pouvait également porter le titre honorifique de César ou Auguste. L’empereur était le premier ( princeps ) des sénateurs, puisque le Sénat romain lui attribuait ce pouvoir par délégation, d’où le nom de « principat » attribué au règne d’Auguste, que nous considérons comme le premier empereur. Le pouvoir de l’empereur reposait sur l’exercice des magistratures républicaine, avec juste un nuance (de taille !) : l’empereur exerçait la même magistrature pendant plusieurs années de suite et il en exerçait plusieurs en même temps alors que, du temps de la République, un homme ne pouvait en exercer qu’une seule et pour un an seulement. Un empereur était souvent consul (le magistrat exerçant le pouvoir civil et militaire), censeur (le magistrat désignant les sénateurs), tribun de la plèbe (le représentant du peuple qui pouvait s’opposer à des décisions des consuls) et pontife (le magistrat organisant les cultes). L’exercice prolongé de ces diverses magistratures conférait un pouvoir illimité à l’empereur. Après sa mort, le Sénat pouvait décider, par la cérémonie de l’apothéose, de diviniser l’empereur. L’empereur mort devenait alors, en compagnie de ses prédécesseurs, l’objet du culte impérial et il protégeait l'Empire. A la fin du IIIe siècle, la fonction de l’empereur devint proche de celle que nous connaissons. Dioclétien prit le titre de Dominus et Deus , descendant de Jupiter, ce qui lui permit de revendiquer un pouvoir absolu. Cette évolution permit ensuite à Constantin de se présenter non comme le descendant du Dieu chrétien, ce rôle ayant déjà été pris par Jésus, mais comme son représentant sur terre. Il constitua le modèle des souverains, notamment en France, jusqu’à la Révolution française. 6. La christianisation de la Gaule 6.1 La diffusion et l’imposition de la religion chrétienne La tolérance des Romains à l’égard de tous les cultes favorisa l’arrivée en Gaule de diverses religions orientales, par l’intermédiaire des marchands et des soldats. Les religions polythéistes traditionnelles avaient surtout pour fonction d’assister les fidèles dans leur vie quotidienne. Les religions orientales étaient plus spirituelles et s’adressaient davantage à l’angoisse des fidèles et à leurs inquiétudes alors que l’Empire romain entrait progressivement en crise. Les archéologues ont retrouvé de nombreux temples de Mithra, surtout dans la moitié est de l’actuelle France. Ce culte perse associé au sacrifice du taureau était populaire dans l’armée romaine mais aussi auprès des esclaves et des affranchis. Il supposait des rituels initiatiques secrets qui produisaient une fraternité entre les fidèles. Bien entendu, la principale religion orientale parvenue jusqu’en Gaule fut, à côté du judaïsme, le christianisme. A la différence des anciens cultes polythéistes, ces deux monothéismes, plus tard rejoints par l’islam, promettaient le salut de l’âme et le bonheur dans l’au-delà pour tous les humains, y compris pour les femmes et les esclaves. En 177, les chrétiens de Lyon subirent une première persécutions . A partir de 250, les persécutions devinrent systématiques dans tout l’Empire. L’Empire traversait des crises profondes. Les Romains pensaient que les dieux ne protégeaient plus l’Empire car les chrétiens, de plus en plus nombreux, refusaient de pratiquer le culte impérial. Ils étaient d’autant plus nombreux dans le corps civique et d’autant plus visibles que l’édit de Caracalla en 212 avait accordé la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire. La religion chrétienne ne dérangeait pas les Romains, à conditions que les chrétiens acceptent de pratiquer le culte impérial. Le monothéisme intransigeant des chrétiens et leur refus de pratiquer le culte impérial étaient totalement incompréhensibles pour les Romains. Il leur était d’autant plus incompréhensible que les Juifs, eux, acceptaient de prier leur Dieu pour le salut de l’empereur. Les persécutions n’y firent rien, l’influence des chrétiens s’accrut constamment. Les Romains, toujours pragmatiques, comprirent tout le profit qu’ils pouvaient tirer de la religion chrétienne qui semblait beaucoup plus robuste que leur religion traditionnelle. L’empereur Constantin l’autorisa officiellement par l’édit de Milan, en 313, après avoir vaincu son rival Maxence qui convoitait également le trône impérial. Les propagandistes chrétiens expliquèrent que Constantin devait sa victoire au dieu des chrétiens. Constantin transforma son pouvoir en une forme de théocratie : l’empereur se présenta désormais comme le représentant de Dieu sur terre. Il n’avait plus besoin d’attendre de mourir pour devenir sacré ! Par son édit de 391, l’empereur Théodose interdit tout les autres cultes et fit du christianisme la seule religion officielle de l’Empire, seuls les juifs conservaient leur liberté de culte. En effet, les monothéismes présentent une supériorité sur les polythéismes : ils prétendent détenir la seule vérité qui doit s’imposer à tous. Il n’y a qu’un seul dieu et une seule foi possibles. A partir de 391, on commença à combattre d’autres populations au motif qu’elles ne partageaient pas la même foi. Sur le plan politique, l’avantage était indéniable : l’empereur fondait sa légitimité en tant que représentant de Dieu sur terre et, de même qu’il n’y avait qu’un seul dieu au ciel, il n’y avait qu’un seul empereur sur terre. Du côté des sujets, de même qu’il fallait obéir à Dieu pour gagner le salut de son âme, de même il fallait obéir au détenteur du pouvoir politique. D’une certaine manière, le christianisme se substitua au culte impérial, tout en instituant un contrôle beaucoup plus étroit sur les fidèles, sur leurs pensées et leur vie quotidienne. Cette transformation politico-religieuse est absolument essentielle. Désormais la religion monothéiste légitimait l'homme qui exerçait le pouvoir en tant que représentant de Dieu sur terre ou en tant que personne désignée par Dieu (les empereurs, les rois, les califes musulmans). En France, ce modèle politique perdura sous diverses formes jusqu’en 1789. 6.2 La christianisation des campagnes gauloises Les élites urbaines se convertirent rapidement au christianisme, au cours du IVe siècle, par idéal ou par conformisme. Chaque chef-lieu d’un pagus gallo-romain devint un évêché . L’ évêque était élu par le clergé local et les élites urbaines. Il était le maître de l’Église dans son diocèse , responsable de la discipline ecclésiastique, de l’administration des sacrements, de la prédication dans les campagnes environnantes et de la construction des églises dans les paroisses. Progressivement, le pouvoir politico-religieux de l’évêque se coula dans les structures politiques de la Gaule romaine. La christianisation des campagnes fut plus lente car les paysans résistèrent. D’ailleurs le mot « païen » vient du latin paganus (paysan). Cette christianisation des campagnes gauloises fut au départ l’œuvre de Martin (316-397), ancien officier romain originaire de Pannonie (actuelle Hongrie), devenu ensuite le patron de la Gaule. Il fonda un monastère à Ligugé, près de Poitiers. Devenu évêque de Tours, il engagea la christianisation des campagnes environnantes. Des ermites, des missionnaires et des moines répandirent le christianisme dans les campagnes, même si cette christianisation resta parfois superficielle. L’intervention de missionnaires irlandais fut parfois nécessaire aux VIe et VIIe siècles : Colomban (543-615) fonda plusieurs monastères en Gaule, Sané (mort vers 485) s’installa sur le site de l’actuelle ville de Plouzané, à l'ouest de Brest, qui prit son nom, Ronan s’installa à Saint-Renan, au nord-ouest de Brest, puis à Locronan et aux environs de Saint-Brieuc au VIe siècle. Au XVIIe siècle, l’éradication définitive des sorcières, en réalité des guérisseuses détentrices d’un savoir immémorial, extirpa les derniers vestiges des religions pré-chrétiennes dans les campagnes. La christianisation fut marquée par la construction d’édifices, des baptistères (à Fréjus, Valence, Poitiers) puis des basiliques , bâtiments hérités de administration romaine qui permettaient d’accueillir les fidèles. En effet, alors que les fidèles restaient à l’extérieur des temples antiques, la communauté des chrétiens communiait à l’intérieur d’un bâtiment religieux. La christianisation modifia également les pratiques funéraires, en lien avec un nouveau rapport à la mort et au salut. Dès le IIIe siècle, avant même la diffusion du christianisme, l’incinération avait été abandonnée au profit de l’inhumation (pour garder intacte l'apparence de chacun lors du jugement dernier). D’autre part, les nécropoles funéraires à l’écart des villes furent abandonnées car les fidèles souhaitaient désormais être enterrés dans un lieu consacré, près d’un lieu de culte, près du tombeau d’un saint, etc. Conclusion Cette très longue histoire a permis d’évoquer les transformations d’une civilisation sur près d’un millénaire. Ces transformations furent assez lentes, sauf lors de l’épisode de la conquête de la Gaule par Jules César. Mais cette conquête avait été préparée par l’intégration d’une grande partie de la Gaule au marché commercial méditerranéen. Ces transformations affectèrent l’économie, le cadre de vie, l’organisation sociale, les manières de voir le monde et d’envisager l’au-delà. Il convient également de considérer certaines permanences telles que la production d’outils en fer, de tonneaux, de roues cerclées de fer utilisés dans les campagnes française jusqu’à l’industrialisation de l’agriculture et la quasi-disparition du monde rural au cours du XXe siècle. L’apport du latin est évidement central pour nous et la christianisation contribua à modeler la vie sociale sur notre territoire jusqu’au XXe siècle. L’autre apport considérable de cette période est la transformation des structures politiques. Oligarchiques, parfois égalitaires et horizontales dans le monde gaulois, elles devinrent autocratique et verticales sous l’Empire romain. Mais la transformation décisive fut le passage d’une religion polythéiste, où chaque population était assez libre de croire aux dieux qui lui convenaient, à une religion monothéiste exclusive et intolérante. Nous devons garder à l’esprit que l’alliance du pouvoir impérial et de la religion chrétienne contribua à faire de l’empereur l’élu et le représentant de Dieu sur terre. Désormais, et jusqu’en 1789, tout pouvoir politique trouvait sa justification et sa légitimation dans la religion qui lui permettait de s’assurer l’obéissance de ses sujets.
- L'âge industriel en France
Par Didier Cariou, maître de conférences HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Brest Références : COLLECTIF (2021). L’âge industriel. 200 ans de progrès et de catastrophes. L’Histoire, Les Collections n° 91, avril-juin 2021. JARRIGE, F. (dir.) (2015). L’âge industriel. Textes et documents pour la classe n° 1096, 15 mai 2015. MICHEL, J. (1999). La mine. Une histoire européenne. La documentation photographique n° 8010, La documentation française. NOIRIEL, G. (2019). Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours . Marseille, Agone. SOUGY, N. & VERLEY, P. (2008). La première industrialisation (1750-1880). Documentation photographique n°806, La Documentation française . Mots clé : Révolution industrielle, Industrialisation, Age industriel, Proto-industrialisation, Indiennes, Innovations techniques, Charbon, Houille, Coke, Fonte, Machine à vapeur, James Watt Première industrialisation en France, Atelier, usine, Canuts, Énergie hydraulique, Charbon de bois, Banques, Répartition géographique de l’industrie. Révolution ferroviaire, Grandes compagnies ferroviaires, Réseau ferroviaire principal, réseau ferroviaire seconde, Plan Freyssinet, Sociétés anonymes par actions. Grande dépression, Deuxième industrialisation, Électricité, Pétrole, Transition énergétique, Effet rebond, Taylorisme, Plan Marshall, Trente Glorieuses, Compromis fordiste, Choc pétrolier, Conteneurs, Mondialisation, Révolution numérique. Mine, Pays noir, Corons, Syndicalisme, Paternalisme, Grisou, Catastrophe de Courrière, Silicose Grands magasins, Boucicaut, Au bon marché Ville, Exode rural, Choléra, Hygiénisme, Haussmann, Urbanisation, Urbanisme, Grands, Loi de boulevards, Égouts, Parcs, Poubelle, Le Creusot, Schneider Question ouvrière, Classe ouvrière, Secours mutuel, Droit de grève, Loi de 1841, Loi de 1874, Loi de 1892, Loi sur les retraites, Syndicats, Temps de travail, 1er mai, Front Populaire, Sécurité sociale. Que dit le programme ? Extrait du programme de CM2 (cycle 3), 2020 Thème 2 : L'âge industriel - Les énergies majeures de l’âge industriel (charbon puis pétrole) et les machines. - Le travail à la mine, à l’usine, à l’atelier, au grand magasin. - La ville industrielle. - Le monde rural. Parmi les sujets d’étude proposés, le professeur en choisit deux. Les entrées concrètes doivent être privilégiées pour saisir les nouveaux modes et lieux de production. On montre que l’industrialisation est un processus qui s’inscrit dans la durée, qui touche tous les secteurs de la production et qui entraîne des évolutions des mondes urbain et rural et de profonds changements sociaux et environnementaux. Il est très utile de consulter la fiche EDUSCOL sur « l’âge industriel en France » car elle présente clairement les savoirs à maîtriser pour traiter cette question avec les élèves. Introduction L’ âge industriel désigne la période, commencée à la fin de XVIIIe siècle, où la place de l’industrie devient si importante qu’elle transforme l’économie, les modes de vie, les rapports sociaux et les manières de penser. Ainsi que l’environnement et la planète. A partir des années 1830, on a beaucoup utilisé le vocable de révolution industrielle pour caractériser les mutations des économies et des sociétés d’Europe de l’ouest et de l’Amérique du nord à partir de la fin du XVIIIe siècle. De même que la France avait fait sa révolution dans le domaine politique, la Grande-Bretagne avait fait sa révolution dans le domaine industriel. Ce vocable suggérait une mutation brutale de l’économie et la société produite par l’apparition de l’industrie, résultant elle-même d’un bouleversement technologique qui serait apparu en Grande-Bretagne et qui aurait été copié à l’identique dans le reste de l’Europe. Le sens du mot « industrie », qui désignait auparavant l’ensemble des activités productives (manufactures, commerce et agriculture) fut alors restreint aux seules activités ayant pour fonction de transformer des matières premières en produits manufacturés. Aujourd’hui, les historien·nes n’utilisent plus ce terme car on sait que le changement fut souvent progressif, graduel et très variable selon les régions. C’est pourquoi l’on évoque désormais plutôt l’industrialisation , terme suggérant un processus de longue durée sur près d’un siècle et ne se limitant pas à l’apparition de l’industrie. Dans le même ordre d’idées, l’expression « l’âge industriel » l’emporte car elle suggère un phénomène plus large que celui de la seule industrie . 1. Les caractéristiques de la première industrialisation 1.1 Le modèle proto-industriel La révolution industrielle britannique fut longtemps considérée comme le modèle de toutes les transformations économiques et sociales qui affectèrent ensuite l’Europe et l’Amérique du Nord jusqu’en 1880 et que l’on nomme la première industrialisation . Celle-ci est associée à l’exploitation massive du charbon pour produire du fer puis de l’acier, pour alimenter des machines dans les usines et dans les transports. On sait aujourd’hui que chaque région connut une trajectoire spécifique. Même si cet aspect n’est pas à traiter dans le programme de CM2, il est bon, tout de même, de rappeler les grandes étapes de l’essor industriel britannique pour comprendre ensuite la spécificité de l’âge industriel en France. Les historien·nes supposent que l’augmentation de la consommation en Grande-Bretagne à partir du XVIIIe siècle fut l’une des causes de l’industrialisation. Comme les catégories les plus aisées de la population absorbaient les produits de luxe de l’artisanat traditionnel, ce sont les classes moyennes, plus nombreuses, qui offraient un marché pour les nouveaux produits de l’industrie, tels que les indiennes, moins coûteux et de moins bonne qualité que les précédents. En se développant tout au long du XIXe siècle, ces classes moyennes, composées d’artisans prospères, de petits patrons, de membres des professions libérales, constituèrent la principale clientèle des productions industrielles. C’est seulement à la fin du XIXe siècle que les classes populaires constituèrent elles aussi un marché pour les produits industriels. La consommation globale venait également d’un fort accroissement démographique urbain. Un autre facteur de l’essor industriel se trouvait dans les marchés des Amériques et des Antilles, producteurs du sucre consommé en Europe et grands consommateur des toiles de coton imprimées, les indiennes , fabriquées dans de nombreuses régions d’Europe. En devenant des produits de consommation courante, les tissus de coton furent les premiers produits de consommation de masse de l’ère industrielle. Le développement de la consommation fut rendu à son tour rendu possible par l’accroissement de la production industrielle qui, dans un premier temps, ne résulta pas d’un accroissement de la productivité liée à la mécanisation. Au cours du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, l’accroissement de la production industrielle vint de l’accroissement du volume du travail de certaines populations. Les femmes et les paysans qui ne travaillaient pas dans les champ à certains moments de l’année se mirent à travailler à domicile pour le compte d’entrepreneurs qui leur fournissaient la matière première et leur achetaient le produit fini, la plupart du temps du tissu et, localement, des objets en métal. On appelle proto-industrialisation ce type d’industrialisation fondée sur le domestic system du travail à domicile et du petit atelier. Ainsi, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la Bretagne fut une grande région de production de toiles de lin fabriquées à domicile et exportées jusqu’en Amérique du nord. L’historien américain Kenneth Pommeranz a montré que, jusqu’au début du XIXe siècle, la proto-industrie ouest-européenne labor intensive n’était pas très différente sur le plan, technologique et productif, de la proto-industrie du Gujarat, en Inde, ou du delta du Yangzi (région de Shanghai). Dans cette région, le niveau de vie moyen était même supérieur à celui de la Grande-Bretagne. En 1900, il était huit fois inférieur. La « grande divergence » intervint au cours du XIXe siècle lorsque la Grande-Bretagne exploita massivement le charbon de son sous-sol et s’efforça de détruire l’industrie chinoise lors des Guerres de l’Opium entre 1839 et 1842. 1.2 Les innovations technologiques L’économiste Joseph Schumpeter considérait que la croissance économique était liée aux innovations technologiques permises par les investissements des entreprises qui cherchaient ainsi à développer de nouveaux produits dans de nouveaux secteurs. Parallèlement s’est longtemps maintenue l’idée selon laquelle le cours de l’histoire économique était le fruit des inventions de quelques génies isolés répondant à la demande du marché ou à la disponibilité de nouveaux produits. Pour ce récit, nous allons reprendre la trame de ce schéma en gardant à l’esprit qu’il est trop simpliste. L’industrialisation de la Grande-Bretagne se fit avec le coton et de la houille (le charbon de terre). Des innovations technologiques permirent le développement des secteurs du textile de la métallurgie et de la production d’énergie en Grande Bretagne. Dans le domaine du textile, John Kay inventa en 1733 la navette volante pour tisser des tissus d’une largeur supérieure à la longueur du bras du tisseur, ce qui accrut la vitesse du tissage et la production de tissu de coton. Mais on eut alors besoin de davantage de fils de coton. En 1764, Hargreaves inventa la spinning jenny qui filait plusieurs fils de coton en même temps et qui remplaça le travail manuel des fileuses avec leur quenouille. Mais la force humaine ne fut plus suffisante pour actionner cette machine si bien que, en 1769, Arkwright inventa le waterframe , un ensemble de broches pour filer plusieurs fils de coton actionnées par l’énergie d’un moulin à eau. La mule jenny de Crompton en 1779 fut ensuite actionnée par une machine à vapeur. Grâce à ces innovations, le prix des fils de coton anglais fut divisé par quatre entre 1786 et 1801. L’accroissement considérable de la production de fils de coton appela la mise en œuvre de métiers à tisser mécaniques seuls capables d’absorber un tel volume de fils de coton, tels celui de Cartwright en 1784. En 1825 fut inventé le métier automatique surveillé par quelques ouvriers seulement. En 1785, le chimiste français Berthollet inventa un procédé de blanchiment chimique du tissu par le chlore, plus rapide, plus efficace, et plus polluant que les procédés traditionnels. La même année, aux États-Unis, Withney inventa l’égreneuse à coton qui permettait de séparer plus rapidement la fibre de la graine de coton, la fibre étant ensuite emballée dans des ballots de coton aisément transportables. Cette invention rendait possible un accroissement considérable de la production de coton aux États-Unis qui se lancèrent dans la conquête des futurs États du sud-est pour y développer les grands plantations esclavagistes de coton. Ainsi, selon la logique de Schumpeter, la mécanisation de l’une des étapes de la production du tissu de coton produisait en amont ou en aval un goulot d’étranglement qu’une autre innovation permettait de traiter. Mais cette nouvelle innovation pouvait à son tour générer d’autres goulots d’étranglement. Cependant, la machine ne se substitua pas automatiquement aux métiers à tisser manuels dont le nombre, en 1835, restait deux fois supérieur à celui des métiers mécaniques qui restaient encore très coûteux. Document : Une usine de tissage de coton équipée de mules-jennys, située dans le Lancashire. Aquarelle anonyme, 1835. A droite, en enfant ramasse les chutes de coton. Les machines sont actionnées par des courroies reliée à des axes rotatifs situés au plafond et eux-mêmes actionnés par une machine à vapeur située à l’extérieur. Source : Textes et documents pour la classe n°1096, p. 17. Dans le domaine de la sidérurgie, l’innovation essentielle vint de la substitution de la houille (le charbon de terre) au charbon de bois par Abraham Darby en 1709, pour fondre le minerai de fer : la fonte au coke . Encart : le coke (au masculin) La cokéification consiste à chauffer la houille dans un four à pyrolyse pour en extraire les matières volatiles, notamment le souffre, afin d’en améliorer le pouvoir calorifique. Le procédé est particulièrement polluant et nocif pour les populations environnantes. De fait, les industries consomment du coke et non pas de la houille. Document : Schéma d'un haut-fourneau. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Haut_fourneau#/media/Fichier:Haut-fourneau.svg Encart : comment produit-on le fer et l’acier ? La première étape consiste à disposer des couches successives de charbon et de minerai de fer dans un haut-fourneau. La combustion produit de la fonte, très carbonée et cassante. La deuxième étape consiste à décarboner la fonte. A partir de 1784, le puddlage ( to puddle : brasser) consistait à brasser la fonte en fusion pour la transformer en fer par l’élimination de ses impuretés. Ce travail supposait une grande force physique et exposait les ouvriers à des températures considérables. A partir de 1855, la fonte en fusion fut traitée dans des convertisseurs Bessemer , sortes d'énormes cornues pouvant contenir 10 tonnes de fonte, où l’on insufflait de l’air afin de décarboner la fonte et de la transformer en acier plus solide que le fer car sa teneur en carbone était plus faible. A partir de 1865, le four Martin-Siemens mêlait des ferrailles recyclées à la fonte en fusion pour produire un acier de meilleure qualité. A partir de 1877, le four Thomas-Gilchrist permettait de déphosphorer l’acier, notamment l’acier produit avec le minerai de fer de Lorraine à forte teneur en phosphore. Ce procédé favorisa l’essor de la sidérurgie lorraine. On peut également introduire d’autres minerais (chrome, nickel…) dans les fours pour produire des aciers spéciaux. Ces divers procédés permettent de produire de l’acier dont la teneur en carbone est inférieure à celle du fer. Document: un four Martin-Siemens au Creusot vers 1908. Carte postale Source: https://www.industrie.lu/Siemens-Martin.html La machine à vapeur fut inventée par Thomas Newcomen en 1712. Au départ, elle servait surtout à actionner les pompes qui, grâce à leur mouvement alternatif, évacuaient les eaux souterraines des mines de charbon. On les appelait les « pompes à feu ». James Watt et son équipe améliorèrent progressivement ces machines. Watt déposa un premier brevet en 1769. Il augmenta le rendement des machines en inventant la machine à condensation puis la machine « à double effet » convertissant le mouvement alternatif en un mouvement rotatif permettant d’actionner des machines. Cependant, le succès ne fut pas immédiat et Watt continuait à fabriquer surtout des machines Newcomen pour répondre aux besoins des mines. C’est au début du XIXe siècle que la machine à vapeur de Watt provoqua vraiment l’essor de la production et de la consommation de houille, au point que cette source d’énergie fut considérée comme emblématique de la première industrialisation. L’usage de la machine à vapeur ne devint dominant sur le continent qu’à partir des années 1870-1880. Source : L'Histoire, les collections n°91, 2021, p. 27. Document : Un mineur du Yorkshire, un carreau de mine avec sa pompe à feu et une vue du chemin de fer de Middleton, par George Walker of Seacroft, 1814. Source : Textes et documents pour la classe , n° 1096, p. 11. Les machines à vapeur à mouvement rotatif servirent à actionner les machines des filatures de coton, les marteaux des forges puis les locomotives et les bateaux. Stephenson construisit la première locomotive en 1814 pour tirer des wagonnets de mines. La première ligne de chemin de fer à vapeur régulière fut ouverte entre Liverpool et Manchester en 1830. Comme la Grande-Bretagne avait exporté ses locomotives à vapeur dans le reste de l’Europe, l’écartement standard des rails de 1,42 m fut adopté presque partout. En 1819, le Savannah, construit en Géorgie, fut le premier navire à vapeur doté d’une roue à aubes à traverser l’Atlantique. En fait, il n’eut recours à la vapeur que pendant trois jours, lors des manœuvres dans les ports, sur les vingt-cinq jours que dura la traversée. Les navires à vapeur ne furent vraiment opérationnels qu’avec l’invention de l’hélice propulsive et de la coque en fer dans les années 1840. Cette dernière augmentait leur capacité de transport et la taille de leurs soutes, notamment pour le transport du charbon nécessaire à l'alimentation des machines. Mais ils gardaient toujours leur gréement et leurs voiles pour la navigation hauturière car ils ne pouvaient pas emporter suffisamment de charbon pour la totalité de la traversée. C’est seulement au début du XXe siècle que les navires à vapeur furent totalement dépourvus de gréements car les machines, suffisamment performantes et moins gourmandes en charbon, pouvaient fonctionner durant toute une traversée. Source : L’Histoire, Les collections n°91, avril-juin 2021, p. 43. 1.3 Un récit à nuancer Cependant, contrairement au récit linéaire, influencé par Schumpeter, qui vient d’être proposé, ces innovations n’eurent pas toujours une application immédiate dans l’industrie car elles ne furent pas immédiatement rentables. La fonte au coke de Darby ne se développa qu’à la fin du XVIIIe siècle en Grande Bretagne et au milieu du XIXe siècle sur le continent européen. Il resta longtemps plus aisé et moins coûteux de produire du charbon de bois que d’exploiter les mines de charbon. En outre, ces innovations technologiques apparurent lorsque la croissance industrielle posait des problèmes que les techniques traditionnelles de la proto-industrie ne pouvaient plus résoudre. Par exemple, le coût de la main d’œuvre poussait à la mécanisation de certaines tâches telles que le filage et le tissage du coton. Certain·es historien·ne.s pensent même que le développement de la mécanisation en Grande Bretagne visa à concurrencer la production textile indienne tout aussi efficace mais beaucoup moins chère sur le marché mondial en raison du faible coût de la main d’œuvre indienne. Une fois mécanisée, l’industrie textile de Manchester parvint à concurrencer la production textile sur le marché indien lui-même et à détruire le secteur textile en Inde. La mécanisation permettait de réduire le coût des produits par l’accroissement de la productivité et par la réduction des salaires des ouvriers. En effet, comme les tâches des ouvriers devenaient plus simples à réaliser et supposaient une moindre qualification de la main d’œuvre, les entrepreneurs en profitaient pour réduire les salaires. En 1811-1812, dans le centre de l’Angleterre, des milliers d’ouvriers détruisirent des machines à tricoter et à tisser. Ils se nommaient les luddites , en référence à un personnage mythique, John Ludd qui aurait détruit une machine en 1780. Un phénomène équivalent se déroula en France dans les années 1840. L’historien américain Kenneth Pomeranz, par une approche écologique du développement industriel, a montré que le développement industriel britannique fut rendu possible par des immenses ressources en charbon de la Grande-Bretagne, alors que les ressources en bois du pays étaient épuisées, et par la disponibilité des plantations de coton des États-Unis qui, « grâce » à l’économie esclavagiste fournirent du coton bon marché aux industries britanniques à partir des années 1820. Il a calculé que, dès les années 1840, le charbon fournissait à la Grande-Bretagne une quantité d’énergie équivalente à deux fois la superficie des forêts du pays. Les importations de coton des États-Unis représentaient à elles seules, vers 1830, l’équivalent de la production de la totalité des terres cultivées en Grande-Bretagne. Si l’on ajoute le sucre des Antilles, les importations en provenance du Nouveau-Monde équivalaient à cette date à 1,5 fois la production de la totalité des terres arables britanniques. Un autre historien a calculé que les forêts de Suède, de Norvège, des pays baltes et de Russie n’auraient pu satisfaire les besoins en énergie de l’industrie britannique. Ces « hectares fantômes » fournis par les mines de charbons et les terres du Nouveau-monde expliquent en grande partie la croissance du potentiel industriel de la Grande-Bretagne. Les chiffres de croissance de la consommation de matières première par l’industrie britannique sont encore plus ahurissants : entre 1815 et 1900, la production charbonnière de la Grande Bretagne fut multipliée par 15, les importations de sucre par 11 et les importations de coton par 20. Aujourd’hui les historien·ne.s insistent sur la domestication accrue de la nature que suscita l’industrialisation : déforestation généralisée (pour le boisage des mines, pour produire du charbon de bois), utilisation massive des animaux pour répondre à la demande accrue de moyens de transport, intensification de la pêche de certaines espèces (l’huile de baleine servait par exemple de lubrifiant industriel). Un historien anglais caractérise l’industrialisation comme le passage d’une « économie organique » exploitant l’énergie renouvelable des cours d’eau, du bois, de la force musculaire des hommes et des animaux à une « économie minérale » fondée sur l’exploitation de ressources fossiles, surtout à partir des années 1880. 1.4 Le travail à l'atelier à et l'usine Une autre transformation majeure fut le passage progressif du travail dispersé de l’artisanat ou de l’industrie à domicile de la proto-industrie au travail groupé dans une usine avec des horaires précis et une stricte discipline de travail. Là encore, le factory System mit plus d’un siècle à s’imposer. Longtemps, le travail à domicile resta le plus rentable pour les entrepreneurs car il correspondait aux moyens de production de l’époque et ne nécessitait la construction de vastes bâtiments industriels. Le rassemblement des ouvriers dans des manufactures était parfois nécessaire pour les surveiller et protéger des secrets de fabrication. C’était notamment le cas des manufactures d’indiennes, ces tissus de coton imprimés dont la technique fut apprises de l’Inde. Ainsi, Avant la Révolution française, Philippe Oberkampf (1738-1815) installa une manufacture d’indiennes qui employait près de 900 personnes à Jouy-en-Josas. Comme des artistes dessinaient les motifs imprimés sur ses tissus, il était nécessaire de garder sur place les modèles d’impression pour ne pas les exposer à la concurrence. En outre, l’impression sur le tissu de coton supposait la réalisation de complexes opérations chimiques qui relevaient du secret industriel. Lorsque l’emploi de machines actionnées par des machines à vapeur devint la règle, alors le travail en usine l’emporta. En 1816, deux usines textiles dépassaient le millier d’ouvrier à Manchester. Mais les grandes usines apparurent vraiment dans les régions textiles à partir des années 1830 en Grande-Bretagne, en Nouvelle-Angleterre, en Alsace. La mécanisation de la production permettrait d’accroître la productivité et de baisser le prix des produits, mais aussi de baisser les salaires des ouvriers afin d’accroître les profits des entreprises. C’est pourquoi la première moitié du XIXe siècle fut la période de la plus grande misère des ouvriers en Europe et en France. Cependant, ne nous y méprenons pas, au milieu du XIXe siècle, le modèle proto-industriel l’emportait encore largement en Europe de l’ouest. A côté de grands centres industriels isolés où se trouvaient des usines textiles employant plusieurs centaines ou milliers d’ouvriers peu qualifiés et produisant en masse des produits de plus en plus standardisés, l’essentiel de la production industrielle était assuré par des ouvriers qualifiés dans des ateliers et des petites entreprises situés parfois en ville mais très souvent dans les campagnes. C’est pourquoi le moulin à eau, la force musculaire des hommes et des animaux restèrent partout les principales sources d’énergie pour l’industrie. La plupart des ouvriers entretenaient des liens forts avec le travail des champs, ils travaillaient encore à domicile ou dans des petits ateliers. Avec le développement des concentrations de main d’œuvre dans les usines, les villes se gonflèrent et l’exode rural fit baisser le volume de la population rurale, très rapidement en Grande-Bretagne, beaucoup plus lentement en France. 2. L’âge industriel en France 2.1 La première industrialisation en France Il n’est pas possible de parler de l’âge industriel en France sans tenir compte de l’évolution globale des autres pays industrialisés. Nous essayons donc d’évoquer le cas français en le replaçant dans le contexte des pays industrialisés. Les historien·nes ont longtemps pensé que le modèle d’industrialisation, élaboré à partir de l’exemple britannique, avait été imité à l’identique, mais selon une chronologie variable, dans tous les pays d’Europe continentale, dont la France. Comme nous l’avons vu, en Grande-Bretagne, l’industrialisation, très rapide, triompha dès les années 1840. Elle s’accomplit dans le domaine du textile, de la sidérurgie, de la métallurgie et des transports. Elle s’appuyait sur les immenses ressources en charbon du pays. Le paysage des pays noirs, les régions industrielles noircies par la fumée du charbon alimentant les machines à vapeur, devint dominant dans les villes britanniques où vivait, dans des conditions déplorables, un prolétariat misérable. En France, en revanche, la production et la consommation de houille restèrent longtemps assez réduites. En l’absence d’un réseau ferroviaire national, avant les années 1860, il était impossible de transporter le charbon du Nord vers le reste de la France. Ainsi, le charbon utilisé à Brest par les navires à vapeur au XIXe siècle, était importé d’Angleterre par bateau. L’industrie sidérurgique brûlant de la houille fut donc cantonnée en France à proximité des mines de charbon (le Nord et le Pas-de-Calais, Le Creusot, Saint-Étienne). Partout ailleurs la sidérurgie au bois l’emportait, mais avec des adaptations locales qui la rendait toujours rentable. Cette dernière atteignit en France son maximum de production en 1856 et déclina ensuite lentement face à la concurrence de la sidérurgie utilisant la houille transportée grâce aux canaux et par le chemin de fer. Mais, en 1873, 43 départements produisaient encore du fer. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que le fer et l'acier furent produits exclusivement dans les pays noirs de sidérurgie au coke. La carte ci-dessous signale l'inégale répartition de l'utilisation des machines à vapeur en France en 1841. Ces machines étaient utilisées surtout dans les départements producteurs de charbon et dans les ports où l'importation de charbon est possible (Nantes, Rouen, Bordeaux). Document: Les machines à vapeur en France en 1841 . Source : Georges Duby (dir.). Atlas historique Larousse. Paris : Larousse, p. 119. L’industrialisation de la France au XIXe siècle s’effectua surtout avec les moulins à eau qui équipaient les cours d’eau très nombreux dans le pays et dont le rendement fut accru par l’amélioration des roues et des turbines. Ces moulins actionnaient des soufflets ou des marteaux pour la métallurgie, ou offraient une force motrice pour les machines de différents types d’usines : les laminoirs d’Hennebont en 1864, les filatures de coton en Normandie, des papeteries, des minoteries, etc. Au départ, ils étaient beaucoup moins coûteux que les machines à vapeur. Cela explique la dispersion des régions industrielles dans tout l’hexagone jusqu’au milieu du XXe siècle, à côté de quelques grandes régions industrielles (Paris, Le Creusot, Lyon, Saint-Étienne, Lille...). Le maintien de la proto-industrie permit le maintien de fortes densités de population dans les campagnes, jusqu’à la fin du XIXe siècle : la ganterie de Millau, l’horlogerie dans le Jura, la coutellerie sans le sud du Massif central... Document : Un atelier de coutellerie en France à la fin du XIXe siècle. Gravure extraite de : Les arts et métiers illustrés, 1885. Source : Textes et documents pour la classe n° 1096, p. 19. Comme les ouvriers à domicile étaient également des agriculteurs, leurs salaires restaient faibles et il n’était pas nécessaire de recourir à la mécanisation pour réduire les coûts de production. C’est pourquoi le processus d’industrialisation en France fut lent et la classe ouvrière française resta longtemps très disparate : artisans, ouvriers d’industrie, ouvriers-paysans. Sans compter les femmes, très nombreuses dans les emplois les moins qualifiés et les moins bien payés. De même pour le patronat, du petit patron proche de ses ouvriers au grand patron capitaliste tels que les Schneider au Creusot. Le cas du tissage de la soie par les Canuts à Lyon est un autre exemple du maintien et même du développement des ateliers dispersés. A cette époque, Lyon était le premier centre mondial de tissage de la soie. Les deux révoltes des canuts de 1831 et de 1834 marquèrent les esprits. Les négociants, nommés les « fabricants » fournissaient le fil de soie aux 10 000 maîtres-artisans, les canuts, les tisseurs de soie installés principalement sur la colline de la Croix-Rousse. Ils employaient eux-mêmes près de 30 000 compagnons, payés à la journée, employés, nourris et logés au domicile du maître. Le tissage de la soie s'effectuait en effet à l'aide de métiers installés à domicile. Les fabricants achetaient ensuite le tissu de soie aux Canuts afin de le commercialiser. En 1831, un ralentissement des affaires incita les canuts à demander aux pouvoir publics une révision à la hausse du tarif de vente du tissu de soie afin de maintenir le niveau de vie des artisans lyonnais. Le préfet accepta mais le gouvernement, sous la pression des négociants, refusa ce tarif au nom de la liberté du commerce. Les Canuts se rendirent compte qu'ils avaient été dupés. Le 21 novembre 1831, ils se regroupèrent et prirent le contrôle de la ville en clamant le slogan " Vivre en travaillant, mourir en combattant". Ils érigèrent des barricades pour affronter la garde nationale. Plusieurs centaines d'entre eux furent tués. L'armée s'empara ensuite de la ville : le tarif fut supprimé, 10 000 personnes furent expulsées de la ville. En 1834, les Canuts se révoltèrent pour la même raison. Le ministre de l'intérieur, Adolphe Thiers réprima férocement la révolte au prix de plusieurs centaines de morts cette fois (cette expérience lui fut utile pour organiser la répression de la Commune de Paris en 1871). Ce fut la révolte ouvrière la plus importante de la Monarchie de Juillet et de l'histoire de la ville de Lyon. Cette révolte eu pour effet d'inquiéter fortement la bourgeoisie découvrant à cette occasion la lutte des classes, comme l'indique cette phrase célèbre du journaliste libéral Saint-Marc Girardin dans le Journal des débats du 8 décembre 1831 : " Les Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de Tartarie, ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières". Pour éviter de nouvelles révoltes, les négociants lyonnais délocalisèrent par la suite les ateliers dans les campagnes environnantes. A partir de 1850, la croissance industrielle s’accéléra dans tous les pays d’Europe et aux États-Unis. Ce fut également le cas en France durant le Second Empire, même si le phénomène y fut moins affirmé. Cependant, le Second Empire fut une période d'innovations techniques : généralisation de la machine à vapeur, invention de la machine à coudre (1857) et de la machine à écrire (1866), introduction du convertisseur Bessemer (1858), four Martin (1864), turbine hydraulique (1869), premier pont métallique de Gustave Eiffel à Bordeaux (1860), etc. Nombre de machines à vapeur en France : 1850 : 5 322 machines développent 16 642 chevaux-vapeur 1860 : 14 936 machines développent 180 000 chevaux-vapeurs 1870 : 27 958 machines développent 341 000 chevaux-vapeurs 1880 : 43 182 machines développent 544 000 chevaux-vapeurs Extraction de charbon en France : 1830 : 1,774 millions de tonnes 1847 : 5,153 millions de tonnes 1869 : 13, 464 millions de tonnes 1880 : 20 millions de tonnes Production d'acier en France 1851 : 14 000 tonnes 1855 : 22 000 tonnes 1862 : 47 000 tonnes 1869 : 110 000 tonnes 1896: 917 000 tonnes En 1860, le traité de libre-échange passé entre la France et la Grande Bretagne, qui réduisait considérablement les droits de douane entre les deux pays, favorisa l’importation en France massive de produits industriels anglais beaucoup moins coûteux. Cette concurrence, voulue par Napoléon III, obligea les entreprises françaises à s’engager dans la mécanisation de leurs activités et à rompre avec le système proto-industriel. La modernisation des banques aida au financement des entreprises. A côté de la haute banque traditionnelle Rothschild, Mallet, Seillière) qui finançait les entreprises à partir de ses capitaux propres, furent créés des établissements bancaires financés par des émissions d'actions et destinés à prêter de l'argent aux entreprises industrielles : le Crédit mobilier des frères Pereire et le Crédit foncier, en 1851. Mais la grande innovation fut celle des banques de dépôts qui drainèrent l'épargne des particuliers et gérèrent des sommes colossales pour financer le développement industriel : le Crédit lyonnais en 1863, la Société générale en 1864, la Banque des Pays-Bas en 1864 et la Banque de Paris en 1869 qui fusionnèrent en 1872 sous le nom de Paribas. Ces banques ouvrirent rapidement des succursales en province. Leur activité fut rendue plus aisée par l'autorisation du chèque à partir de 1865 (mais pas à la portée des classes populaires, bien entendu). Très importante fut également la loi du 24 juillet 1867 sur les sociétés anonymes par actions, qui rendit plus aisée la création des entreprises et la levée des capitaux. La création de ces sociétés ne supposait plus l'autorisation préalable de l'Etat. Ces sociétés sont dites anonymes car elles ne sont plus liées à la personne et à la fortune d'un seul individu qui, auparavant, lors de la faillite de son entreprise était automatiquement considéré comme ruiné personnellement (et qui souvent, n'avait d'autre choix que le suicide pour éviter le déshonneur). Désormais une société capitaliste par actions était financée par la levée d'actions constituant chacune une part du capital de l'entreprise. Cette mesure essentielle marqua l'entrée de l'économie française dans le capitalisme industriel et financier moderne. Vers 1880, l’énergie hydraulique et l’énergie carbonée s’équilibraient encore en France, avant que les chemins de fer ne parviennent à assurer la diffusion des machines à vapeur dans toute la France. Finalement, les machines à vapeur l’emportèrent non pas grâce à leurs qualités intrinsèques mais grâce à leur flexibilité. En effet, alors que l’énergie hydraulique supposait de lourds aménagement des cours d’eau (barrage, canal d’amenée, réaménagement des berges, etc.), la machine à vapeur pouvait être adoptée sans travaux complexes, à condition d’être suffisamment approvisionnée en charbon transporté en train parfois sur de longues distances. La tendance à la concentration et à la mécanisation des entreprises put alors l’emporter. Par exemple, les ateliers de tissage de bas dispersés dans la campagne champenoise se regroupèrent dans les usines de bonneterie de Troyes avec l’introduction de machines à vapeurs. En conséquence, au début du XXe siècle, la répartition de l’industrie sur le territoire français se fit très inégale. La population ouvrière se situait principalement dans le quart nord-est de la France, dans la région lyonnaise et dans la région de Marseille. Source : Atlas de France, L’Histoire n°390, août 2013, p. 48. 2.2 La révolution ferroviaire en France La révolution des chemins de fer produisit un effet d’entraînement de l’économie. Il était nécessaire de produire du fer puis de l’acier de bonne qualité pour la construction des rails et des machines à vapeur, et de développer les constructions mécaniques pour le matériel roulant. Les mines durent produire davantage de houille. Le système bancaire lui-même fut bouleversé pour répondre aux énormes besoins de financement de construction des chemins de fer. En contrepartie, les chemins de fer approvisionnèrent les régions en engrais et en matières premières industrielles et ils commercialisèrent les productions locales à l’échelle nationale et internationale. Certaines régions abandonnèrent la polyculture, telle la Normandie qui se spécialisa dans l’élevage bovin afin d’approvisionner Paris en viande, en lait et en fromages. Les chemins de fer permirent également d’accroître la mobilité des personnes temporairement ou définitivement en facilitant de ce fait l’exode rural. Le tableau de Daumier, ci-dessous, illustre le bouleversement provoqué par l'accès au train dans la vie quotidienne des personnes issues de tous les milieux sociaux pouvant désormais se rendre à la préfecture ou aux foires commerciales locales. Document : Honoré Daumier (1808-1879), Le Wagon de troisième classe (1862), Ottawa , Musée des beaux-arts du Canada . Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Honor%C3%A9_Daumier_034.jpg En France, les premiers chemins de fer furent construits par les propriétaires de mines ou les métallurgistes qui souhaitaient rejoindre le réseau fluvial pour commercialiser leur production. Ainsi le charbon de Saint-Étienne était-il transporté vers le Rhône à partir de 1830. En 1837, les frères Pereire, des banquiers, construisirent la ligne de chemin de fer de Paris à Saint-Germain pour convaincre les hommes politiques et les banquiers de se lancer dans la construction des chemins de fer en France. La loi du 11 juin 1842 organisait la construction d’un vaste réseau en étoile autour de Paris, chaque ligne étant concédée par l’État par tronçons à plusieurs sociétés. Ces dernières construisaient voies ferrées et fournissaient le matériel roulant tandis que l'Etat se chargeait des expropriations, de la construction des gares et des ponts. Malgré cet apport considérable de l'Etat, les moyens financiers de ces lignes étaient trop réduits pour mener le projet à bien. La construction des lignes reprit en 1852, après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Ce dernier était très influencé par les idées saint-simoniennes selon, lesquelles l'Etat se devait de soutenir la croissance de l'industrie, garant de progrès social et de grandeur nationale. Plusieurs décrets favorisèrent le rachat des tronçons de lignes dont chacune fut désormais concédée à une seule compagnie bénéficiant d'un bail d'exploitation de 99 ans. On passa alors de quarante-deux petits réseaux hérités de la loi de 1842 à six grandes compagnies ferroviaires financées par les grandes banques d’affaires (Rothschild, Pereire, etc.). Chaque compagnie construisit sa propre gare à Paris dans les années 1860 : Paris-Le Havre (gare Saint-Lazare), Compagnie du Nord (gare du Nord), Compagnie de l’Est (gare de l'Est), Paris-Lyon-Méditerranée (gare de Lyon), Paris-Bordeaux (gare d’Austerlitz), Paris-Orléans (gare Montparnasse). Ce réseau principal, très rentable, qui reliait Paris aux grands ports et aux frontières, fut achevé à la fin des années 1850. A partir de 1863, l’État concéda à des petites compagnies les lignes du réseau secondaire, moins rentables, qui desservaient toutes les villes moyennes (le chemin de fer arriva à Brest en 1865 et mit Brest à 17 h 30 de Paris, quand il fallait cinq jours auparavant). Alors que le réseau ferroviaire s’étendait sur 3 248 km en 1851, il atteignait 17 500 km en 1870. L’extension du réseau ferroviaire mit fin au cloisonnement de l’espace et facilita le transport des personnes (111 millions de passagers en 1870) et des marchandises (44 millions de tonnes en 1870 dont la moitié de combustibles) pour un prix relativement modique et uniforme sur tout le territoire. La révolution ferroviaire a entrainé l'essor de la sidérurgie (rails), de la métallurgie (locomotives), du bâtiment (gares, entrepôts), et de l'industrie du bois (traverses). Elle a donné accès aux compagnies charbonnières à la totalité du marché national. La construction des gares a également contribué à l'urbanisation des périphéries des villes. Document : La construction du réseau ferroviaire français (1837-1870) Source : La documentation photographique n° p. 55. La longueur exploitée de chemins de fer en France : 1848 : 1 900 km 1851 : 3 685 km 1860 : 9 625 km 1870 : 17 924 km 1875 : 24 450 km Avec le plan Freyssinet lancé en 1879 par le ministre des transports Charles Freyssinet, les petites lignes d’intérêt local qui reliaient les sous-préfectures et les chefs-lieux de cantons furent construites jusqu’en 1914 afin de permettre l’accès au train de tous les Français. Sur la carte ci-dessous, on remarquera, sur la pointe bretonne, les lignes reliant Quimper à Douarnenez et à Pont L’abbé, Brest à Ploudalmézeau et à Saint-Pol-de-Léon, Concarneau à Morlaix, ainsi que la place centrale de Carhaix dans le réseau local breton. Document : Les voies ferrées commerciales en 1914 (réseau hiérarchisé) Source : Etienne Auphan (2002). L’apogée des chemins de fer secondaires en France : essai d’interprétation cartographique. Revue d’histoire des chemins de fer , 24-25. En ligne : https://journals.openedition.org/rhcf/2028 2.3 De la première à la seconde industrialisation en France A partir de 1873 et jusqu’en 1896, les pays industrialisés entrèrent dans ce qui est nommé la Grande dépression . Dans les pays d’Europe occidentale, comme la construction des chemins de fer était quasiment achevée, la demande en fer et en acier s’essouffla et les industries sidérurgiques manquèrent de débouchés pour écouler leur production. Le modèle de la première industrialisation (industries textiles, production de houille, machines à vapeur, sidérurgie) entra en crise et provoqua dans les pays industrialisés une chute des prix et l'essor du chômage. De nouvelles innovations techniques conduisirent à ce que l’on appelle la seconde industrialisation . A cette occasion, les entreprises françaises se concentrèrent et mirent fin à la pluriactivité pour être capables de se procurer les machines nécessaires à la mise en place de grandes usines, et elles embauchèrent des milliers d’ouvriers. Par exemple, les frères Peugeot abandonnèrent la production de quincaillerie pour s'orienter vers la production de cycles puis d'automobiles à partir de 1882 dans leurs nouveaux ateliers de Sochaux-Montbéliard. Les années 1870-1880 virent véritablement l’entrée de l’économie et de la société françaises dans l’âge industriel. Les anciennes régions industrielles de sidérurgie à l'eau ou au bois se désindustrialisèrent au profit des régions du Nord et de la Lorraine. L’usage des machines à vapeur se diffusa plus largement en France, même si ce fut dans des proportions moindres qu’ailleurs, comme l’indique le tableau ci-dessous : Comme nous l’avons déjà vu, les années 1880 marquèrent la fin de la proto-industrialisation et des ateliers dispersés qui furent systématiquement rassemblés dans des usines mécanisées dans les espaces urbains. La soierie lyonnaise entra alors en crise de même que les régions où la production métallurgique était restée dispersés et liée au charbon de bois et aux moulins hydrauliques. Document : Un atelier de l’usine Decauville à Essone (Seine-et-Oise) à la fin du XIXe siècle. Source : Textes et documents pour la classe n° 736, p. 7. Cette photographie d’un atelier situé dans la banlieue parisienne montre le désordre qui régnait encore dans l’organisation du travail à la fin du XIXe siècle. Le sol est en terre battue, les caisses disposées par terre pouvaient occasionner des chutes, les machines-outils sont actionnées par des courroies reliées à un axe situé sous le plafond, dont la force de rotation est fournie par une machine à vapeur située à l’extérieur. Ces courroies non protégées étaient une source de graves accidents du travail, broyant fréquemment les doigts et les bras. Les garçons, assez jeunes, constituent une part importante de la main d’œuvre de cet atelier. On retrouve ces jeunes garçons dans l'image ci-dessous. Document : L'atelier d'embouteillage de la Grande Brasserie de Kérinou à Lambezellec (ancienne commune limitrophe de Brest, aujourd'hui un quartier de Brest). Carte postale, début XXe siècle. Archives municipales de Brest. Source : https://archives.mairie-brest.fr/4DCGI/Web_DFPict/034/3Fi120-293/ILUMP29433 Cependant, à la fin du XIXe siècle, le travail mécanisé commença à l’emporter dans les grandes régions industrielles de métallurgie lourde. Les usines occupèrent des espaces considérables pour construire des espaces de stockage, des voies ferrées et des ateliers où travaillaient des milliers d’ouvriers et où l’on utilisait des machines toujours plus impressionnantes (hauts-fourneaux, marteaux pilons, etc.). A cause du bruit et de la chaleur, la pénibilité et la dangerosité du travail s’accrurent considérablement. Le tableau ci-dessous montre le façonnage d’un canon pour la marine au moyen d’un énorme marteau-pilon. Document : Joseph Fortuné LAYRAUD, Marteau-pilon ou Le marteau-pilon, forges et aciéries de Saint-Chamond ou Sortie d'une pièce de marine, 1889. © Ecomusée Creusot Montceau ; © Daniel BUSSEUIL Source : https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/joconde/M0170012295?auteur=%5B%22LAYRAUD%20Joseph%20Fortun%C3%A9%20%28peintre%29%22%5D&last_view=%22list%22&idQuery=%224acd11c-415-235f-47-050545b50ae%22 La production de charbon en France passa de 19 millions de tonnes en 1880 à 40 millions de tonnes en 1913. La production d'acier passa de 382 000 tonnes en 1880 à 4,6 millions de tonnes en 1913. L'augmentation des volumes est considérable et l'usage de l'acier produit par les fours Martin et Thomas du nord et de l'est de la France, se répandit : fabrication d'armes, d'automobiles et de machines-outils pour l'industrie. Parallèlement, de nouveaux matériaux furent inventés, tels que les aciers spéciaux fabriqué à partir d’alliages ainsi que les métaux non ferreux (zinc, plomb, aluminium) qui répondirent à de nouveaux usages. De nombreuses innovations permirent le développement de la production d’ électricité . L’électricité était utilisée pour l’éclairage (en 1879 fut mise au point de l’ampoule à filament par Thomas Edison à New York), pour les machines-outils des industries métallurgiques mais aussi pour les productions électrochimiques (fabrication de l’aluminium par électrolyse de l’alumine) et électrométallurgiques. L’électricité d’origine hydraulique permit l'industrialisation des vallées des Alpes où se développèrent les industries chimiques et la fabrication d'aluminium. En effet, le belge Zénobe Gramme inventa la dynamo (ou turbine) en 1871. Très vite des dynamos furent actionnées par la force hydraulique de chutes d'eau afin de produire de l'électricité, notamment dans les vallées alpines. L'invention des lignes électriques permit de transporter cette énergie. Enfin, en 1888, Tesla inventa un alternateur pour produire un courant alternatif de production plus simple et moins couteuse. Dès lors, l'électricité produite par des turbines alimentées par la force hydraulique ou par le charbon se diffusa partout pour alimenter les machines-outils dans les usines. L’industrie chimique profita de l’essor des laboratoires de recherche et se développa surtout en Allemagne (dès 1899 la société Bayer fabriquait l’aspirine) mais également dans la région lyonnaise et dans la région parisienne. La seconde industrialisation est également associée à l’exploitation et à la consommation du pétrole . L’histoire, un peu légendaire, attribue à Edwin Drake la paternité du premier forage en 1859 d’un puits de pétrole à Titusville en Pennsylvanie. L’invention du procédé de distillation du pétrole permit de séparer les goudrons, les lubrifiants, les solvants, de l’essence. Dans les années 1860, l’oléoduc fut inventé en Pennsylvanie, et le tanker dans les années 1890. Ce dernier permit ensuite d’exploiter le pétrole du Moyen-Orient ou du Mexique. En 1886, Carl Benz mit au point la première automobile à essence et en 1890, Clément Ader mit au point le premier aéroplane. Ces deux inventions justifièrent ensuite une utilisation croissante et massive du pétrole tout au long du XXe siècle. Le pétrole présentait de nombreux avantages : cette énergie est plus « propre » et plus calorifique que le charbon, son exploitation assez aisée ne suppose pas de grandes concentrations ouvrières revendicatives. Ainsi, même si le pétrole coûte en moyenne 60 % plus cher que le charbon, il présente le grand avantage d’être moins vulnérable aux mouvements de grèves. En 1911, le Premier Lord de l’Amirauté, Winston Churchill décida de convertir au fuel la flotte de guerre britannique jusque là propulsée par le charbon. Cette décision peut-être considérée comme le moment de bascule qui rendit l’économie occidentale dépendante des ressources pétrolières du Moyen-Orient. Le récit linéaire de l’industrialisation peut conduire à imaginer que le charbon succéda au charbon de bois, puis que le pétrole et électricité remplacèrent le charbon, selon une logique de « transition énergétique ». Or les historiens de l’environnement (François Jarrige, Jean-Baptiste Fressoz, Charles-François Mathis, etc.) ont montré l’inanité de ce schéma : dans les temps passés, une énergie nouvelle ne s’est jamais substituée à la précédente, elle s’y est ajoutée, ce qui a conduit à un essor considérable de la consommation d’énergie. Il vaudrait mieux parler d’addition énergétique plutôt que de transition. Le charbon devint une matière première pour l’industrie chimique et continua à être très largement utilisé comme énergie (sidérurgie, chauffage domestique, locomotives à vapeur) dans les pays industrialisés jusque dans les années 1960. Le charbon est très largement consommé dans les pays du sud où ils ont délocalisé leurs usines et leur pollution. Ainsi, l’humanité n’a jamais consommé autant de charbon qu’en ce début du XXIe siècle. De même, un certain discours techniciste veut faire croire que l’amélioration des performances énergétiques des machines ou des moyens de transport permettrait de réduire la consommation d’énergie et de réduire le réchauffement climatique. Or, historiquement, l’augmentation des performance des machines a toujours conduit à l’essor de la consommation d’énergie, par ce que l’on appelle un « effet rebond ». Encart : « l’effet rebond » En 1865, l’économiste William S. Jevons popularisa la notion de « l’effet rebond » dans La Question charbonnière . Il expliqua que le fait d’utiliser des machines plus perfectionnées et moins consommatrices de sources d’énergie n’amène pas une baisse de la consommation globale. L’utilisation croissante de machines plus performantes provoque en réalité une hausse de la consommation globale. Selon les historiens de l’environnement, cette notion montre que la seule technologie n’est pas une solution pour réduire la surconsommation des ressources naturelles. Les deux guerres mondiales, qui furent des guerres industrielles financées et organisées par les États, accrurent encore plus la place de l’industrie dans l’économie et la société. En France, la Première Guerre mondiale conduisit au développement de l’industrie automobile (Renault et Citroën) et de l’aéronautique utilisant le pétrole comme source d’énergie, mais aussi de l’industrie chimique. Les usines qui fabriquaient les gaz de combat se reconvertirent dans la production de pesticides. Les usines qui fabriquaient des explosifs se reconvertirent dans la fabrication d'engrais (le nitrate d'ammonium sert aussi bien pour les explosifs que pour les engrais) . D'une certaine manière, en exagérant à peine, on peut affirmer que l'agriculture productiviste actuelle est l'héritière des massacres de la Première Guerre mondiale. En France, ces industries jouèrent un rôle d’entraînement pour toutes les autres industries. La standardisation croissante de la production et l’utilisation de machines-outils actionnées par l’énergie électrique conduisirent, après la Première Guerre mondiale, au développement du travail à la chaîne qui supposait la séparation des activités de conception dévolues aux ingénieurs et aux bureaux d’études, des activités d’exécution dévolues aux ouvriers. Les tâches des ouvriers étaient parcellisées, réduites à quelques gestes simples, et chronométrées pour être accomplies le plus rapidement possible. Frederic W. Taylor théorisa cette nouvelle organisation du travail que l’on a appelé le taylorisme . Taylor appliqua ces principes en 1913 dans les usines Ford de Detroit. Ils se répandirent à partir des années 1920 dans les industries automobiles européennes. Le financement de ces équipements, leur organisation, la mise au travail des ouvriers et leur surveillance, la commercialisation des produits firent apparaître de nouvelles professions : contre-maîtres, ingénieurs, chercheurs, secrétaires, employés de divers niveaux. Il fut alors nécessaire d’accroître les compétences de certains ouvriers. C’est pourquoi le certificat d’aptitude professionnelle (CAP) fut créé en France en 1911. En France, le besoin de main d’œuvre industrielle accrut l’exode rural, désormais rendu possible par la mécanisation de l’agriculture. En 1931, la population urbaine française devint plus nombreuse que la population rurale. L’article ci-dessous extrait d’un journal syndicaliste rend compte d’une grève aux usines Renault en 1913 contre le chronométrage que la direction ne put imposer qu’après la guerre. Document : une grève dans les usines Renault contre le chronométrage en 1913 La grève bat son plein chez Renault A bas le chronométrage ! Comment on fait d'un ouvrier une brute à surproduire Le chronométrage doit être extirpé, le prolétariat ne peut pas laisser acclimater l’odieuse méthode de Taylor – Telle est la volonté de unanime des grévistes des établissements Renault. Et la classe ouvrière tout entière les approuvera ! L’atelier enlevé aux ouvriers Le patronat veut introduire le système du chronométrage pour augmenter la production dans des proportions insoupçonnées. Ce n’est là que son but immédiat. La méthode Taylor lui permet de viser plus haut. Ce qu’il veut, c’est priver les ouvriers de toute initiative dans leur travail. Ce qu’il veut, c’est leur enlever toute ombre d’influence directe sur la marche de la production. Comment il procède ? C’est bien simple. Il ne permet plus à l’ouvrier de penser. C’est dans le bureau de chronométrage qu’on fait, pour lui, l’effort cérébral nécessaire. Quant à lui, il n’a qu’à exécuter rapidement et interminablement un des nombreux mouvements dans lesquels se décompose chaque opération. Voilà comment le patron espère abaisser le niveau moral des travailleurs, les dégoûter du travail et, du même coup, les priver de tout idéal ! Les entraîneurs qui ne travaillent pas Pour « entraîner » les ouvriers, Renault à sa disposition une équipe de chronométreurs, composée d’anciens ouvriers, véritables brutes ceux-là, et de jeunes techniciens, sortis de l’école professionnelle. Ces chronométreurs font des essais « préparatoires ». Ils fixent le temps minimum qu’il faut pour exécuter le maximum de pièces. Ce sont ces résultats qui servent de base pour établir les salaires des travailleurs ! Naturellement, ces individus se gardent bien de travailler à côté des ouvriers. En décembre, lors du dernier mouvement, Renault a promis que les chronométreurs travailleraient tout le temps avec les ouvriers. Mais ce serait, n’est-ce pas, la débâcle de tout le système. Car les chronométreurs ne pourraient supporter, pas plus que les ouvriers, la terrible course à la vitesse et le surmenage continu. Aussi Renault n’a pas tenu ses promesses. Ses chronométreurs ne travaillent que cinq ou six heures par semaine ! Juste le temps pour établir une nouvelle série de prix… Le danger pour le prolétariat Ne croyez pas cependant que seule la construction mécanique est menacée par la méthode de l’ingénieur Taylor. Celui-ci la recommande tout particulièrement à l’industrie du Bâtiment et à la Métallurgie. Les maçons poseront les briques d’une manière « scientifique ». La « flânerie » des travailleurs sera bannie. Il ne faudra plus qu’ils perdent un seul instant et chacun de leurs mouvements sera étudié à l’aide du chronomètre ! Il est possible d’appliquer ces principes à toutes les industries… Et Taylor dit que sa méthode est une véritable machine de guerre contre le syndicalisme ouvrier. Il a raison ! Ne la laissons donc pas implanter dans ce pays. V. Roudine La bataille syndicaliste , 12 février 1913 Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k67640639/f1.item.zoom Toutefois, la Première Guerre mondiale fournit l'occasion d'introduire le taylorisme dans les usines d'armement puis d'automobile. Ainsi, en 1915, André Citroën, ingénieur polytechnicien et industriel, obtint de l'Etat le financement de la construction d'une usine d'obus sur le quai de Javel, dans le 15e arrondissement de Paris. Dans cette usine neuve et ultramoderne, montée en quelques moins, il installa des machines-outils et mit en œuvre les techniques de la taylorisation qu'il avait pu observer lors d'un voyage aux Etats-Unis. Très vite, l'usine employa près de 12 000 ouvriers dont plus de la moitié de femmes. Les documents ci-dessous sont extraits d'un recueil de photographies montrant la construction de l'usine et les étapes de la fabrication des obus. Source : [Fabrication d'obus aux usines André Citroën, quai de Javel à Paris] | Gallica (bnf.fr) Les deux publicités suivantes, tirées du catalogue de vente par correspondance de la manufacture de Saint-Etienne en 1913, sont significatives de la production industrielle en France à la veille de la Première Guerre mondiale. La production de pièces standardisées en acier permettait d'assembler des vélos adaptés à diverses clientèles. Notons également les pneumatiques produits par l'industrie chimique à partir du caoutchouc naturel des forêts tropicales. Le développement des transports permettait la vente par correspondance grâce à ce catalogue très largement diffusé auprès d'une population désormais alphabétisée. Enfin, la vente à crédit (sur 3, 6, 12 ou 18 mois) rendait le produit accessible à la plus grande partie de la population urbaine et assurait la rentabilité de l'entreprise. Source : Catalogue de la manufacture française d'armes et cycles de Saint-Etienne, 1913 . Documents fournis par Laurent Bihl. 2.4 L'évolution des sources d'énergie : des exemples à Brest L’arsenal de Brest, fondé par Richelieu et développé par Colbert au XVIIe siècle, a vu se succéder toutes les étapes de la métallurgie lourde et des modes de transport maritimes. La première source d’énergie, alors que la marine était à voile, fut l’énergie musculaire des bagnards entre 1749 et 1858, date du déplacement du bagne à Cayenne. Le déplacement du bagne coïncide avec le début de l’utilisation du charbon comme source d’énergie pour les machines du port comme pour les navires de guerre. Comme cela a déjà été indiqué, les navires ont gardé leurs gréements et la propulsion par les voiles jusqu’à la fin du XIXe siècle, lorsque les moteurs devinrent suffisamment performants et économes pour pouvoir fonctionner pendant toute une traversée avec le charbon stocké dans leurs soutes. A partir des années 1920, les navires de guerre commencèrent à fonctionner au fuel. Parallèlement, l’électricité a servi à alimenter les machines des ateliers et les grues du port. Les documents qui suivent montrent cette évolution. La vue du port de Brest en 1854 montre des navires de guerre à coque en bois et à voiles. La machine à mâter, située au pied du château servait à déposer les mats sur les navires. Comme toutes les autres grues du port, elle était actionnée par les cabestans eux-mêmes mus par la force musculaire des bagnards. La mise en mouvement de la machine à mâter supposait l’action de 300 bagnards qui se relayaient régulièrement car l’effort physique était intense. Document : Antoine Léon Morel, Le port de Brest en 1854 . Musée de la marine, Paris Source : http://www.wiki-brest.net/index.php/Fichier:La_tour_a_mater.jpg Document : les bagnards actionnent les cabestans de la machine à mâter Source : Le magasin pittoresque, 1847. Document : Jules Noël, Le travail dans le port, 1844. Dessin. Brest, Musée des beaux-arts https://commons.wikimedia.org/wiki/File:580_Brest_mus%C3%A9e_beaux-arts_Jules_No%C3%ABl_Le_travail_dans_le_port.jpg A la fin des années 1850, la construction de navire dotés d’une coque en fer, d’une l’hélice propulsive actionnée par une machine à vapeur, et d’un blindage sur les coques, bouleversa le paysage industriel de Brest. A partir de 1858, les ateliers de Capucins, avec les activités de fonderie, d’ajustage et de montage, étaient capables de produire les grosses chaudières de machines à vapeur pour la flotte de guerre. La grue Gervaize (du nom de son constructeur) appelée aussi « grue revolver » en raison de sa forme, était actionnée par une machine à vapeur signalée par la cheminée située en son centre. Installée sur le môle du viaduc, d’une capacité de portage de 40 tonnes, la grue revolver permettait de déposer dans les navires accostés dans la Penfeld les machines fabriquées par les ateliers des Capucins et acheminéespar rails jusqu’à elle. Elle fut démantelée en 1956. Au pied des Capucins, une forge dotée d’un marteau-pilon fabriqué au Creusot en 1867, fonctionna jusqu’en 2005. Il s’y trouve toujours aujourd’hui. Document : la grue Gervaize ou grue revolver . En face, de l’autre côté de la Penfeld, la corderie, l’hôpital et l’ancien bagne. Source : Daniel Le Couédic et Angélina Meslem, L’arsenal de Brest. La mémoire enfouie. Photographies 1860-1914. Editions Filigrane, Musée national de la Marine, 2013, p. 32. Document : La grue revolver et un cuirassé sur la Penfeld. A droite, les Capucins, à gauche la corderie et l’hôpital. Carte postale vers 1910. Archives municipales de Brest. Cote3Fi089-025. Source : https://archives.mairie-brest.fr/4DCGI/Web_DFPict/034/3Fi089-025/ILUMP3931 Document : La grue revolver sur le môle du viaduc déposant une machine sur le cuirassé Neptune , début XXe siècle. Source : http://www.wiki-brest.net/index.php/Chaudronnerie_des_Capucins La taille et le poids des machines s’accroissant, la capacité de portage de la grue revolver devint insuffisante. En 1912, fut mise en service la grande grue électrique sur la rive opposée de la Penfeld. Sa capacité de portage était de 150 tonnes. Surnommée la Tour Eiffel brestoise, elle fut démantelée en 1977. Document : la grande grue électrique. Carte postale, début XXe siècle . Archives municipales de Brest, cote : 3Fi080-012. Source : https://archives.mairie-brest.fr/4DCGI/Web_DFPict/034/3Fi080-012/ILUMP28994 Document : Mise en place de la tourelle sur le cuirassé Danton, 31 aout 1910 . MnM, PH 16 957. Source : Daniel Le Couédic et Angélina Meslem, L’arsenal de Brest. La mémoire enfouie. Photographies 1860-1914. Editions Filigrane, Musée national de la Marine, 2013, p. 104. 2.5 L'essor industriel après 1945 Après 1945, le monde industriel devint la norme, il bouleversa totalement les sociétés occidentales puis mondiales. La Deuxième guerre mondiale avait stimulé comme jamais la production industrielle et les innovations (énergie atomique, radar, DDT, ordinateurs) qui façonnèrent la nouvelle société industrielle. Le nylon, synthétisé aux États-Unis par la firme DuPont de Nemours en 1936, conquit le monde. Ce produit synthétique fut créé pour concurrencer la soie produite au Japon. L’acronyme nylon signifie : Now You Loose Old Nippon . En Europe occidentale, le plan Marshall financé par les États-Unis entre 1947 et 1952 permit la reconstruction des économies dévastées par la guerre puis fournit les bases d’une croissance économique inégalée, que l’économique Jean Fourastié nomma les Trente glorieuses . Il s’agit largement d’un mythe car les conditions de vie et de travail des salariés français ne s’améliorèrent que très lentement (le niveau des salaires de 1938 ne fut retrouvé qu’en 1955) et ce sont surtout les conflits sociaux qui permirent d’obtenir de meilleurs conditions de travail, de congés payés (en France : deux semaines en 1936, trois semaines en 1956, quatre semaines en 1968, cinq semaines en 1982) et de salaires (en 1968). La hausse du niveau de vie des travailleurs nationaux tenait également à une forte immigration indispensable pour occuper les emplois industriels les moins qualifiés et les moins payés, notamment dans l’industrie automobile et le bâtiment. Sans compter les atteintes à l’environnement produites par la forte croissance économique. En France, la mécanisation de l’agriculture (tracteurs, moissonneuses batteuses, etc.), le remembrement, l’usage de produits phytosanitaires, financés par les politiques européennes à partir de 1962 (la Politique Agricole Commune) permirent à la France de devenir une puissance agricole mondiale tout en conduisant à l’effondrement du nombre des agriculteurs. Désormais le monde industriel et urbain devint la norme de la vie quotidienne. Dans les pays d’Europe de l’ouest fut mis en place le compromis fordiste fondé sur l’explosion de la productivité agricole et industrielle (standardisation des produits, automatisation des taches) permettant une hausse de la consommation permise par une redistribution des revenus grâce aux systèmes de Sécurité sociale et grâce à une forte intervention de l’État dans l’économie (indexation des salaires sur l’inflation, législation sociale, entreprises nationalisées, système de planification indicative, etc.). A partir du premier choc pétrolier de 1973 qui produisit une hausse des prix du pétrole et entraîna une inflation généralisée et supérieure à 10 % par an dans les pays industrialisés capitalistes, la croissance économique se ralentit, le chômage explosa. L’idéologie néo-libérale incarnée par Reagan aux États-Unis à partir de 1980, par Thatcher en Grande-Bretagne à partir de 1979 et reprise en France à partir du « tournant de la rigueur » de 1983 piloté par Mitterrand, privilégièrent la baisse des impôts afin de réduire le poids de l’État dans l’économie et la société, ainsi que la dérégulation du compromis fordiste. Cette évolution accompagna la globalisation (ou mondialisation) liée à un fort accroissement des échanges à l’échelle mondiale. Ces échanges furent rendu possibles par le développement des transports maritimes et l’utilisation, à partir de 1956, des conteneurs . Ces boites en fer de 20 pieds de long (12 mètres) facilitent la manutention des marchandises depuis le lieu de production jusqu’au lieu de consommation. Elles peuvent être transportées indifféremment par des navires, des camions, des trains, des péniches et même des avions. En réduisant considérablement les coûts de transport, les conteneurs rendirent possible la délocalisation des industries de main d’œuvre (le textile, l’automobile) et des industries polluantes (la sidérurgie) vers les pays où la main d’œuvre était beaucoup moins chère : la Corée du sud, Singapour, les Philippines, le Mexique tout d’abord, puis le Vietnam et surtout la Chine depuis les années 1990. La France fut particulièrement victime de la désindustrialisation : les usines textiles du Nord-Pas-de-Calais fermèrent dans les années 1970, la sidérurgie lorraine disparut dans les années 1980, et l’industrie automobile réduisit ses effectifs à parti des années 1980. La fermeture des usines Renault à Boulogne-Billancourt en 1992 symbolisa cette évolution. Un élément majeur de la mondialisation fut la révolution numérique avec la mise en place de l’internet (1991 : création du World Wide Web) et la diffusion massive de ce que l’on appelait les micro-ordinateurs dotés des systèmes d’exploitation d’Apple puis de Microsoft. On parlait à l’époque de l’avènement d’une société post-industrielle, comme si nos ordinateurs, nos téléphones, nos vêtements, nos voitures n’étaient plus fabriqués dans des usines. 3. Le travail à la mine 3.1 Les pays noirs Le mineur de charbon fut sans doute la grande figure de l’âge industriel en raison de l’extrême dangerosité et de l’extrême pénibilité de son travail qui exigeait une force physique mais également une grande solidarité entre les mineurs. Il exerçait une grande fascination à la fois parce qu’il travaillait dans les entrailles de la terre et fournissait la principale source d’énergie, indispensable à l’économie comme à la vie quotidienne de chacun. De nombreuses vidéos sur l'histoire de la mine sont consultables sur : https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/ Il convient également de connaitre le Centre historique minier de Lewarde dans le Nord : https://www.chm-lewarde.com/fr/le-centre-historique-minier/le-musee/ Comme nous l’avons vu, l’utilisation du charbon se diffusa lentement en Europe. Le besoin de charbon devint majeur à partir des années 1840. Ensuite, l’extraction et la production de charbon doubla tous les vingt ans. L’extraction du charbon créa des paysages (les pays noirs ) et des sociétés particulières. Les grands bassins charbonniers se situaient principalement en Grande-Bretagne, dans la Ruhr, le Nord et le Pas-de Calais en France et, plus localement, la région du Creusot, de Saint-Étienne, Decazeville et Carmaux. Les chevalets de mines, les terrils et les habitats ouvriers en briques ( les corons ) imprimèrent leur marque sur les paysages caractéristiques des régions productrices de charbon noircies par la fumée du charbon. Aujourd’hui, dans le nord de la France, les chevalements ont disparus mais les terrils restent un marqueur identitaire et patrimonial très fort. Document : les bassins houillers d'Europe de l'ouest Source : Documentation photographique n°8010, p. 3 Document : Corons à Lens dans les années 1950. Au fond, un terril. Source : Documentation photographique n° 8010, p. 32. L’exploitation du charbon était organisée par des compagnies privées qui mobilisaient un capital considérable pour financer les équipements miniers (chemins de fer, chevalements, ascenseurs, boisage des galeries, installations de pompage, etc.). Elle supposait l’emploi d’une grande quantité de main d’œuvre : un millions de mineurs en Angleterre, 400 000 dans la Ruhr, 300 000 en France, 130 000 en Belgique en 1914. Dès le XIXe siècle, les compagnies françaises firent appel aux mineurs anglais très qualifiés puis aux mineurs belges. Après la Première guerre mondiale, elles négocièrent avec l’État polonais la venue de près de 40 000 Polonais. A partir des années 1960, ce fut le tour des mineurs marocains. Partout, les mineurs mirent en place de puissants syndicats qui arrachèrent de nombreuses réformes. En France, les mineurs obtinrent dès 1894 une caisse de de secours et de retraite et, en 1905, la journée de 8 heures pour les travailleurs du fond. D’un autre côté, pour garder sur place et amadouer cette main d’œuvre, les sociétés minières mirent sur pied une politique paternaliste : allocation de maisons individuelles (les corons) avec un jardin potager pour améliorer l’ordinaire et pour passer moins de temps au café, des écoles, des épiceries, des distribution de charbon pour le chauffage, des caisses de secours et de retraite. 3.2 Le travail au fond de la mine Le travail au fond de la mine resta longtemps peu mécanisé. L’immense roman de Zola, Germinal , paru en 1885 mais dont l’action est située à la fin des années 1870, témoigne de l’extrême pénibilité du travail de la mine. Les gravures qui suivent représentent les conditions de travail dans les années 1860-1870. Elles sont extraites de l’ouvrage de Louis Simonin, Le Creusot et les mines de Saône-et-Loire. Epinac, sous terre, 1865. En ligne : http://www.lecreusot.com/site/decouvrir/histoire/litterature/mines_epinac/mines_epinac.php Le travail au fond de la mine était organisé par petites équipes, souvent à dominante familiale, à qui était concédée une veine ou un quartier, sous la surveillance étroite des porions (contre-maîtres) et des ingénieurs. Pour des raisons de sécurité, la discipline était sévère. Les femmes travaillaient en surface pour trier le charbon. Les mineurs étaient acheminés vers le fond par des ascenseurs puissants actionnés par des machines à vapeur puis par des moteurs électriques. Ils devaient ensuite progresser à pied dans les galeries. L’abattage du charbon se fit longtemps avec des pics, maniés par une chaleur et une humidité extrêmes. Des chevaux tiraient les wagonnets chargés de charbon jusqu’aux monte-charges. Les trieuses de charbon, types du Creusot. (Sur le premier plan, assise sur la brouette, est la mère Dion ; trente-six ans de triage, haute paye) Documents: L'abattage et le boisage à Lens (Pas-de-Calais), en 1898. Source : Documentation photographique n° 8010, p. 27. Commentaire détaillé sur : https://histoire-image.org/etudes/travailleurs-mine-abatteurs Document : Le premier contact avec le fond Extrait de : Georges Dumoulin, Carnets de route. Quarante années de vie militante , Editions de l'avenir, Lille, 1938. Source : Documentation photographique n°8010, p. 26 Malgré le soin porté au boisage des galeries, les éboulements pouvaient survenir. Le grisou , un gaz explosif généré par le charbon, était le principal ennemi des mineurs. Le 10 mars 1906 eut lieu la pire catastrophe minière à Courrières dans le Pas-de-Calais. Un coup de grisou provoqua la mort de 1099 mineurs. Une grève de protestation éclata dans tout le bassin minier. Georges Clémenceau, ministre de l'intérieur, fit intervenir l'armée pour réprimer la grève. Cela eut pour effet de provoquer la première grève générale de tous les secteurs d'activité dans toute la France, avec un apogée le 1er mai 1906. Cette grève montre également la centralité de la figure des mineurs dans la classe ouvrière de l'époque. 3.3 Quelques évolutions techniques Des améliorations furent progressivement apportées à l’équipement des mineurs : un casque (la barrette), des lampes Davy dont la flamme était protégée pour éviter d’enflammer le grisou. Document : le rôle de la lampe pour le mineur, selon le témoignage d’un jeune mineur au début des années 1920 Avant d’entrer dans la cage, il fallait faire visiter sa lampe par des ouvriers compétents et sérieux en matière de sécurité : les boutefeux ou des ouvriers chargés de la sécurité - Enlève la cuirasse, me dit Maurice, qui me suivait. Je m’exécutai, accrochai la cuirasse dévissée à mon épaulette et tendis ma lampe au contrôleur. Tenant ma lampe par le pot, celui-ci vérifia que le verre ne tournait pas, ce qui confirmait qu’il était bien serré entre es rondelles et non ébréché. Il examina la couronne d’entrée d’air à la base de l’armature puis le tamis. Tenant la lampe par le pot, il me commanda de dévisser l’armature, puis de la revisser pour vérifier si la fermeture magnétique fonctionnait parfaitement. Ayant soufflé autour du verre, il constata que la flamme ne bougeait pas. - Donne moi ta cuirasse, me dit-il. Je la lui tendis. Il la vissa sur l’armature. - Surtout, au fond, il ne faut point la dévisser. Tu serais mis à l’amende. La lampe était la fidèle compagne du mineur. Si l’air était trop pauvre en oxygène, elle l’avertissait en baissant et en s’éteignant, avant même qu’il sente une gêne respiratoire. Il remontait alors en hâte et gagnait l’entrée d’air frais de la galerie la plus proche afin de prévenir ses camarades. La flamme de la lampe servait également à détecter la présence de grisou. Pour cela, elle être bien montée c’est-à-dire avoir un verre en cristal de Baccarat non ébréché, des rondelles d’amiante en haut et en bas, il fallait que les entrées d’air et le double tamis au-dessus du verre ne soient pas endommagés, que la cuirasse de fer se visse bien… Elle devait pouvoir éclairer une dizaine d’heures. Source : Augustin Viseux (1991). Mineur de fond . Plon : Terre humaine, Pocket, p. 103-105. A partir des années 1910, l’énergie électrique permit de mieux éclairer les galeries et le transport dans le fond de la mine. Elle permit l’utilisation systématique du marteau-piqueur à air comprimé pour l’abattage du charbon. Cette machine permit un essor considérable de la production de charbon. Cependant, les poussières de charbon dégagée par les marteaux-piqueurs affectèrent les poumons des mineurs qui développèrent la silicose et virent leur espérance de vie se réduire considérablement. Un apparent progrès technique provoqua une catastrophe sanitaire majeure. La combustion de charbon, qui émet du CO2, des oxydes de soufre et d’azote, suscita très vite de nombreux enjeux environnementaux. Les fumées noires provoquèrent une très forte pollution de l’air, le noircissement des façades des bâtiments (d’où le nom de « pays noirs »), des maladies pulmonaires et une forte mortalité. La nationalisation des charbonnages de France en 1945 permit de financer la modernisation des installations et d’accroître la production de charbon dans le cadre de la « bataille de la production » de la Libération. La grève des mineurs en 1963 marqua la déclin définitif de la production charbonnière en France. 4. Le travail dans les grands magasins Le travail dans les grands magasins Nous avons vu que l’un des moteurs de l’industrialisation fut le développement de la consommation, une fois que les besoins liés à la survie de la plus grande partie de la population furent satisfaits. Des entreprises parisiennes suivirent le modèle anglais au début du XIXe siècle. A partir des années 1840, des magasins de « nouveautés » commercialisaient les tissus de la mode du moment. Très vastes pour l’époque, disposant de plusieurs rayons spécialisés dans divers produits, faisant de la publicité dans les journaux, ils étaient financés par des industriels soucieux d’écouler leur production textile. Ils employaient au départ plusieurs dizaines de salariés et s’adressait à des clients aisés comme le montre la gravure ci-dessous : Document : Le grand magasin A la ville de Paris . Lithographie, 1843. Paris, musée Carnavalet. Source : La documentation photographique n°8061, p. 27. Mais les grands magasins se développèrent surtout sous le Second Empire, conformément au récit qu’en fit Zola dans Au bonheur des dames . En 1852, Aristide Boucicaut s’associa avec les frère Videau qui avaient créé Au Bon Marché . Il développa le premier grand magasin offrant un large assortiment de produits dont les prix à faible marge étaient indiqués sur une étiquette. Chaque rayon, mettant en scène les produits, était tenu par des vendeuses, puisque la clientèle était principalement féminine, surveillées par des chef de rayon. Les vêtements n’étaient plus faits sur mesure. Leur coupe était standardisée et ils étaient fabriquée par des ouvrières à domicile. Le magasin fut agrandi à plusieurs reprises : de 300 m² et 12 employés en 1852, il passa à une superficie de 50 000 m² et 1 788 employés en 1877. Il recevait à cette date environ 70 000 visiteurs par jour. Pour attirer la clientèle essentiellement féminine, il créa les premières toilettes pour dames, il créa des catalogues de mode expédiés par la poste et développa la vente par correspondance. Patron paternaliste, Boucicaut créa un caisse de prévoyance et une caisse de retraite pour les employés qui restaient à son service. Les grands magasins de ce type employèrent une main d’œuvre féminine très nombreuse. Ils profitèrent du développement des classes moyennes qui constituaient leur clientèle privilégiée. D’autres sociétés imitèrent ensuite Boucicaut à Paris : les Grands magasins du Louvre en 1855, A la belle jardinière et le Bazar de l’Hôtel de Ville en 1856, Le Printemps et la Samaritaine en 1865, les Galeries Lafayette en 1896. Enfin, les grands magasins sont des marqueurs de l'âge industriel : ils vendaient des produits standardisés produits en grande quantité et pour faire face à l’afflux des visiteurs, leurs locaux s’agrandirent, constitués de métal (pour la hauteur des salles d’exposition) et de verre (pour la luminosité). Document : La coupole des Galeries Lafayette (construite en 1912) aujourd’hui Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupe_Galeries_Lafayette 5. La ville de l'âge industriel 5.1 La croissance urbaine et l'haussmannisation Avec du retard par rapport aux autres pays d’Europe du nord-ouest, le cadre de vie de la population en France devint progressivement urbain. En 1931, la population urbaine française devint aussi nombreuse que la population rurale, puis continua à s’accroître à la faveur de l’exode rural . En effet, la croissance démographique liée aux progrès de la médecine conduisit à une surpopulation des campagnes par rapport aux terres cultivables disponibles, tandis que l’industrie, située désormais en ville, demandait de plus en plus de main d’œuvre. Les villes industrielles et les grands centres administratifs connurent un fort accroissement de leur population comme l'indique le tableau suivant. La croissance urbaine se fit tout d’abord de manière anarchique. Durant la première moitié du XIXe siècle, les ouvriers connaissaient des conditions de vie effroyables, entassés dans des logements insalubres, des caves, etc., comme le révélèrent les enquêtes de Guépin et de Villermé. Le docteur Villermé mena des enquêtes publiées en 1840 et montrant que les ouvriers se conduisaient mal parce qu'ils vivaient dans des conditions misérables, entassés dans des logements insalubres. Déjà, en 1832, une épidémie de choléra , liée à l’infection de l’eau, fit 20 000 victimes à Paris (dont le président du conseil et ministre de l'intérieur Casimir Perier) et 100 000 au total en France. L'ampleur de l'épidémie et la prise de conscience qu'elle ne touchait pas que les pauvres suscita une grande inquiétude au sein de la bourgeoisie. Comme la médecine de l'époque s'était révélée impuissante face à l'épidémie, on s'intéressa aux questions d'hygiène car on avait établi une corrélation statistique entre le taux de mortalité et l'insalubrité de certains quartiers. Dès lors, des motivations morales conduisirent au développement de l'hygiénisme : il s'agissait de moraliser la classe ouvrière en l'incitant à une meilleure hygiène de vie, afin qu'elle ne pense plus à se révolter, et d'aménager les grandes villes afin de chasser les miasmes vecteurs, croyait-on alors, des maladies. Les aménagements de Paris par le baron Haussmann , préfet de police de Paris de 1853 à 1869 en sont la meilleure illustration. Haussmann mena à Paris une politique d’ urbanisation (extension de l’espace urbain) et d’ urbanisme (aménagement de la ville). A l’intérieur de l’enceinte des fermiers généraux de la fin du XVIIIe siècle (située sur les actuels boulevards extérieurs reliaient la place de l'Etoile à la place de la Nation en passant par Barbès-Rochechouart au nord et par la place Denfert-Rochereau au sud) se trouvaient les 12 arrondissements de Paris. Au-delà se trouvaient les villages périphériques (Passy, Auteuil, Grenelle, Vaugirard, Bercy, Charonne, Belleville, La Villette, La Chapelle, Montmartre, les Batignolles, Les Ternes), dont l’espace était partiellement urbanisé et laissait encore de la place aux activité agricoles et industrielles. Ces villages étaient enserrés par les fortifications construites en 1845 (sur l'emplacement de l'actuel boulevard périphérique). En 1860, Haussmann fit détruire le mur des fermiers généraux et annexa ces villages pour créer le Paris des 20 arrondissements que nous connaissons encore aujourd’hui. La ville compta alors 1,6 million d'habitants. Cette mise en cohérence administrative de l’espace situé à l’intérieur des fortifications en permit l’urbanisation et l’aménagement. Source: Georges Duby (dir.). Atlas Historique , Larousse, 1978, p. 122. Le contraste est grand avec la carte ci-dessous représentant Paris dans les années 1840 : pas encore de fortifications, pas de grand boulevards reliant les gares entre elles, un lacis de rues étroites (entre 2,5 et 7 m de large sur l'ile de la cité) dans le centre de Paris qui rendaient les transports malaisés. On pensait à l'époque (avant Pasteur) que ces rues pestilentielles, étroites et tortueuses piégeaient les miasmes à l'origine des épidémies. Ajoutons que la plupart des Parisiens s'approvisionnaient en eau aux fontaines publiques, souvent alimentées par les eaux de la Seine. Les installations sanitaires comme les égouts étaient rares (107 km de canalisations en 1852). Les gares étaient situées juste à la limite de l'enceinte des fermiers généraux. Document : Carte d'état-major, années 1840 . Source : Géoportail Document : La rue des Marmousets , située dans l'île de la Cité, dans les années 1850, près de l' Hôtel-Dieu . Document : La rue Tirechamp dans le vieux « quartier des Arcis », démolie au cours de l'extension de la rue de Rivoli . Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Transformations_de_Paris_sous_le_Second_Empire L' île de la Cité et son tissu urbain médiéval avant les travaux haussmanniens (plan Vaugondy de 1771). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Paris-cite-vaugondy-1771.jpg L'île de la Cité remodelée par les travaux d'Haussmann : nouvelles rues transversales (rouge), espaces publics autour de Notre-Dame (bleu clair) et bâtiments (bleu foncé). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Paris-cite-haussmann.jpg Obéissant à la perspective hygiéniste, le préfet de Paris Haussmann, entre 1853 et 1870, décida de faire circuler l’air et les hommes en traçant de grands boulevards rectilignes dans le bâti ancien et insalubre. Ces trouées provoquèrent des destructions considérables dans le bâti ancien, comme le montrent les deux plans ci-dessus de l'ile de la Cité. Les nouveaux boulevards furent bordés par des rangées d'arbre et par les grands immeubles « haussmanniens » qui firent désormais l’unité architecturale de Paris. Le tableau de Caillebotte ci-dessous signale l'immense différence entre la ville haussmannienne et la ville héritée du Moyen-Age et détruite par l'haussmannisation. Document : Gustave Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie - Jour de pluie à Paris, )au croisement des rue de Turin et rue de Moscou, 1877 . Art Institute of Chicago. Source: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Caillebotte_Rue_de_Paris.jpg Document : Les nouveaux boulevards du Second Empire et du début de la Troisième République. Source : Georges Duby (dir.), Histoire de la France urbaine, tome 4, Paris, Seuil, 1983, p. 86. Les principaux axes créés ou transformés sous le Second Empire (en rouge) et au début de la Troisième République (en bleu), ainsi que les espace verts aménagés. Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/09/R%C3%A9alisationsUrbaines2ndEmpire.jpg Les plans ci-dessus indiquent la chronologie de l'ouverture des voies Haussmanniennes. Haussmann élabora tout d'abord le "premier réseau",- celui de la "grande croisée" est-ouest / nord-sud (1855-1859) dégageant le centre de Paris : la rue de Rivoli, commencée en 1800 à partir de la place de la Concorde fut prolongée vers l'est jusqu'à la place de la Bastille. Cet axe fut croisé par un axe nord-sud avec le boulevard de Strasbourg vers la gare de l'Est et la rue de Rennes vers la gare Montparnasse. Le deuxième réseau du début des années 1860 doubla la grande croisée par le boulevard de Sébastopol et le boulevard Saint-Michel, coupés par l'axe est-ouest des grands boulevards sur la rive droite. En même temps, de grands axes circulaires (boulevard Magenta, du Port Royal, du Prince Eugène, de l'Alma) entourèrent le vieux centre de Paris et relièrent entre elles les grandes places, les principaux monuments et les gares construites par les compagnies de chemin de fer. On remarquera au passage les références aux victoires militaires du Second Empire, en Italie et en Crimée. Les boulevards du "troisième réseau", dans les années 1870 (en tirets sur le plan), servir à relier entre eux les deux réseaux précédents (boulevard Saint-Germain, Avenue de l'Opéra). Un passage très célèbre du roman d'Emile Zola, La curée , résume l'historique de ces aménagements. Du haut de la butte Montmartre, dans un épisode situé par l'auteur au début du Second Empire, l'affairiste Saccard détaille devant sa femme Angèle le tracé des futurs boulevards : Emile Zola, La curée (1872), Folio classique, 1999, p. 113-114. Les jardins publics furent aménagés par l'ingénieur Alphand pour favoriser également la circulation de l’air (parc Monceau, parc Montsouris, Buttes-Chaumont, les bois de Boulogne et de Vincennes, les squares). La photographie ci-dessous montre le site des anciennes carrières de gypse des Buttes-Chaumont en cours d'aménagement (ici: le promontoire et le pont suspendu construit par Gustave Eiffel), avant l'inauguration du parc des Buttes-Chaumont le 1er avril 1867. Document : vue de l’aménagement du parc des Buttes-Chaumont : le promontoire et le pont suspendu construit par Gustave Eiffel. Cliché Charles Marville . Source: https://www.paris.fr/pages/haussmann-et-marville-une-histoire-de-l-urbanisme-et-de-la-photographie-23455 Document: Le parc des Buttes-Chaumont dans les années 1890. Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, PETFOL-VE-1356 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84470040/f34.item Il fallait également faire circuler l’eau. Sous l’impulsion de l’ingénieur Eugène Belgrand, l’eau potable fut acheminée par des canalisations et des aqueducs depuis des sources situées à plusieurs dizaines de kilomètres de Paris vers d’immenses réservoirs. Le volume d'eau distribué à Paris fut multiplié par trois. L’eau courante arriva jusqu’en haut des immeubles de la rive droite en 1865, de la rive gauche en 1875. Les eaux usées furent désormais rejetées dans la Seine par le nouveau réseau d’égouts (plus de 800 km). De même, la nourriture circulait grâce à la construction des Halles par Baltard au centre de Paris (détruites en 1971, elles se situaient à l'emplacement de l'actuel Forum des Halles). Construites en métal et en verre, ces halles sont significatives de la nouvelle architecture industrielle. Document : Halles centrales de Paris. – Vue générale. — Dessin de Lancelot reproduit dans Magasin Pittoresque , t. XXX, janvier 1862, p. 28 Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Les_Halles_4.jpg Document : Les Halles Baltard. Vue intérieure du pavillon central. BnF, Estampes et photographie, VA-229 (C)-FOL Source : https://passerelles.essentiels.bnf.fr/fr/image/2e217be5-417e-4bd3-adbd-e19667d3c0e7-halles-baltard-2 Les gares construites par les grandes compagnies de chemin de fer célébrèrent également l'âge industriel avec leurs vastes halles faites de verrières supportées par une armature de fer. La gare du Nord, construite par l'architecte Hittorff et inaugurée en 1865, en offre sans doute l'exemple le plus marquant. N'oublions pas la gare Saint-Lazare peinte à de nombreuses reprises par Claude Monet. Document : la façade monumentale de la gare du Nord avec les statues symbolisant les principales destination du réseau Nord. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gare_du_Nord,_Paris_9_April_2014_013.jpg Document : La halle de la gare du Nord aujourd'hui. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Paris_Gare_du_Nord_station_-_Flickr_-_TeaMeister.jpg Parallèlement, Haussmann mena une politique de prestige en faisant construire de grands bâtiments mis en valeur par les boulevards : les gares monumentales, l’Opéra Garnier, les théâtres du Chatelet et de la Ville, le Cirque d'hiver, les églises (Saint-François-Xavier, Notre-Dame des Champs, Trinité, Saint-Augustin), les mairies d'arrondissement, la fontaine Saint-Michel etc. Les grands immeubles haussmanniens (3 800 environ) remplacèrent les habitats insalubres des vieux quartiers centraux de Paris, ce qui conduisit à une ségrégation socio-spatiale définitive : la bourgeoisie s’installa dans les immeubles des beaux quartiers et les ouvriers furent refoulés dans les quartiers périphériques. Document : L'avenue de l'opéra avant et après les travaux de percement de l'avenue. Vue depuis le toit de l'opéra de Paris . Source : https://paris1900.lartnouveau.com/paris01/rues/avenue_de_l_opera.htm Document : Dégagement de l'Opéra de Paris devant l’opéra de Paris. Démolition de la butte des Moulins qui s'étendait jusqu'au Louvre, en 1867, lors des travaux du baron Georges Eugène Haussmann . Roger-Viollet / Roger-Viollet. Source : https://www.paris.fr/pages/haussmann-l-homme-qui-a-transforme-paris-23091 Document : Le percement de l'avenue de l'Opéra : l'arasement de la butte du moulin et la destruction des immeubles anciens, vers 1877 . Photographie par Charles Marville. BnF. Source : https://passerelles.essentiels.bnf.fr/fr/image/1427acd4-49ca-4210-bd8b-4e31e9173c9c-necessaires-destructions Document : L'avenue de l'Opéra vers 1900. Source : Textes et documents pour la classe n°693, p. 11. Camille Pissarro, Avenue de l'Opéra, soleil, matinée d'hiver 1898, Musée des Beaux-Arts, Reims. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Camille_Pissarro_-_Avenue_de_l%27Opera_-_Mus%C3%A9e_des_Beaux-Arts_Reims.jpg Ces travaux contribuèrent à chasser les populations les plus modestes des taudis du centre de Paris vers la périphérie et vers l'est de Paris, inaugurant ainsi une ségrégation socio-spatiale opposant désormais l'ouest bourgeois et l'est populaire et ouvrier, comme l'indique la carte ci-dessous. Par la suite, le préfet de police de Paris, Eugène Poubelle , prit un arrêté en 1883 obligeant les habitants à déposer leurs déchets ménagers dans un récipient en métal doté d’un couvercle. En 1894, par un autre arrêté préfectoral, il obligea les propriétaires des immeubles à relier leur immeuble au tout-à-l’égout. Pour les historien.ne.s de l’environnement, ces mesures, qui procurèrent un gain d'hygiène considérable, marquèrent également une rupture dans la gestion urbaine. Elles permirent d'expulser hors de l’espace urbain les déchets et les excréments humains et animaux. Auparavant, ces productions étaient systématiquement recyclées par une armée de chiffonniers, près de 100 000 à Paris en 1860 : les chiffons servaient à faire du papier, les os d’animaux servaient à la production de boutons, les excréments servaient d’engrais dans les campagnes environnantes, etc. Mais la logique hygiéniste et les gains de productivité de l’industrie rendirent obsolète cette économie du recyclage que nous appellerions aujourd’hui « circulaire ». 5.2 Une ville industrielle : Le Creusot En France, la ville du Creusot reste le symbole même de la ville industrielle développée au cours du XIXe siècle à partir d’un activité industrielle. En 1782, une fonderie royale de fonte au coke puis une cristallerie y avaient été créées sur une mine de charbon exploitée depuis 1769. Document : Vue de la Fonderie royale du Creusot en 1785 . © CUCM, document Écomusée, reproduction D. Busseuil. Source : https://www.creusotmontceautourisme.fr/decouvrir/le-creusot/passe-industriel/histoire-du-creusot Les illustration qui suivent sont extraites de : Louis Simonin, Le Creusot et les mines de Saône-et-Loire. Le Creusot, la naissance d’une grande usine, 1865. En ligne : http://www.lecreusot.com/site/decouvrir/histoire/litterature/mines_creusot/mines_creusot.php Les frères Schneider, Adolphe et Eugène, rachetèrent l’usine et les mines de charbon en 1836. Dans les années 1860, cette usine devint un grand centre de productions métallurgiques (rails, locomotives, machines à vapeur de navires, armements). Vue de la cokerie et des puits St-Pierre et St-Paul de la houillère du Creusot en 1865 Document : Plan de l'usine et de la ville du Creusot en 1865 Document : Vue du Creusot en 1865 Dans les années 1860, fut construite la grande forge pour la production de métallurgie lourde qui fit du Creusot l’une des principales régions industrielles françaises. Les frères Schneider abandonnèrent la fonte au bois au profit de la fonte au coke, et ils furent parmi les premiers à expérimenter el convertisseur Bessemer. C’est au Creusot que fut construit le pont tournant de Brest construit en fer inauguré en 1863 et détruit par les Allemands en 1944 . Document : Fabrication des rails de chemin de fer dans l’ancienne forge du Creusot Document : Une pièce de métal est manœuvrée pour être placée sous le marteau-pilon de la forge Par la suite, les usines du Creusot s’équipèrent d’installations gigantesques dont la plus célèbre fut le marteau-pilon de 100 tonnes, en service entre 1877 et 1930, et qui reste encore le symbole de la ville. Dans les années 1860, les usines furent équipés de convertisseurs Bessemer et Martin puis d'un convertisseur Thomas pouvant produire de l'acier en déphosphorant la fonte produite à partir de minerai lorrain phosphoreux. En 1865, les usines du Creusot réalisaient 10 % de la production métallurgique française. Document : La halle du marteau-pilon de 100 tonnes en 1881 . © CUCM, document Écomusée, reproduction D. Busseuil. Source : https://www.creusotmontceautourisme.fr/decouvrir/le-creusot/passe-industriel/patrimoine-industriel-preserve/le-marteau-pilon Lors de la Grande dépression de la fin du XIXe siècle, Le Creusot abandonna la production de rails de chemin de fer pour la grosse mécanique : locomotives à vapeur, armement (blindage de navires à partir d'aciers spéciaux, artillerie, etc.). Document : Les ateliers d'usinage des usines Schneider du Creusot en 1881 . © CUCM, document Écomusée, reproduction D. Busseuil. Source : https://www.creusotmontceautourisme.fr/decouvrir/le-creusot/passe-industriel/histoire-du-creusot La ville du Creusot s’est développée pour loger la main d’œuvre nécessaire à l’industrie. Alors que les usines du Creusot employaient 2 500 ouvriers en 1845, elles en employaient 10 000 en 1865. Pour loger et contrôler cette main d'œuvre, Eugène Schneider appliqua une politique paternaliste à l’égard de la population de la ville. Le paternalisme consistait à organiser tous les rapports entre patrons et ouvriers d’une entreprise au sein et en dehors de l’entreprise. A la logique économique consistant à fidéliser les ouvriers nécessaires à les bonne marche de l’entreprise, s’ajoutait une logique moralisatrice d’inspiration religieuse : les patrons devaient prendre soin des ouvriers qui leur étaient confiés. Il fallait éviter également qu'ils se sentent attirés par les idées révolutionnaires. On rencontre cette logique avec les Peugeot à Montbéliard, les Seydoux au Cateau-Cambresis et les Dollfus en Alsace. Ainsi, les Schneider mirent en place un système de protection sociale (caisse de secours, caisse d’épargne et caisse de retraite), un hôpital, des écoles primaire et une école « communale et industrielle » de formation professionnelle afin d’assurer le renouvellement de la main d’œuvre et sa promotion professionnelle, une église ornée de vitraux représentant Eugène Schneider en Saint-Eloi. A partir de 1865, fut construite une cité ouvrière pour loger les ouvriers dans des maisons individuelles, avec possibilité d’accession à la propriété. Des prêts étaient consentis pour aider l'accession des ouvriers à la propriété si ces derniers possédaient déjà la moitié du prix d'achat de la maison. La culture d’un potager était encouragée : elle fournissait un complément alimentaire à la famille et limitait le séjour des ouvriers au café. Source : Les établissements Schneider. Economie sociale . 1912 http://www.lecreusot.com/site/decouvrir/histoire/litterature/economie_sociale/economie_sociale_epargne.php Document : Un élément de la politique paternaliste de Schneider : le logement ouvrier L'acquisition d'un « Bien de famille », jardin ou maison, est d'ailleurs une forme plus féconde encore en heureux résultats que la constitution d'un Capital. Cette possession du sol sur lequel on vit assure un enracinement plus profond de l'idée familiale, de la continuité des traditions (…). Pour faciliter cette possession du foyer et encourager, sous une autre forme, l'esprit d'épargne et de prévoyance, MM. Schneider, inaugurant les premiers ce système (…) ont, depuis 1845, cédé à leur personnel des terrains leur appartenant, bien au-dessous de leur valeur, et ils ont consenti d'importantes avances pour des achats de terrains et la construction de maisons. Toutefois, pour ne pas donner aux familles des désirs disproportionnés avec leurs perspectives budgétaires, les avances ne sont consenties, en principe, aux ouvriers ou employés que s'ils possèdent déjà au moins la moitié de la somme nécessaire à la construction projetée, y compris rachat du terrain. Si l’agent veut d'abord acheter son terrain, en attendant que l'amélioration de sa situation lui permette d'y édifier une maison, il peut obtenir une avance, égale encore à la moitié de la somme nécessaire à cette acquisition. La demande d'avance doit toujours précéder l'acquisition du terrain ou la construction. Aucun prêt ne peut être consenti pour le remboursement de sommes antérieurement dues : ces avances ont pour but de faciliter l'économie et la prévoyance et non de substituer simplement MM. Schneider à des créanciers existants Source : Les établissements Schneider. Economie sociale . 1912 http://www.lecreusot.com/site/decouvrir/histoire/litterature/economie_sociale/economie_sociale_epargne.php Document : Vitrail de l’église Saint-Henri au Creusot (1883) . En bas à droite, Eugène Schneider représenté en Saint-Eloi (patron des forgerons). Source : https://www.creusotmontceautourisme.fr/a-voir-a-faire/activites/sites-et-visites/eglise-saint-henri-3045031#lg=1&slide=3 Alors qu’elle était peuplée de 2 700 habitants en 1836, la ville atteignit 26 000 habitants en 1872 et 38 000 en 1921. Cette progression du nombre d'habitants est caractéristique d'une ville industrielle attirant énormément de population, notamment avec l'exode rural. Mais la ville du Creusot reste un cas particulier dans le processus d'urbanisation qui, en France, fut beaucoup plus lent que dans els autres pays industrialisés. La photographie ci-dessous montre l'ampleur des fumées et le caractère malsain de l'environnement pour les populations. Document : Vue de la ville du Creusot (plaine des Riaux) depuis la grande cheminée de la plate‑forme des hauts-fourneaux, le 19 juillet 1916 Source : https://books.openedition.org/igpde/docannexe/image/4967/img-2.jpg L’espace de la ville était organisé autour du château de la Verrerie, ancienne verrerie royale et lieu de résidence de la famille Schneider. Adolphe Schneider fut maire, conseiller général et député du Creusot jusqu’à sa mort en 1845. Son frère Eugène repris son mandat de conseiller général et de député jusqu’à sa mort en 1879. Il était toujours élu triomphalement. La logique moralisatrice du paternalisme ne s’accommodait pas du syndicalisme et des grèves. Pourtant, le Creusot fut de théâtre de grandes grèves en 1870 puis en 1871, lors de la Commune de Paris, et en 1899. Mais le Creusot échappa aux grèves du Front populaire en 1936 en raison d’une intense répression syndicale. Document : Jules Adler, La grève au Creusot (1899) . Musée des Beaux-arts de Pau Source : https://histoire-image.org/etudes/greve-creusot-1899-0 Sur la grève de 1870, voir le dossier très complet sur le site Retronews : https://www.retronews.fr/politique/echo-de-presse/2018/03/13/janvier-1870-le-creusot-en-greve 6. La naissance de la question ouvrière 6.1 Vers l'organisation d'un mouvement ouvrier Dans la première moitié du XIXe siècle, les élites au pouvoir prirent conscience de l’existence d’une classe ouvrière , tandis que cette dernière prit conscience d’elle-même au cours des luttes qu’elle mena pour obtenir une amélioration de ses conditions de vie et de travail. Ce que l’on nomma alors la question ouvrière désigne d’une part la prise de conscience par les élites économiques politiques et intellectuelles de la misère ouvrière et de sa construction comme un problème publique et désigne d’autre part l’essor, dans l’espace publics, de journaux ou de mouvements qui s’expriment au nom de la classe ouvrière. En France, les dirigeants prirent conscience de cette question sociale en découvrant l’extrême misère dans laquelle vivaient les ouvriers et des risques politiques et démographiques (la très forte mortalité infantile et la faible espérances de vie des ouvriers avant 1850 risquaient de provoquer un déclin démographique de la France) qui en découleraient. Ils s’inquiétaient également de l’état physique des ouvriers des grandes régions industrielles qui ne pouvaient accomplir leur service militaire et qui, de ce fait, risquaient d’affaiblir l’armée française. En 1841, 61 % des jeunes gens du département du Nord (un département déjà très industrialisé) en âge de faire leur service militaire furent réformés en raison de leur état physique. A Amiens, dans les années 1830, alors qu'il fallait 193 conscrits des classes aisées pour fournir 100 hommes aptes au service militaire, il en fallait 383 dans les classes populaires. Des enquêtes célèbres documentèrent cette misère, Nantes au XIXe siècle (1835), du docteur Guépin et surtout Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie (1840), de Villermé. Ces ouvrages signalent les effets destructeurs du temps de travail, de 10 à 15 heures par jour, des conditions de travail (le bruit et la chaleur des usines métallurgiques, les poussières dans l'air des usines textile, la pénibilité physique des travaux), des salaires de misère qui permettaient juste de survivre. Ces ouvrages documentent également l'insalubrité des logements ouvriers, souvent humides, malsains et surpeuplés. Le célèbre et magnifique poème de Victor Hugo, ci-dessous, illustre cette prise de conscience, par certaines personnes, de la situation terrible des ouvriers dans la première moitié du XIXe siècle. Document : Victor Hugo : Melancholia, poème écrit en 1838 et publié en 1856 dans le recueil Les contemplations Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ? Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ? Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement Dans la même prison le même mouvement. Accroupis sous les dents d'une machine sombre, Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre, Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue. Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue. Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las. Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas ! Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes, Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! Ô servitude infâme imposée à l'enfant ! Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée, La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée, Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! - D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin ! Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre, Qui produit la richesse en créant la misère, Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil ! Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ? Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme, Une âme à la machine et la retire à l'homme ! Que ce travail, haï des mères, soit maudit ! Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit, Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème ! Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même, Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux, Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux ! En outre, la loi Le Chapelier et le décret d’Allarde de 1791, qui avaient interdit les corporations (les syndicats), le décret de 1803 qui avait interdit les coalitions d’ouvriers (les grèves), et l‘instauration du livret ouvrier en 1803 (voir le post sur la Révolution française et l’Empire), empêchaient légalement les ouvriers de se défendre. Toutes ces interdictions étaient reprises dans els articles 414, 415, 416 du Code pénal. En outre, l'article 1781 du Code civil plaçait les ouvriers sous la dépendance de leur patron. Il indiquait : "Le maitre est cru sur son affirmation pour la quotité des gages, pour le paiement des des salaires de l'année, et pour les acomptes donnés pour l'année courante". Cependant, à partir des années 1830, les ouvriers se révoltèrent à plusieurs occasions et, malgré la répression féroce dont ils furent victimes, ils commencèrent à se faire entendre. Progressivement, émergea la nécessité pour la classe ouvrière de s’organiser elle-même pour défendre ses intérêts. D’un côté, les ouvriers mirent en place des sociétés de secours mutuel pour venir en aide aux ouvriers malades, ainsi que des coopératives d’achat de denrée de première nécessité. Chacun cotisait à une caisse de secours mutuel organisée par professions et par régions. En cas de maladie ou d'accident du travail, la caisse fournissait un secours à ses adhérents. A la veille de la révolution de 1848, on comptait environ 2 000 sociétés de secours mutuel qui apprirent la solidarité et l'entraide aux ouvriers. Elle furent réorganisées dans un sens autoritaire par un décret de 1852 qui leur attribuait un local et une subvention de l'Etat si elles acceptaient que leur bureau soit nommé par l'Etat. En 1869, plus de 6 000 sociétés de secours mutuel regroupaient près de 800 000 membres. D’un autre côté, les ouvriers commencèrent à s’organiser pour imposer des modifications de leurs conditions de travail et des hausses de salaires, et pour changer la société (voir le post sur "1892 : le centenaire de la République" pour l'évocation de la révolte des Canuts lyonnais et de la Commune de 1871). Cette évolution découlait également de la concentration croissantes des ouvriers dans de grandes usines qui prirent ainsi conscience de leur nombre et de leur force. La création d’une section française de l’Association internationale des travailleurs (AIT, la première Internationale, basée à Londres) en 1864 contribuèrent à l’émergence postérieures d’organisations ouvrières syndicales et politiques constituant le mouvement ouvrier proprement dit. L'AIT, dirigée notamment par Karl Marx, permit en effet les rencontres entre des délégations ouvrières de l'Europe entière durant les années 1860. La répression de la Commune en 1871 porta un coup terrible au mouvement ouvrier. La CGT fut créée en 1895 et le parti socialiste SFIO (Section française de l'internationale ouvrière) fut créé en 1905 par Jean Jaurès avec la fusion des différents partis se réclamant de la classe ouvrière. 6.2 Les débuts de la législation sociale en France Les débuts de l’industrialisation furent une période très sombre pour les ouvriers et surtout pour les femmes et les enfants. Les femmes et les enfants représentaient jusqu’à 75 % de la main d’œuvre de l’industrie textile en France vers 1840, où les tâches répétitives exigeaient peu de force physique et peu de qualifications. La petite taille des enfants leur permettait de se glisser dans des endroits inaccessibles aux adultes pour renouer des fils cassés. Dans les mines en revanche, le travail des enfants de moins de 10 ans au fond de la mine fut interdit en France dès 1810. Les femmes, pour des raisons que nous qualifierions aujourd’hui de sexistes, étaient reléguées à la tâche peu rémunérée du tri du charbon. Source : Alain Dewerpe, Le monde du travail en France 1800-1950 , Armand Colin, Cursus, 1989, p. 125-126. En France, les premières lois sociales ne furent pas arrachées par des luttes syndicales mais octroyées par les gouvernants pour des raisons essentiellement morales. La loi du 22 mars 1841 interdit le travail des enfants de moins de 8 ans et fixa à 8 heures la journée de travail des enfants âgés de 8 à 12 ans dans les entreprises de plus de vingt salariés. De 12 à 16 ans, ils pouvaient travailler 12 heures par jour. Elle interdit également le travail de nuit des enfants de moins de 13 ans. Cette loi avait été adoptée parce que l’on craignait de ne plus pouvoir faire effectuer leur service militaire aux jeunes gens qui avaient déjà passé de longues années en usine et dont l’état physique était déplorable. Il fallait également éviter de provoquer une pénurie de main d’œuvre en lui imposait trop tôt des travaux pénibles et dangereux. Cependant, en l’absence de d'inspecteurs du travail, cette loi ne fut pas appliquée. Napoléon III, soucieux de gagner le soutien des ouvriers prit un certain nombre de mesures sociales au cours des années 1860. Le droit de grève fut reconnu en France par la loi du 25 mai 1864. En 1868, l'article 1781 du Code civil fut abrogé. Le décret du 7 décembre 1868 créa un corps d'inspecteurs du travail officiels. La loi de 1874 interdit le travail en usine des enfants de moins de 12 ans. Elle proscrivit le travail de nuit des garçons de moins de 16 ans et des filles de moins de 21 ans. Cette loi fut également adoptée selon des considérations morales : les députés monarchistes qui avaient voté cette loi, pétris de préjugés à l’égard des classe populaires et de leurs supposées mœurs dissolues, craignaient les effets d’une promiscuité entre jeunes gens et jeunes filles, la nuit dans les usines. Des inspecteurs départementaux étaient chargés de faire respecter cette loi. C’est seulement par la loi de 1892 que le travail de nuit des femmes majeures fut interdit. En 1910, la loi sur les retraites ouvrières et paysannes fixa l’âge de départ à la retraite à 65 ans (nous n’évoquerons pas à cet égard la volonté de l’actuel président de la république de nous faire revenir à la situation de 1910…). Cette mesure suscita une forte opposition de la CGT car, en 1910, peu d’ouvriers et de paysans vivaient jusqu’à 65 ans. Une particularité de la France était le rôle assigné à l’État de protéger les enfants et les femmes, futures mères, afin de garantir la démographie du pays ainsi que le bon déroulement du service militaire. Sous la Troisième république d’idéologie libérale, les républicains considéraient que les hommes, majeurs et citoyens, devaient pouvoir s’organiser collectivement s’ils le souhaitaient pour la défense de leurs intérêts. C’est pourquoi la loi Waldeck-Rousseau de 1884 légalisa les syndicats. Les revendications des ouvriers, outre la question vitale des salaires, portait surtout sur la durée du temps de travail quotidien. En 1848, elle fut réduite à 10 heures à Paris (pour tenir compte du temps de trajet vers l’usine) et à 11 heures en province. A partir de 1890, le mouvement ouvrier internationale décida de la faire de la journée du 1er mai une journée de grève et de revendications pour l’obtention de la journée de 8 heures. Ces grèves furent violemment réprimées. L’armée tira sur les grévistes à Fourmies en 1891. Il n’était pas rare que des ouvriers soient licenciés pour fait de grève le 1er mai. En France, la journée de 8 heures fut octroyée en 1919 car le gouvernement craignait une forte vague de contestation inspirée par la révolution russe. La victoire de l’alliance électorale du Front populaire (rassemblant radicaux, socialistes et communistes) mais surtout la grande grève de mai-juin 1936 gagnèrent la semaine de 40 heures (la « semaine anglaise » avec repos le samedi et le dimanche), deux semaines de congés payés et une hausse substantielle des salaires. Après la Libération, en 1945, l’application du programme du Conseil national de la Résistance (CNR), conduisit à la mise en place de la Sécurité sociale et de ses différentes branches : maladie, allocations familiales, accidents du travail, retraites. Même si ces acquis figurent dans le préambule de la constitution de 1946, nous savons qu’ils demeurent fragiles et sont menacés, aujourd’hui plus que jamais. Conclusion Il est désormais beaucoup question de l’anthropocène, concept forgé par le prix Nobel de chimie Paul J. Cruzen au début des années 2000. Par ce concept, on considère que l’humanité a une telle influence sur le climat et la biodiversité qu’il faut lui donner le nom d’une nouvelle ère géologique. De nombreux débats existent sur la pertinence de ce concept et sur la date de départ de cette nouvelle ère géologique (au néolithique ? Au début de l’industrialisation ? avec la bombe atomique dont les radiations restent dans la couche géologique ?). Il reste évident que l’industrialisation est la principale cause du réchauffement climatique. Les historien·ne.s de l’environnement (J.-B. Fressoz, F. Graber, F. Locher, C.-F. Mathis, etc.) ont mené ces dernières années des travaux qui ont complètement remis en cause des certitudes bien ancrées. On a longtemps cru que l’industrie était apparue dans un monde non régulé où les populations n’avaient pas conscience des dégâts que pouvaient occasionner l’industrie. On pensait que, progressivement, sous l’action des États et des citoyens de mieux en mieux informés, les industriels avaient dû respecter une législation et des normes de plus en plus contraignantes pour respecter la santé des ouvriers et des populations environnantes. Nous savons désormais qu’il n’en est rien. A la fin du XVIIIe siècle, les conceptions médicales de l’époque conduisaient à considérer les effluves industrielles comme des vecteurs de maladie. La police avait tout pouvoir pour interdire les activités industrielles susceptible d’attenter à la santé des riverains. Or, sous le Premier Empire, se développa en France l’industrie chimique productrice d’acide sulfurique et de soude, produits nécessaires à l’industrie textile. Sous la pression de Chaptal, chimiste et industriel, fut adopté le décret impérial de 1810 qui soumettait l’implantation des usines polluantes à l’autorisation du préfet ou du sous-préfet et ôtait à la police le droit de les fermer en cas de nuisance. Cette mesure, qui fut étendue ensuite aux machine à vapeur, sécurisait les investissements des industriels car les riverains mécontents n’avaient plus pour seul recours que de les poursuivre en justice afin d’obtenir des dommages et intérêts, en aucune façon pour obtenir la fermeture de l’usine incriminée. Il suffisait aux pollueurs de créer une ligne dommages et intérêts dans leur budget prévisionnel pour continuer à polluer. Bien plus, les historien·ne.s, étudiant les controverses et les débats politiques de l’époque, ont montré que les femmes et les hommes du XIXe siècle avaient totalement conscience des risques que leur faisait courir le développement industriel. Contrairement à ce que nous imaginons aujourd’hui, la crainte d’un changement climatique consécutif à la combustion de charbon et à la déforestation était très largement partagée. Par exemple, en 1821, le ministère de l’intérieur français commanda une enquête auprès des préfets pour répertorier les indices d’un changement climatique dans leur département. Les protestations contre l’installation d’industries polluantes à proximité des habitations furent nombreuses. Par exemple, les Parisiens s’inquiétèrent longtemps à propos de l’éclairage au gaz de la ville à partir des années 1820. Le « gaz de ville » était alors produit par distillation de charbon dans des « usines à gaz », puis stocké dans d’énormes gazomètres, situés en pleine ville et dont certains explosèrent, avant de circuler dans des canalisations qui alimentaient les réverbères et les becs de gaz dans les logements. Pour faire face aux oppositions et pour rendre ces équipements socialement acceptables, des normes de construction et de sécurité furent fixées par les scientifiques. Si un accident survenait, on en imputait toujours la cause à une défaillance humaine ou à une erreur technique, et non pas aux caractéristiques intrinsèques de l’installation industrielle elle-même. En cas de besoin, les échelles des normes pouvaient être modifiées pour justifier « scientifiquement » une pollution rendue acceptable de ce fait. Ce processus de modification des normes officielles est largement utilisé aujourd’hui encore pour autoriser l’usage de pesticides ou de conditionnements des produits alimentaires, présentés comme cancérogènes au-delà de ces normes et inoffensifs en deçà… Le développement industriel fut donc en partie rendu possible par la minoration et la justification scientifique du risque industriel et climatique, qui était bien connu dès le début du XIXe siècle, et par la sécurisation, par la loi, des investissements industriels très coûteux.
- Le temps de la Révolution et de l'Empire
Par Didier Cariou, maître de conférences HDR en didactique de l’histoire à l’Université de Brest Quelques références BOUCHERON, Patrick (dir.) (2017). Histoire mondiale de la France. Paris : Seuil. CARBONNIERE, Philippe de (2011). La Révolution en images. Textes et documents pour la classe n° 1013, Scéren. JOURDAN, Annie (2021). La Révolution française. Une histoire à repenser. Flammarion, Champs. MARTIN, Jean-Clément (2006). La Révolution. Documentation photographique n° 8054. La Documentation française. SERNA, Pierre (2021). La Révolution française. Documentation photographique n° 8141. CNRS éditions. Mots-clés du cours Révolutions Atlantiques, Lumières, Déficit budgétaire, Privilèges, États généraux, Cahiers de doléances, Assemblée nationale, Souveraineté nationale, Séparation des pouvoirs, Serment du jeu de paume, Constitution, Prise de la Bastille, Grande peur, Nuit du 4 août 1789, DDHC, Presse, Journées d’octobre 1789, Droite, Gauche, Fête de la Fédération, Départements, Communes, Clubs, Constitution civile du clergé, Biens nationaux, État civil, Loi Le Chapelier, Fuite à Varennes, Constitution de 1791, Déclaration de guerre, Manifeste de Brunswick, 10 août 1792, Sans-culottes, Massacres de Septembre, Valmy, Proclamation de la république, Convention, Procès et exécution du roi. Napoléon Bonaparte, Coup d’État de Brumaire, Consulat, Fouché, Rétablissement de l’esclavage, Livret ouvrier, Concordat, Banque de France, Franc germinal, Préfet, Légion d’honneur, Code civil, Masses de granit, Couronnement de Napoléon, Serment du sacre, Noblesse impériale, Waterloo. Plan du cours Que dit le programme ? 1. La Révolution française de l’année 1789 à la mort du roi en 1793 1.1 Les causes de la Révolution française 1.2 La révolution constitutionnelle (1789-1791) 1.2.1 L’année 1789 : la fin de la monarchie absolue de droit divin et des privilèges 1.2.2 La construction d’un nouvel espace politique 1.2.3 Les premières f ractures 1.3 La Révolution en guerre 1.3.1 Le déclenchement de la guerre 1.3.2 La proclamation de la République 2. Intermède : de l’exécution du roi à la fin de la Révolution (1793-1799) 3. la Révolution à l’Empire (1799-1815) 3.1 Le Consulat 1799-1804 3.1.1 L’instauration du Consulat 3.1.2 Le retour précaire à la paix 3.1.3 Le rétablissement de l’autorité de l’État : les « masses de granit » 3.2 Le premier Empire 1804-1815 3.1 Le couronnement de Napoléon 3.2 L’Empire de Napoléon Conclusion Que dit le programme ? Extrait du programme du cycle 3, classe de CM1, 2020 Thème 3 - Le temps de la Révolution et de l’Empire - De l’année 1789 à l’exécution du roi : Louis XVI, la Révolution, la Nation. - Napoléon Bonaparte, du général à l’Empereur, de la Révolution à l’Empire. La Révolution française marque une rupture fondamentale dans l’ordre monarchique établi et on présente bien Louis XVI comme le dernier roi de l’Ancien Régime. On apportera aux élèves quelques grandes explications des origines économiques, sociales, intellectuelles et politiques de la Révolution. Cette première approche de la période révolutionnaire doit permettre aux élèves de comprendre quelques éléments essentiels du changement et d’en repérer quelques étapes clés (année 1789, abolition de la royauté, proclamation de la première République et exécution du roi). Napoléon Bonaparte, général dans les armées républicaines, prend le pouvoir par la force et est proclamé empereur des Français en 1804, mais il conserve certains des acquis révolutionnaires. Le programme demande d’étudier le début et la fin de la période révolutionnaire, afin de montrer que la Révolution française marque une rupture fondamentale avec les périodes qui précèdent et aussi le début de notre époque et de notre société. Les acquis de la Révolution ayant été stabilisés durablement, jusqu’à nos jours, par les mesures de Napoléon Bonaparte. Il s’agit d’étudier la Révolution de 1789 jusqu’à la mort du roi en 1793, puis le Consulat et l’Empire, de 1799 à 1815. Entre les deux se glisse une ellipse temporelle de six années qu’il serait certes difficile d’étudier avec des élèves de CM1, mais qui interroge quand même. Officiellement, la Révolution française a duré de 1789 à 1799, date de la prise de pouvoir par Bonaparte. Cette période historique est d’une très grande richesse et, plus que tout autre période, elle peut être envisagée sous l’angle d’une rupture fondamentale, dans tous les domaines, car la Révolution est l’événement central de l’histoire de France. Elle est difficile à étudier en raison de la complexité et de la multiplicité de ses enjeux. Elle a donné, et donne toujours lieu à des débats entre les historien.nes. Elles et ils insistent aujourd'hui sur le climat de guerre civile qui domina toute la période et qui explique la dynamique de la Révolution. 1. La Révolution française, de l’année 1789 à la mort du roi 1.1 Les causes de la Révolution française Depuis deux siècles, les historien·nes s’interrogent sur les causes de la Révolution car elles sont multiples. Aujourd’hui, les historien·nes intègrent la Révolution française dans un contexte spatial et temporel plus large. En 1955, l’historien Jacques Godechot avait placé la Révolution française dans le contexte des révolutions atlantiques , un processus initié par la guerre d’indépendance américaine, poursuivi par la révolution batave et la Révolution française, puis la guerre d’indépendance de Saint-Domingue (Haïti) et les guerres d’indépendances en Amérique latine. Les historien.nes français.es , convaincu.es de la spécificité de la Révolution française, restèrent longtemps sceptiques face au concept de révolution atlantique. Aujourd’hui, ce concept est repris, tout en le considérant comme un peu étroit et en mettant en évidence de nouveaux contextes étroitement liés les uns aux autres, comme le fait notamment l'historienne Annie Jourdan. Le premier élément de contexte est celui de la guerre qui opposa la France à l’Angleterre lors de la Guerre de Sept ans (1756-1763), considérée comme une première guerre mondiale mettant aux prises toutes les puissances européennes et leurs colonies en Amérique et en Asie. A l’issue de cette guerre, la France perdit la Nouvelle France en Amérique du Nord et la plupart de ses colonies en Inde. Cette guerre consacra la prééminence mondiale de l’Angleterre. Elle conduisit certains États à développer une marine de guerre extrêmement coûteuse, financée par des prélèvements d’impôts et de taxes pesant de plus en plus lourd sur les populations. Les nouvelles taxes imposées par la monarchie britannique sur le thé importé en Amérique du nord, contribuèrent au déclenchement de la Révolution américaine. La Boston Tea Party de 1773 est considérée comme une étape décisive vers le déclenchement de la Guerre d’indépendance des États-Unis, de 1776 jusqu’en 1783. De même, le financement de la flotte française, commandée par Rochambeau et La Fayette, envoyée en 1780 depuis Brest en soutien aux Américains afin d’affaiblir l’ennemi britannique, creusa le déficit budgétaire de la monarchie française, qui fut l'une des causes directes de la Révolution française. Le second élément de contexte qui découle du précédent est celui de l’importance des empires coloniaux, souvent fondés sur le système de la plantation esclavagiste, dans le Sud des Treize colonies britanniques et aux Antilles. La guerre d’indépendance des États-Unis entre 1776 et 1783, et la guerre d’indépendance de Saint-Domingue , la principale colonie française aux Antilles (l'actuel Haïti), entre 1791 et 1804, jouèrent un rôle essentiel dans la dynamique révolutionnaire d’ensemble. Cette question provoqua notamment de graves dissensions en France dans le camp républicain, entre les partisans de l’abolition de l’esclavage et leurs adversaires qui, dans les grands ports maritimes (Nantes, Bordeaux, Saint-Malo...) s’enrichissaient notamment avec la traite négrière. Le troisième élément de contexte est celui de la diffusion des idées républicaines développée en Angleterre au XVIIe siècle par des imprimeurs qui furent expulsés vers les colonies américaines. Ils y diffusèrent la conception d’une république fixée par une constitution, fondée sur la volonté générale et assurant le bien commun. La Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 reprit ces idées. Les jeunes nobles français partis se battre en Amérique revinrent convaincus de la nécessité d’écrire une constitution et du fait que les impôts devaient être votés par les députes. Ces idées se retrouvèrent lors de la révolution en Corse derrière Pascal Paoli entre 1755 et 1768, de la révolution batave des actuels Pays-Bas entre 1781 et 1787 et de l'actuelle Belgique entre 1784 et 1790. Partout, se développait l’idée que, pour se régénérer, les sociétés devaient être gouvernées par la loi et une constitution. En France, sans adhérer pour le moment à l’idée républicaine, de nombreux Français ne croyaient plus vraiment que le roi était désigné par Dieu, même s’ils le respectaient en tant que premier magistrat du royaume. A ce propos, l’historien Roger Chartier a montré que, contrairement à ce que l’on a souvent dit, les idées des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau) n’ont pas directement provoqué la Révolution française. Elles imprégnaient la manière de penser de la plupart des femmes et des hommes de l’époque, y compris dans les campagnes où les colporteurs diffusaient les ouvrages bon marché de la Bibliothèque bleue de Troyes. De leur côté, Louis XVI se passionnait pour la lecture de l’Encyclopédie et Marie-Antoinette était une grande lectrice de Rousseau (cet élément est bien mis en évidence dans le film Marie-Antoinette de Sophia Coppola avec Kirsten Dunst dans le rôle titre). Selon Roger Chartier, un grand nombre de personnes lisait des ouvrages philosophiques à la suite d'un désinvestissement symbolique à l'égard du roi qui, aux yeux de tous, avait perdu sa sacralité. Le développement de l'imprimé et de l'alphabétisation dans le nord-est de la France modifièrent les pratiques de lecture : la lecture individuelle, silencieuse et critique, se substitua à la lecture à haute voix dispensée par un ancien à la communauté rassemblée le soir à la veillée et qui ne pouvait de ce fait qu'adhérer à ce qui était lu. La perte de sacralité de la lecture fut première, elle entraina la perte de sacralité de la figure royale et ouvrit la voie à la lecture des philosophes. Nous pouvons ajouter à ce constat une évolution de la pratique religieuse. L'historien Michel Vovelle a montré par exemple un affaiblissement des rituels religieux qui avaient été imposés par la réforme catholique. Après 1750, les testaments indiquent une diminution de demande de messes pour les défunts et, en parallèle, les pratiques contraceptives se développèrent tandis que le nombre des vocations religieuses se réduisit. C’est surtout le développement de l’esprit critique qui contribua à la formation et à la politisation de l’opinion publique qui se tourna vers la philosophie des Lumières. Les Lumières contribuèrent alors à mettre en cause les préjugés de la société d’Ancien Régime et à libérer l’action des révolutionnaires qui, a posteriori , se réclamèrent des Lumières. Mais, selon Roger Chartier, la Révolution française ne fut pas une application stricte des idées des Lumières. 1.2 La Révolution constitutionnelle (1789-1791) 1.2.1 L’année 1789 : la fin de la monarchie absolue de droit divin et des privilèges Un élément immédiatement déclencheur de la Révolution fut la question du déficit budgétaire de la monarchie, provoqué notamment par le financement du soutien à la guerre d’indépendance des États-Unis. En 1788, les recettes de l'Etat se montaient à 503 millions de livres, tandis que les dépenses atteignaient 629 millions de livres. La plus grande partie des dépenses était consacrée au remboursement de la dette contractée pour soutenir la guerre en Amérique. Chaque année, la monarchie s'endettait toujours plus auprès des grands financiers du royaume Depuis plusieurs années, la question se posait de faire payer des impôts aux ordres privilégiés, le clergé et la noblesse, qui ne payaient pas d'impôts, afin de renflouer les caisses de l’État. Chaque proposition de réforme était bloquée par les Parlements où siégeaient les officiers titulaires de titres de noblesse. La critique des privilèges du clergé et de noblesse, qui refusaient toute réforme, devenait de plus en plus virulente dans tout le pays. A la réforme fiscale s’ajoutait la revendication de droits pour le Tiers état. Ainsi, Sièyes, un abbé, futur député du Tiers état et futur homme politique majeur jusqu’à l’Empire, se fit connaître par une brochure dans laquelle il écrivait : « Qu’est-ce que le Tiers-État ? Tout.. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose ». La gravure ci-dessous formule la critique des inégalités de la société d'ordres. « A faut esperer q’eu jeu là finira bientôt ». Anonyme, mai 1789. Paris, BnF. Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6944022s.item Comme aucun compromis n’était possible avec les ordres privilégiés, Louis XVI se résolut donc, le 24 janvier 1789, à convoquer les États généraux pour le conseiller sur la question du budget de la monarchie. Cette annonce suscita un grand espoir car les Etats généraux n’avaient pas été réunis en France depuis 1614. D’une certaine manière, cette annonce scella la fin de la monarchie absolue qui avait muselé cette institution héritée de la fin du Moyen Age et qui servait à exprimer auprès du roi le point de vue des différentes catégories de la population. Au début de l’année 1789, pour préparer les Etats généraux, les institutions locales produisirent près de 60 000 cahiers de doléances qui commençaient tous par un appel au roi considéré non plus comme un monarque sacré mais comme le père du peuple. Ils dénonçaient les injustices de la société d’Ancien Régime et proposaient des réformes, notamment la répartition égale des impôts entre tous et la rédaction d’une constitution, selon le modèle américain. Ces cahiers de doléance signalent une politisation de l’ensemble de la société. Dans l’ensemble du royaume, 1 139 délégués des trois ordres (1 315 en comptant les suppléants) furent élus au suffrage universel masculin pour siéger aux États généraux. Le contexte était agité et plusieurs émeutes furent brutalement réprimées par l'armée du roi. Ainsi, le 27 avril 1789, l'armée royale tira sur la foule manifestant contre Reveillon, le patron d'une manufacture de papiers peints située dans le faubourg Saint-Antoine à Paris, qui avait annoncé une baisse du salaire de ses ouvriers. Plusieurs dizaines de personnes furent tuées par l'armée. Document : L'Ouverture des États généraux, à Versailles, le 5 mai 1789 . Gravure par Isidore-Stanislaus Helman (1743-1806) et Charles Monnet (1732-1808). Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Source : https://fr.vikidia.org/wiki/Ouverture_des_%C3%89tats_g%C3%A9n%C3%A9raux,_%C3%A0_Versailles_dans_la_salle_des_Menus_Plaisirs,_le_5_mai_1789 La réunion des États généraux s’ouvrit à Versailles le 5 mai 1789, mais ces derniers ne purent fonctionner en raisons de nombreux blocages : le roi refusa de débattre des impôts, la question de l’organisation du vote ne fut pas tranchée. Les députés devaient-ils voter par ordre, selon la tradition féodale, (dans ce cas, le clergé et la noblesse imposeraient leurs vues au Tiers état) ou par tête, selon une logique qui reconnait l'existence d'individus tous égaux (dans ce cas, les 578 députés du Tiers état, rejoints par les députés réformateurs du clergé et de la noblesse, l’emporteraient face aux 291 députés restants du clergé et aux 270 députés restants de la noblesse) ? Dès lors, une série d’événements s’enchaînèrent très rapidement qui mirent fin à la monarchie absolue de droit divin. Le mercredi 17 juin 1789, les députés du Tiers état, qui s’étaient donnés comme président l'astronome Bailly, réunis dans la salle des Menus-Plaisirs et rejoints par quelques députés du clergé et de la noblesse, se proclamèrent Assemblée nationale et souveraine. Cette assemblée se substitua alors au États généraux. Cette déclaration est fondamentale pour deux raisons. Tout d’abord, les députés, suivant la formulation proposée par Sieyès le lundi 15 juin, affirmèrent qu’ils représentaient « les quatre-vingt-seize centièmes de la Nation » (les 4 % restant étaient représentés par les députés du clergé et de la noblesse). En conséquence, il leur appartenait « d’interpréter et de présenter la volonté général de la nation ». Cela revient à dire que, désormais, le pouvoir résidait dans la Nation et qu’il s’exprimait par la voix des députés. A la légitimité divine et descendante du pouvoir se substitua la légitimité ascendante de la Nation, la souveraineté nationale . Le pouvoir ne venait plus de Dieu, il venait des citoyens constituant la Nation. Cette déclaration marqua la fin de la monarchie de droit divin et de la légitimité religieuse du pouvoir remontant à l’Empire romain. Ensuite, en se proclamant Assemblée nationale, les députés s’arrogeaient le pouvoir législatif et instauraient la séparation des pouvoirs : « Il ne peut exister entre le trône et cette assemblée aucun veto, aucun pouvoir négatif ». C’est la fin de la monarchie absolue qui concentrait tous les pouvoirs. Les députés prêtèrent ensuite le serment suivant : "Nous jurons à Dieu, au Roi et à la Patrie de remplir avec zèle et fidélité les fonctions dont nous sommes chargés". En quelques jours, la France avait basculé dans un autre système politique, celui de la monarchie constitutionnelle et de la démocratie représentative. Document : La déclaration instituant l’Assemblée nationale le 17 juin 1789 L'Assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît que cette assemblée est déjà composée des représentants envoyés directement par les quatre-vingt-seize centièmes au moins de la Nation (…). De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentants vérifiés de concourir à former le vœu national et que tous les représentants vérifiés doivent être dans cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de présenter la volonté générale de la nation ; il ne peut exister entre le trône et cette assemblée aucun veto, aucun pouvoir négatif. L'Assemblée déclare donc que l’œuvre commune de la restauration nationale peut et doit être commencée sans retard, par les députés présents, et qu'ils doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle. La dénomination d'Assemblée nationale est la seule qui convienne à l'Assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui la composent sont les seuls représentants légitimement et publiquement connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés directement par la presque totalité de la Nation, soit enfin parce que la représentation étant une et indivisible aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de la présente Assemblée. L'Assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les députés aujourd'hui absents ; elle ne cessera de les appeler à remplir l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des États généraux. À quelque moment que les députés absents se présentent dans le cours de la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de les recevoir et de partager avec eux, après la vérification de leurs pouvoirs, la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la France. L'Assemblée nationale arrête que les motifs de la présente délibération seront incessamment rédigés pour être présentés au Roi et à la Nation. Versailles, le 17 juin 1789. Bien entendu, le roi n'accepta pas cette décision. Chassés de la salle des Menus-Plaisirs par les soldats du roi, les députés se réunirent dans la salle du jeu de paume (un ancêtre du tennis) où, le samedi 20 juin 1789, ils prêtèrent le fameux Serment du jeu de paume : ils jurèrent de ne pas se séparer avant d’avoir rédigé une constitution pour le royaume. Ce serment réitérait et précisait ce qui avait été décidé le 17 juin. En s’engageant à rédiger une constitution, les députés constituaient un nouveau corps politique et rejetaient à nouveau la monarchie absolue puisqu’une constitution est un texte législatif qui organise la séparation des pouvoirs et leur répartition entre plusieurs institutions. En prêtant serment, les députés incarnaient à nouveau la nation qui se détachait ainsi du roi. Notons en effet, que la référence à Dieu et au Roi du serment du 17 juin, a disparu le 20 juin. Le basculement dans un nouveau monde était opéré. Document : Le texte du serment du jeu de paume du 20 juin 1789 L’Assemblée nationale, considérant qu’appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l’ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu’elle continue ses délibérations dans quelque lieu qu’elle soit forcée de s’établir, et qu’enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale ; Arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront, à l’instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides, et que ledit serment étant prêté, tous les membres et chacun d’eux en particulier confirmeront, par leur signature, cette résolution inébranlable. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Serment_du_Jeu_de_paume#Texte_du_serment Le célèbre tableau de David ci-dessous immortalise ce moment. Le tableau fut commandé à David en octobre 1790. Mais il ne parvint pas à peindre le portrait de tous les députés présents ce jour-là car certains avaient quitté Paris. Ce tableau resta une esquisse que David n’acheva pas : au moment de l’achever, à la fin de 1791, l’unité décrite par ce tableau semblait à jamais perdue et sa représentation obsolète. En effet, le 20 juin 1791, au deuxième anniversaire du serment, Louis XVI s'enfuit à Varennes, manifestant ainsi sa défiance à l'égard de la Révolution. Le tableau de David est divisé en deux parties. Dans la partie inférieure sont réunis les députés qui prêtent serment en levant le bras. Leurs bras sont dirigés vers la main levée de Bailly, le président de séance qui prononce le serment. Sa main se trouve exactement au centre du tableau, au croisement des deux diagonales. En représentant les corps unis dans cette prestation de serment, David a montré l’unité et la volonté de la nation. La partie supérieure du tableau est vide. Selon les dires de David lui-même, le mouvement des rideaux emportés par le vent symbolise le vent de la liberté. Le grand mur vide à l’arrière plan signale la fin de la transcendance qui était voulue par la monarchie de droit divin : dans le domaine politique, il n’y a plus de Dieu, le ciel est vide, et le roi n'est déjà plus là. Jacques-Louis David, Esquisse pour le tableau du serment du jeu de paume, 1789-1791. Dessin, plume et lavis. Musée du château de Versailles. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_Serment_du_Jeu_de_paume.jpg Le roi émit une série d’injonctions contradictoires. Il chercha tout d’abord à dissoudre l’Assemblée nationale et à chasser les députés de la salle du jeu de Paume. A cette occasion, Mirabeau aurait déclaré : « Nous sommes ici par la volonté du peuple, et on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes ». Le roi ordonna ensuite aux députés du clergé et de la noblesse de rejoindre l’Assemblée qui se proclama alors Assemblée nationale constituante, le 9 juillet 1789. En même temps, il fit venir des troupes aux alentours de Paris. Le peuple parisien chercha des armes pour se défendre. Le 14 juillet, après avoir pillé des armureries et les Invalides, les Parisiens aidés des soldats des Gardes françaises prirent d’assaut la Bastille où ils pensaient trouver des armes. Les combats firent une centaine de morts, et les Parisiens ne trouvèrent dans la prison que sept prisonniers. La tête de Launay, le commandant de la Bastille responsable des morts, fut promenée au bout d’une pique jusqu’à l’Hôtel de Ville. Claude Cholat (un participant de la prise de la Bastille), Le siège de la Bastille, 1789. Gouache, Musée Carnavalet. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Siege_of_the_Bastille_(Claude_Cholat).jpg Depuis 1787, les émeutes violentes étaient fréquentes, mais la prise de la Bastille visait directement le symbole de l’arbitraire du roi. En effet, par lettre de cachet, ce dernier pouvait emprisonner qui il voulait dans cette prison. Les Parisiens imposèrent donc leur volonté au roi et lui retirèrent le symbole de son pouvoir judiciaire, alors que l’Assemblée lui avait déjà retiré son pouvoir législatif le 17 et le 20 juin. Le 17 juillet, en acceptant de venir à Paris et de rencontrer Bailly, le nouveau de maire de Paris, le roi reconnaissait sa défaite. La révolution avait triomphé. Sur la journée du 14 juillet, on lira avec grand profit le remarquable 14 juillet d’Eric Vuillard (2016), paru chez Actes Sud. Encart : Les origines du drapeau tricolore On ne sait pas exactement d’où vient le drapeau tricolore. On considère généralement que son acte de naissance est le 17 juillet 1789, lorsque le nouveau maire de Paris, Bailly, donna au roi une cocarde qui unissait le blanc de la monarchie au bleu et au rouge des couleurs de Paris. Cette cocarde était celle des gardes nationaux de Paris qui arboraient les couleurs bleues et rouges, couleurs de la ville de Paris, auxquelles Lafayette, le commandant la garde nationale, aurait ajouté le blanc de la monarchie. Le drapeau tricolore symboliserait l'union du roi et du peuple de Paris. Il est également possible que les trois couleurs soient inspirées des trois couleurs bleue, blanche et rouge du drapeau américain, elles-mêmes issues des trois couleurs du drapeau britannique. Les Américains auraient repris les couleurs britanniques et les auraient disposées en bandes pour marquer leur victoire sur leur ancienne puissance coloniale. Traditionnellement, les rayures symbolisaient la transgression et la remise en cause de l'ordre établi. Ces trois couleurs et les rayures auraient été ensuite reprises par les Français pour incarner la liberté désormais acquise. La symbolique attachée aux rayures explique sans doute le grand nombre de drapeaux composés de trois bandes colorées, en Europe et dans le monde. Dans les semaines qui suivirent, la Grande Peur se diffusa dans les campagnes, sauf en Bretagne. En cette période de moissons, alors que les récoltes des années précédentes avaient été mauvaises, les paysans étaient inquiets car des nouvelles alarmantes et confuses venaient de la capitale. En outre, des rumeurs circulaient selon lesquelles des brigands pillaient les campagnes. Les communautés villageoises prirent les armes pour se défendre puis, ne voyant surgir aucun brigand, s’en prirent aux châteaux des propriétaires fonciers. Les paysans brûlèrent les titres de propriété qui justifiaient le paiement des redevances sur les terres. Le processus global de la Grande Peur se déroula vraisemblablement selon la description proposée dans le document suivant : Document : La circulation des rumeurs pendant la Grande Peur en Champagne Le bruit s’est répandu dans ce pays-ci que 500 brigands dévastaient toutes les campagnes, brûlaient les villages et mettaient tout à contribution. Cela a commencé à Romilly-sur-Seine, distante de trois lieux de Nogent. On a sonné le tocsin et monté la garde pendant plusieurs jours, mais on n’a rien vu. Ce tocsin, entendu d’un village à l’autre en remontant [la Seine], a été partout répété, ce qui a gagné jusqu’à Arcis, où les habitants ont pris les armes ; les dragons qui y sont en quartier ont monté à cheval et ont cherché à deux lieues aux environs sans rien trouver. Lettre des officiers municipaux de Troyes, fin juillet 1789. Source : Henri Dinet, L’année 1789 en Champagne, Annales historiques de la Révolution française , 1983, n° 254, p. 586. https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_1983_num_254_1_1074 Document : Les courants de la Grande Peur Source: Michel Vovelle (1972). La chute de la monarchie 1787-1792. Paris: Seuil, Points. Document : L'une des rares représentations de la Grande Peur. Philippe Joseph Maillart, "Insurrection paysanne, émigration des Princes et des Courtisans de leurs Châteaux de Campagne brûlés en août 1789". 30eme tableau, planche 2 de la Galerie historique ou Tableau des événements de la Révolution française. Estampe, entre 1795 et 1799. Paris, Musée Carnavalet. Source : h ttps://www.parismuseescollections.paris.fr/de/node/110542#infos-principales Pour mettre fin à cette révolte, en cours de généralisation et qui risquait de porter atteinte à leurs propres propriétés, les députés de l’Assemblée nationale (qui étaient pour la plupart des possédants) abolirent les privilèges durant la nuit du 4 août. Les décrets adoptés les jours suivants en précisèrent les dispositions. Les impôts sur les personnes dus aux seigneurs (art. 1) ainsi que la dîme due au clergé (art. 5) furent abolis. Le droit de posséder un colombier (art. 2) et le droit de chasse (art. 3) n’étaient plus des privilèges et devinrent accessibles à tous. Les privilèges de la noblesse et du clergé furent abolis et les impôts seront payés par chacun en fonction de ses ressources (art. 9). Cela conduisit à l'abolition des impôts indirects (gabelle, octrois, etc.) à l'exception des droits de douane et d'enregistrement des actes officiels. Les privilèges des villes et des provinces furent également abolis (art. 10) afin que les mêmes règles s’appliquent à toutes. Enfin, tous les emplois publics devenaient accessibles à tous sans distinction (art. 11). Au total, les trois ordres étaient abolis et il n’existait plus de différence d’ordre juridique entre les personnes. Cette décision détruisit la société d’Ancien Régime et mit en place notre société fondée sur l’égalité des droits . Document : Les décrets des 4, 6, 7, 8, 11 août 1789 (extraits) 1. L'Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal . Elle décrète que, dans les droits et les devoirs tant féodaux que censuels, ceux qui tiennent à la mainmorte réelle ou personnelle , et à la servitude personnelle , et ceux qui les représentent, sont abolis sans indemnité ; et tous les autres sont déclarés rachetables, et le prix et le mode de rachat seront fixés par l'Assemblée nationale. Ceux desdits droits qui ne sont points supprimés par ce décret continueront néanmoins d'être perçus jusqu'au remboursement. 2. Le droit exclusif des fuies et colombiers est aboli. Les pigeons seront enfermés aux époques fixées par les communautés durant lequel temps, ils seront regardés comme gibier, et chacun aura le droit de les tuer sur son terrain . 3. Le droit exclusif de la chasse ou des garennes ouvertes est pareillement aboli, et tout propriétaire a le droit de détruire ou faire détruire, seulement sur ses possessions, toute espèce de gibier, sauf à se conformer aux lois de police qui pourront être faites relativement à la sûreté publique. Toutes les capitaineries même royales, et toutes réserves de chasse, sous quelque dénomination que ce soit, sont pareillement abolies ; et il sera pourvu, par des moyens compatibles avec le respect dû aux propriétés et à la liberté, à la conservation des plaisirs personnels du Roi. M. le président est chargé de demander au Roi le rappel des galériens et des bannis pour simple fait de chasse, l'élargissement des prisonniers actuellement détenus, et l'abolition des procédures existantes à cet égard. 5. Les dîmes de toute nature, et les redevances qui en tiennent lieu, sous quelques dénominations qu'elles soient, connues et perçues, même par abonnement, possédées par les corps séculiers et réguliers, par les bénéficiers, les fabriques, et tous les gens de mainmorte , même par l' ordre de Saint-Jean de Jérusalem , et d'autres ordres religieux et militaires, même celles qui auraient été abandonnées à des laïques, en remplacement et pour option de portions congrues, sont abolies, sauf à aviser aux moyens de subvenir d'une autre manière à la dépense du culte divin, à l'entretien des ministres des autels, au soulagement des pauvres, aux réparations et reconstructions des églises et presbytères, et à tous les établissements, séminaires, écoles, collèges, hôpitaux, communautés et autres, à l'entretien desquels elles sont actuellement affectées. Et cependant, jusqu'à ce qu'il y ait été pourvu, et que les anciens possesseurs soient entrés en jouissance de leur remplacement, l'Assemblée nationale ordonne que lesdites dîmes continueront d'être perçues suivant les lois et en la manière accoutumée. Quant aux autres dîmes, de quelque nature qu'elles soient, elles seront rachetables de la manière qui sera réglée par l'Assemblée ; et jusqu'au règlement à faire à ce sujet, l'Assemblée nationale ordonne que la perception en sera aussi continuée. 9. Les privilèges pécuniaires, personnels ou réels, en matière de subsides, sont abolis à jamais. La perception se fera sur tous les citoyens et sur tous les biens, de la même manière et de la même forme ; et il va être avisé aux moyens d'effectuer le payement proportionnel de toutes les contributions, même pour les six derniers mois de l'année de l'imposition courante. 10. Une constitution nationale et la liberté publique étant plus avantageuses aux provinces que les privilèges dont quelques-unes jouissaient, et dont le sacrifice est nécessaire à l'union intime de toutes les parties de l'empire, il est déclaré que tous les privilèges particuliers de provinces , principautés, pays, cantons, villes et communautés d'habitants, soit pécuniaires, soit de toute autre nature, soient abolis sans retour, et demeureront confondus dans le droit commun de tous les Français. 11. Tous les citoyens, sans distinction de naissances, pourront être admis à tous les emplois et les dignités ecclésiastiques, civiles et militaires, et nulle profession utile n'emportera dérogeance. 18. L'Assemblée nationale se rendra en corps auprès du Roi, pour présenter à Sa Majesté l'arrêté qu'elle vient de prendre, lui porter hommage de sa plus respectueuse reconnaissance, et la supplier de permettre que le « Te deum » soit chanté dans sa chapelle, et d'y assister elle-même. L'assemblée nationale s'occupera, immédiatement après la constitution, de la rédaction des lois nécessaires pour le développement des principes qu'elle a fixés par le présent arrêté, qui sera incessamment envoyé par MM. Les députés dans toutes les provinces, avec le décret du 10 de ce mois, pour y être imprimé, publié même au prône des paroisses, et affiché partout où besoin sera (…). Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Décrets_des_4,_6,_7,_8_et_11_août_1789#:~:text=Par%20les%20d%C3%A9crets%20des%204,d%C3%A9truire%20enti%C3%A8rement%20le%20r%C3%A9gime%20f%C3%A9odal%20%C2%BB . Afin de fixer toutes les décisions adoptées depuis le mois de juin, l’Assemblée nationale promulgua le 26 août 1789 la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen . Ce texte s’inspirait de la Déclaration d’indépendance des États-Unis du 4 juillet 1776. Il reste toujours un texte essentiel pour nous et il a une valeur constitutionnelle car il est cité comme référence dans le préambule de la constitution de la Ve République. Ce texte rappelle tout d’abord les principaux droits applicables à chaque être humain (art. 1, 2, 4 et 17) : l’égalité, la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. Il fixe les bases d’un nouveau système politique démocratique et représentatif : la souveraineté nationale (art. 3 et 6), qui s’exprime également par les contributions remplaçant les impôts (art. 13 et 14). et la séparation des pouvoirs (art. 16). Ce texte garanti enfin les droits individuels : le droit à la sûreté individuelle (art. 7, 8, 9), la liberté d’opinion et d’expression (art. 10 et 11). Bien entendu, en consacrant le droit à la propriété, ce texte ne remettait pas en cause les inégalités sociales. Ce texte fonde la société telle que nous la connaissons aujourd’hui. Document : La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789 Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen. Article 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. Article 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. Article 3. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. Article 4. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. Article 5. La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. Article 6. La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. Article 7. Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l'instant : il se rend coupable par la résistance. Article 8. La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée. Article 9. Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi. Article 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. Article 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. Article 12. La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. Article 13. Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. Article 14. Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. Article 15. La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. Article 16. Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution. Article 17. La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. Source : https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/declaration-des-droits-de-l-homme-et-du-citoyen-de-1789 Avec la promulgation de ce texte, les contemporains pouvaient penser que les Français avaient réussi leur révolution là où d’autres avaient échoué quelques années auparavant (les Pays-Bas et l’actuelle Belgique par exemple) et sans intervention militaire étrangère (les États-Unis). Les années 1790 et 1791 furent un moment de profonde réorganisation de la vie politique, économique et sociale sur la base des principes édictés dans les textes de 1789. Le document suivant, qui témoigne de l'optimisme (un peu forcé) des années 1789-1790, peut être en mis en regard de la gravure des trois ordres placée au début de ce chapitre. Des allégories des trois anciens ordres désormais disparus trinquent à l'égalité nouvelle. Au second plan, un individu peut chasser les oiseaux qui dévorent les récoltes, privilège qui appartenait auparavant aux seuls seigneurs. Document : L’égalité des citoyens après 1789 Source : Le Triple accord : bons françois portons a nous trois, La santé du meilleur des Rois, En servant sa patrie, Liguons nous mes amis, Nous bravons la furie De tous nos ennemis : [estampe] / [non identifié] | Gallica (bnf.fr) 1.2.2 La construction d’un nouvel espace politique A partir de 1789, la population dans son ensemble s’accultura très vite à la nouvelle vie politique. Cette acculturation fut rendue possible par l'essor de la presse lié à la reconnaissance de la liberté d’expression. Elle s’exprima par des manifestations relatives aux prix des denrées alimentaires qui augmentaient sans cesse, par l’intérêt porté aux délibérations de l’Assemblée. Parallèlement, certains nobles, dont le frère du roi, le futur Louis XVIII, commencèrent à émigrer hors du royaume par hostilité envers la Révolution et afin de préparer le retour à l'Ancien Régime. Le 5 octobre 1789 , près de 5 000 femmes de Paris se rendirent à Versailles pour exprimer des revendications économique liées notamment au prix du pain en cette période de disette. A cette occasion, la reine Marie-Antoinette aurait dit : « Ils n’ont pas de pain ? Qu’ils mangent de la brioche ». Des altercations éclatèrent, les têtes de quelques gardes furent placées au bout de piques, et les femmes obligèrent la famille royale à revenir à Paris le 6 octobre, afin de rapprocher le roi de son peuple. Le but était surtout de placer le roi sous surveillance en l'installant aux Tuileries. Les femmes, souvent présentes dans les journées révolutionnaires, montrèrent ainsi au grand jour leur engagement politique, leur capacité à organiser des manifestations et à exprimer des revendications. Document : La marche des femmes sur Versailles le 5 octobre 1789. Paris, BnF, Gallica Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:A_Versailles,_%C3%A0_Versailles_5_octobre_1789.jpg Encadré : deux grandes figures féminines de la Révolution Les deux grandes figures féminines de la Révolution furent Théroigne de Méricourt (1762-1817) et Olympe de Gouges (1748-1793), qui comptent parmi les figures fondatrices du féminisme. Théroigne de Méricourt ne participa pas aux journées d'octobre mais elle y fut associée. Elle s'était installée à Versailles pour y suivre les débats politiques. elle fut dénoncée pour avoir porté un vêtement de coupe masculine. Elle réclama l'armement des femmes, elle fut fouettée en public par des femmes proches des Girondins et jetée dans un hospice car elle était considérée comme folle. Olympe de Gouges se fit connaitre comme autrice de pièces de théâtre et de pamphlets politiques sur les questions de l'esclavage et du droit des femmes notamment. Elle rédigea en 1791 une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne pour répondre au texte de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et qui reste d'actualité. Proche des Girondins et hostile à Robespierre, elle fut guillotinée le 3 novembre 1793. L'héritage de ces deux femmes est revendiqué à juste titre par les féministes d'aujourd'hui. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne mériterait de figurer ici dans sa totalité. Nous en indiquons ci-dessous quelques articles particulièrement d'actualité encore aujourd'hui. Document : La Déclaration de la femme et de la citoyenne rédigée par Olympe de Gouges en 1791. Article premier. La Femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. Article 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l'oppression. Article 6. La loi doit être l'expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. Article 13. Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, les contributions de la femme et de l'homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l'industrie. Source: https://gallica.bnf.fr/essentiels/anthologie/declaration-droits-femme-citoyenne-0 Le 19 octobre 1789, les députés de l'Assemblée vinrent également s’installer à Paris, dans la salle du manège, aux Tuileries. Les députés favorables au renforcement des pouvoirs du roi s’installèrent à droite du président de séance, et les députés partisans d’une réduction de ses pouvoirs s’installèrent à gauche . De ce moment date la différence entre la droite et la gauche en politique. Les députés ainsi réunis formèrent l'Assemblée constituante chargée d'élaborer la constitution du royaume et de réaliser des mesures qui bouleversèrent l'espace et la société de la nouvelle France. Un événement spectaculaire fut la fête de la Fédération , le 14 juillet 1790, pour commémorer l’anniversaire de la prise de la Bastille. Cette fête rassemblait, sur le Champ de Mars, le roi, les députés et les représentants des gardes nationales de toutes les villes de France (environ 100 000 hommes), rassemblés derrière La Fayette, le commandant de la garde nationale de Paris. La Fayette, commandant de la Garde nationale, prêta serment au nom de tous les gardes nationaux venus de toute la France : « Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l'intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu'elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité ». Puis le roi prêta serment à son tour : « Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois ». En 1880, le 14 juillet devint la fête nationale. Contrairement à ce que l’on croit souvent, il ne s’agit pas de commémorer le 14 juillet 1789, journée d’émeute sanglante, mais de commémorer la fête de la Fédération, journée d’unité et d’unanimité nationale. Document : Charles Monet, La fête de la fédération du14 juillet 1790 sur le Champ de Mars à Paris , 1790. Eau forte, BnF. La fête de la Fédération - Histoire analysée en images et œuvres d’art | https://histoire-image.org/ Le 15 février 1790 les circonscriptions administratives de l’Ancien Régime furent supprimées et remplacées par 83 départements, tous de taille équivalente, et dont le nom venait d’une particularité géographique. Chaque département était géré par un Conseil général élu. A l’échelle encore plus locale, les anciennes paroisses devinrent des communes , au nombre de 40 000 environ, dont le conseil était également élu par tous les citoyens. Chaque commune était dotée de pouvoirs importants pour organiser la police, la justice de paix, l’éducation, et constituer des unités de la gade nationale. Le département et plus encore la commune devinrent le lieu d’exercice de la politique au quotidien. Cette révolution administrative et territoriale eut pour effet d'augmenter considérablement le nombre des agents de l'Etat, tous élus. Alors que 60 000 personnes permettaient de faire fonctionner la monarchie, il en fallait désormais 1,2 million. Au départ, il était prévu de découper le territoire français en carrés de superficie égale. On s'orienta plutôt vers une logique géographique : il devait être possible aux électeurs de se rendre au chef-lieu du département en une journée à pied. Enfin l’activité des clubs , réunissant des députés de l'assemblée constituante dans d’anciens couvents, les Cordeliers (club populaire), les Jacobins (regroupant ultérieurement les députés girondins et les montagnards), les Feuillants (monarchiste) était suivie assidûment par les Parisiens et relayée en province où ces clubs développèrent progressivement un réseau dense. Avec la presse et les manifestations, ces clubs contribuèrent grandement à l’éducation politique des populations Comme l'illustre la gravure suivante, l’unanimité semblait l’emporter en 1790. Le roi était vu comme le protecteur des populations et le garant des réformes mises en place. Document : Les étrennes patriotiques offertes au Roi au nouvel an 1790. Estampe. Paris, BnF. Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8411018b.item Transcription de la légende : Le Vieillard : (illisible) Le Roi : la naïveté qui décorent (sic) ces âmes vertueuses approcheront de mon trône, oui, messieurs, voilà, voilà mes amis. Monseigneur le Dauphin : Ce petit agneau mord-t-il ? La petite fille : Non, Monseigneur, il n’est pas aristocrate Aujourd'hui, les historien·nes remettent en cause l'apparente unanimité de l'année 1790. Les mesures évoquées ci-dessus provoquèrent des conflits, des fractures durables et même des guerres civiles dans le sud-est de la France. En outre, le déroulement de la Fête de la Fédération inquiéta certains révolutionnaires : le peu d'empressement du roi à prêter serment sembla suspect et on accusa La Fayette d'aspirer à une dictature militaire. Mais ce sont surtout les décisions concernant la religion qui mirent le feu aux poudres. 1.2.3 Les premières fractures Dans l'œuvre de l'Assemblée constituante, des fractures apparurent en effet, qui furent lourdes de conséquence pour la suite. La Constitution civile du clergé , adoptée par décret le 12 juillet 1790, abolit les vœux religieux perpétuels et supprima les ordres monastiques. Les biens de l’Église avaient été confisqués et mis à la disposition de la nation le 2 novembre 1789. Ils devinrent les biens nationaux . Leur vente devait permettre de résorber le déficit budgétaire de l’État. En contrepartie, les hommes d’Église recevaient un traitement de l’État et devaient pour cela prêter serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi, devant le conseil municipal et les fidèles de la paroisse. Les circonscriptions religieuses étaient désormais calquées sur les nouvelles circonscription administratives : un diocèse par département, une ou plusieurs paroisses par commune. La religion catholique bénéficiait ainsi d'un statut de religion officielle. Cependant, le pape s’opposa à la Constitution civile du clergé et provoqua de profondes dissensions au sein de l’Église catholique. Les prêtres « jureurs » (qui avaient prêté serment) s’opposèrent aux prêtres « réfractaires », bientôt contre-révolutionnaires. Le 27 juillet 1792, il fut décidé que les biens es nobles émigrés à l'étranger soient vendus également comme biens nationaux. La vente de s biens nationaux, les biens de l'Eglise confisqués pour rembourser la dette de l'Etat, fut l'une des mesures fondamentales de la Révolution. Il aurait été possible d'annuler la dette de l'Etat monarchique qui avait été contractée sous l'Ancien Régime. Mais cela aurait conduit à la ruine des grands financiers détenteurs des emprunts d'Etat et proches de certains dirigeants politiques de la Révolution. Les révolutionnaires lancèrent donc un nouvel emprunt sous la forme d'"assignats" souscrits par tous ceux qui le pouvaient et remboursables en biens nationaux. La vente des biens nationaux sous la forme de cet emprunt favorisa un gigantesque transfert de propriété (environ 10 % de la superficie du territoire) vers la bourgeoisie qui acheta à vil prix des propriétés foncières ecclésiastiques ainsi que des bâtiments religieux qui hébergèrent parfois les premières usines françaises. La paysannerie en bénéficia également et put accroitre la taille de ses exploitations agricoles. Ces acquisitions expliquent l'anomalie, comparativement au reste de l'Europe de l'ouest, du maintien d'une paysannerie moyenne en France jusqu'à la fin du XIXe siècle. Cependant, là où la bourgeoisie ne laissa que des miettes aux paysans, ces derniers s'opposèrent ensuite à la Révolution, comme ce fut le cas en Vendée. Les assignats furent par la suite transformés en papier monnaie officiellement garanti par la valeur des biens nationaux encore disponibles. Cependant, les besoins de financement de la guerre conduisirent à une émission excessive de papier-monnaie, hors de proportion avec la valeur effective des biens nationaux. L'assignat se dévalua rapidement, jusqu'à sa suppression en 1795. Evoquons, en effectuant un autre saut chronologique, la création de l’état civil et l’autorisation du divorce, adoptés par décret de l’Assemblée législative du 20 septembre 1792. Depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, les registres paroissiaux (baptême, mariage, enterrement) étaient tenus par le curé de la paroisse. Désormais, l’ état civil (registre des naissances et non plus des baptêmes, mariages civils, décès et non plus des enterrements) était enregistré par un officier d’état civil en mairie. Cette mesure permit d’arracher la mesure des rythmes de la vie de chacun à l’Église, même si les cérémonies religieuses n’étaient nullement interdites. Parallèlement, l’Assemblée constituante prit des mesures contre les artisans et les ouvriers. Le décret d’Allarde, voté les 2 et 17 mars 1791 supprima les corporations qui réglementait les salaires, les normes et la production des corps de métiers de l’artisanat. Il légalisait ainsi la liberté d’entreprise et la libre concurrence. Ce décret fut complétée par la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 qui interdisait tout groupement professionnel et toute « coalition », ce que nous appelons aujourd’hui les syndicats et la grève, notamment pour exprimer des revendications salariales. Ces deux mesures aggravèrent considérablement les conditions de travail et de vie de la classe ouvrière naissante qui ne disposait plus de moyens légaux pour se défendre face au patronat. En juin 1791, la famille royale tenta de s’enfuir des Tuileries pour rejoindre à Metz les armées du marquis de Bouillé composées de nobles émigrés. Elle fut reconnue et arrêtée à Varennes le 21 juin 1791. Cet événement montre que les contre-révolutionnaires commençaient à s’organiser autour des nobles émigrés derrière les frontière de la France qui souhaitaient rétablir la monarchie absolue. Les députés membres du club des Jacobins, Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, commencèrent à réclamer la déchéance du roi. La famille royale revint à Paris sous bonne garde. Document : Le retour de la famille royale à Paris, le 25 juin 1791. Gravure coloriée. Paris, Musée Carnavalet. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Retour_Varennes_1791.jpg L'Assemblée, occupée à rédiger la constitution, mit hors de cause la personne du roi. Les partisans de la monarchie constitutionnelle cherchaient à minimiser la trahison du roi en accréditant la légende d’un enlèvement et non pas d’une fuite du roi à Varennes Selon eux, il fallait coûte que coûte parvenir à faire adopter la constitution en cours de rédaction depuis la fin de 1789. Aussi, le 17 juillet 1791, une manifestation populaire, organisée par le club des Cordeliers, eut lieu pour déposer sur l'autel du Champ de Mars une pétition réclamant la déchéance du roi qui avait clairement montré sa trahison en fuyant à Varennes. L'Assemblée ordonna au maire de Paris, Bailly, de disperser le rassemblement et la loi martiale fut proclamée. La manifestation fut violemment dispersée par la Garde nationale sous les ordres de La Fayette qui fit tirer sur la foule. Elle aurait tué une douzaine des personnes. Avant de donner l'ordre de tirer, La Fayette avait fait déployer le drapeau rouge qui, à l'époque, annonçait l'application rigoureuse de la loi martiale et la menace d'une répression violente. Plus tard, ce drapeau fut détourné de son sens premier et repris comme emblème du mouvement ouvrier. Pour la première fois, l'Assemblée (surtout Barnave, le dirigeant des Feuillants monarchistes, la mairie de Paris (Bailly) et la Garde nationale dirigée par La Fayette s'unirent pour réprimer le mouvement populaire. Près de 200 personnes, dont Camille Desmoulins, furent emprisonnées à la suite de cette manifestation, Danton s'enfuit en Angleterre pour échapper à la prison. Le camp révolutionnaire commençait à se fracturer. La rupture était consommée entre le mouvement populaire et certains dirigeants de l'Assemblée. Document : Publication de la loi martiale au Champ de Mars : le 17 juillet 1791 Fusillade du Champ de Mars, le 17 juillet 1791. Gravure à l'eau forte et au burin de Pierre-Gabriel Berthault (1737-1831) d'après un dessin de Jean-Louis Prieur (1759-1795). Source : BnF https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40248685f La constitution de 1791 fut adoptée par l'Assemblée constituante le 30 septembre 1791. Contrairement aux principes affirmés en 1789, la population masculine était divisée entre les citoyens « actifs » qui payaient des impôts et qui avaient le droit de vote, et les citoyens « passifs » (et les femmes) qui ne payaient pas d’impôts et n’avaient pas le droit de vote. Les premiers avaient des droits civiques et les seconds n'avaient que des droits civils. La constitution respectait la séparation des pouvoirs. Le pouvoir législatif était attribué à une assemblée législative unique élue par les citoyens actifs. Cependant, cette constitution accordait des pouvoirs très importants au pouvoir exécutif tenu par le roi : ce dernier nommait et dirigeait les ministres, il avait un droit de veto suspensif pendant quatre ans sur les lois votées par l’Assemblée et il était le commandant en chef des armées. Enfin, comme aux Etats-Unis, les juges, au nombre de 15 000, étaient également élus. Les députés de l'Assemblée constituante (Robespierre, Barrère, Barnave, Siéyès, Talleyrand, etc.) ne pouvant se représenter aux élections à l'Assemblée législative, un nouveau personnel politique fut élu en septembre 1791 . Document : La constitution de 1791 Document : Les 745 députés élus à l’assemblée législative en septembre 1791 De gauche à droite : les jacobins (136 députés), les constitutionnels (345 députés), les feuillants (264 députés). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Diagramme_AN_fran%C3%A7aise_1791.svg Pourtant, à la suite de la fuite à Varennes, le discrédit du roi commençait à l’emporter, et son image à se dégrader au sein du peuple, comme le signale la gravure ci-dessous. Elle oppose l’image du « bon roi » Henri IV à celle du roi Louis XVI représenté en cochon. Document : « Ventre saint-gris où est mon fils ? Quoi ? C’est un cochon ? » . Estampe anonyme, 1791, Paris : Musée Carnavalet. Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8411569c 1.3 La Révolution en guerre 1.3.1 Le déclenchement de la guerre La guerre accéléra la Révolution et provoqua le passage à la république. Le rejet de la Constitution civile du clergé par le pape, la présence d’un nombre croissant de nobles émigrés et contre-révolutionnaires aux frontières nord-est de la France suscitaient l’inquiétude des révolutionnaires. Les nobles émigrés bénéficiaient en outre du soutien des monarchies traditionnelles, l’Espagne, l’Autriche, le Piémont qui voyaient la France révolutionnaire comme un danger pour elles-mêmes. Le camp révolutionnaire, derrière les députés jacobins Brissot et Roland, était persuadé que, à l’instar de ce qui s’était passé récemment aux États-Unis, en Suisse et aux Pays-Bas, la Révolution risquait d'être menacée par une intervention étrangère. Selon eux, il fallait donc agir préventivement en déclarant la guerre aux monarchies européennes. L'objectif des Jacobins était de conquérir en priorité la Belgique et la Hollande actuelles. Le contrôle de leurs ports aurait permis de disputer la suprématie de l'Angleterre sur les mers. Seul, Robespierre (qui n'était plus député mais s'exprimait fréquemment au club des Jacobins) était contre la guerre car il craignait qu’elle ne renforce l’armée et ne donne à un général l’occasion de prendre le pouvoir. Le roi était également favorable à la guerre, mais pour des raisons opposées à celles de Brissot : il en attendait une défaite des armées françaises qui permettrait le rétablissement de la monarchie absolue. Le 12 avril 1792, la guerre fut donc déclarée par l’Assemblée législative au roi de Prusse et au roi (et futur empereur) d’Autriche. Document : La déclaration de guerre de 1792 Louis XVI propose aux députés de l'Assemblée nationale législative de déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie (20 avril 1792). Cette proposition est votée par l’Assemblée : « L'Assemblée nationale délibérant sur la proposition formelle du roi, décrète que la guerre sera faite par la nation française au roi de Bohême et de Hongrie ». Gravure allemande de Johann Carl Bock d'après un dessin de C. Heydeloff, 1792. Source : Gallica. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84115345/12148 De nombreux volontaires affluèrent à Paris. Parmi eux, Rouget de Lisle composa la Chant de guerre pour l’armée du Rhin , vite appelé La Marseillaise . Le roi entrava les efforts militaires de son propre pays. Il opposa son veto à diverses mesures, dont la construction d’un camp militaire pour protéger Paris en cas d’invasion. En outre, les armées françaises subirent des défaites plus ou moins provoquées par des officiers, anciens nobles hostiles à la Révolution. Le 25 juillet 1792, le manifeste de Brunswick , le général en chef de l’armée prussienne, mit le feu aux poudres. Brunswick menaçait de détruire Paris et sa population si la famille royale était mise en danger. Loin de terroriser la population parisienne, ce manifeste, qui prouvait la collusion du roi avec les armées ennemies, rendit les Parisiens encore plus déterminés. Ils exigèrent, en vain, de l’Assemblée législative qu’elle dépose le roi . Document : Le manifeste de Brunswick, adressé aux Parisiens, 25 juillet 1792 Sa Majesté l’Empereur et Sa Majesté le roi de Prusse appellent et invitent à retourner sans délai aux voies de la raison et de la justice, de l’ordre et de la paix. C’est dans ces vues que moi, soussigné général commandant en chef des deux armées déclare : Que les généraux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes de la ligne française sont tous sommés de revenir à leur ancienne fidélité et de se soumettre sur le champ au roi leur légitime souverain. Que la ville de Paris et tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre sur le champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et entière liberté et de lui assurer, ainsi qu’à toutes les personnes royales, l’inviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens obligent les sujets envers les souverains ; leurs Majestés impériale et royale rendant personnellement responsables de tous les évènements, sur leur tête, pour être jugés militairement sans espoir de pardon, tous les membres de l’Assemblée Nationale, du département, du district, de la municipalité et de la garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu’il appartiendra, sur leur foi et parole d’empereur et de roi. Que si le château des Tuileries est forcé ou insulté, que s’il est fait la moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés, le roi, la reine et la famille royale, s’il n’est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés coupables d’attentats aux supplices qu’ils auront mérités. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifeste_de_Brunswick Document : Les sans-culottes en armes. Gouache de J.-B. Lesueur, 1793-1794, Paris, Musée Carnavalet. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sans-culottes_en_armes_-_Lesueur.jpg 1.3.2 La proclamation de la République L'Assemblée législative refusa de déposer le roi. Aussi, le 10 août 1792, les sans-culottes de Paris (terme au départ péjoratif désignant le peuple parisien d’artisans et de petits commerçants politisés qui portaient des pantalons et pas des culottes) organisés en Commune insurrectionnelle attaquèrent le palais des Tuileries. Au terme de combats sanglants qui firent près d'un millier de morts, ils s’emparèrent de la famille royale et la jetèrent dans la prison du Temple. L’estampe ci-dessous ne montre pas tellement l’état physique supposé du roi mais surtout la déconsidération totale de l’image royal et de la monarchie constitutionnelle. Document : « Louis le dernier et sa famille conduits au Temple le 13 aoust 1792 ». Estampe anonyme, Paris, BnF. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Louis_le_dernier_et_sa_famille_conduits_au_Temple_le_13_aoust_1792_%28etching,_29,5_x_40,5_cm%29_%28cropped%29.jpg Dans les jours qui suivirent, l’avancée des armées prussienne et autrichienne provoqua la panique de la population. On apprit en outre le déclenchement de la révolte de Saint-Domingue accompagnée, elle aussi, d’atrocités. Certains députés apeurés pensèrent quitter Paris. Le 2 septembre, Danton prononça son plus célèbre discours à l'Assemblée législative où, pour galvaniser la population, il s'exclama : "Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée". Mais l'inquiétude se fit croissante. Entre le 3 et 6 septembre, lors des massacres de septembre , les sans-culottes massacrèrent plus d'un millier de prisonniers détenus dans les prisons parisiennes car une rumeur accusait ces derniers d’ourdir un complot contre-révolutionnaire. L’armée française remporta une première victoire à Valmy , le 20 septembre 1792. Elle mit un coup d’arrêt définitif à la menace prussienne et autrichienne contre Paris. A l’annonce de cette victoire, le 21 septembre, lo rs de sa première réunion publique, la Convention abolit la royauté . Cette décision équivalait à proclamer la République qui, cependant, ne fut pas officiellement proclamée. Le député Billaud-Varenne fit décider que, à compter du 22 septembre 1792, « La Convention nationale décrète que tous les actes publics porteront dorénavant la date de l'an premier de la République française ». Certains s’attachèrent alors à rédiger un nouveau calendrier. Cette première République dura de 1792 à 1799, date de la prise de pouvoir par Bonaparte. Document : Expédition en province du décret pris par la Convention lors de sa première séance et portant abolition de la royauté, signée par Pétion, président, Brissot et Lasource, secrétaires de séance. Source : Archives nationales, AE/II/1316. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:D%C3%A9cret_de_la_Convention_abolissant_la_Royaut%C3%A9,_21_septembre_1792.png Transcription : « DÉCRET de l’Assemblée nationale du vingt et un septembre 1792. L’an quatrième de la Liberté. La convention nationale décrète à l’unanimité que la royauté est abolie en France. Collationné à l’original par nous, Président et Secrétaires de la convention nationale à Paris, le 22 septembre 1792, l’an premier de la république française. (signé) Pétion, Brissot, Lasource» La Convention, la nouvelle assemblée qui se réunit à partir du 21 septembre 1792, remplaçait l’Assemblée législative. Celle-ci n’avait plus lieu d’être après la déchéance du roi qui rendait caduque la constitution de 1791. La Convention était une assemblée unique exerçant à la fois le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif et dont le rôle était de rédiger la constitution du régime républicain. Mais surtout, les députés de la Convention avaient été élus au suffrage universel masculin au début du mois de septembre 1792. Cependant, moins de 10 % du corps électoral avait voté car le scrutin n'avait put se tenir dans les territoires envahis par les armées étrangères et parce que, ailleurs, la lassitude et la peur avaient découragé les électeurs. Cette convention était dominée par les députés girondins (Brissot, Vergniaud, Rolland, Condorcet), libéraux et proches de la bourgeoisie d’affaire, et les députés montagnards (Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just, Camille Desmoulins), qui devaient leur nom au fait qu’ils siégeaient sur les bancs situés en haut de la Convention. Ces derniers étaient plus proches du peuple et des sans-culottes. Girondins et Montagnards étaient tous issus du club des Jacobins, mais la montée des périls avais mis en évidence leurs divisions. Cependant, la majorité des députés était centriste (regroupés dans la Plaine ou le Marais, dont les députés, comme Siéyès, étaient surnommés les "crapauds" par leurs opposants). Le Marais soutint les girondins dans un premier temps puis les montagnards dans un second temps. Document : Les 749 députés de la Convention nationale élus en septembre 1792 De gauche à droite : les Montagnards (200 députés), le Marais (389 députés), les Girondins (160 députés). Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:French_National_Convention,_1792.svg La vie politique se structura autour de la rivalité entre la Convention et la Commune de Paris, émanation des 48 sections de Paris (l'équivalent des vingt arrondissements de Paris actuels) au sein desquelles le peuple de Paris débattait démocratiquement, votait des motions et cherchait à influencer les votes de la Convention. Deux pouvoirs, dont l'une était subordonné à l'autre, coexistaient. La Convention, émanation d'une démocratie représentative, était composée de députés issus de milieux favorisés, plus ou moins favorables au peuple, élus par les citoyens de tout le pays. En revanche, la Commune, incarnation d'une démocratie directe, était animée par des sans-culottes parisiens qui représentaient le groupe révolutionnaire le plus avancé et qui avaient mené l'assaut contre les Tuileries le 10 aout 1792. Leur objectif n'était pas de prendre le pouvoir, mais de faire pression sur la Convention pour qu'elle adopte des mesures favorables au peuple. Les deux pouvoirs connurent une situation d'équilibre émaillée de graves tensions, de l'automne 1792 au printemps 1794. Puis la Convention l'emporta et mit fin au mouvement populaire. La première grande affaire de la Convention fut le procès du roi, entre le 10 décembre 1792 et le 20 janvier 1793. Les députés débattirent tout d'abord de la possibilité de juger le roi. La découverte de "l'armoire de fer" aux Tuileries, renfermant des documents et de lettres échangées entre le roi et les émigrés massés au frontières, convainquit tous les députés de sa trahison et de la nécessité de le juger. La Convention, transformée en tribunal, condamna le roi à mort. Plus précisément, 691 députés le jugèrent coupable et 387 votèrent la peine de mort, contre 334. Il s’agissait de faire disparaître un symbole plus qu’un homme, comme l’expliqua Robespierre : « Il faut que Louis meure parce qu'il faut que la patrie vive ». Le roi fut exécuté le 21 janvier 1793 sur l'actuelle place de la Concorde. Cette exécution, perçue comme une déclaration de guerre à toutes les monarchies, fut l’une des raisons de l’entrée en guerre de l’Angleterre le 1er février 1793, aux côtés des autres monarchies européennes dans le cadre de la première coalition. Mais la principale raisons de l'entrée en guerre de l'Angleterre fut l'invasion de la Belgique puis de la Hollande par les troupes françaises qui menaçaient alors directement les intérêts commerciaux britanniques. La situation de la Révolution devint très difficile : il fallait développer l’effort de guerre contre les puissances européennes coalisées, mais aussi contre de nombreuses révoltes qui éclatèrent en même temps en France, notamment contre les recrutements forcés dans l’armée. 2. Intermède : de l’exécution du roi à la fin de la Révolution (1793-1799) Le programme de CM1 fait l’impasse sur les événements qui se déroulèrent entre l’exécution du roi et l’arrivée au pouvoir de Bonaparte en 1799. Je vais prendre le risque de résumer très grossièrement cette période pourtant essentielle de la Révolution. 2.1. Vers la Convention montagnarde Au printemps 1793, comme nous le savons, la Convention était dominée par les Girondins soutenus par les députés du centre. Mais ils semblèrent vite incapables de prendre des mesures fortes pour préserver la Révolution face aux ennemis extérieurs et intérieurs. Les Vendéens se révoltèrent contre la levée des 300 000 hommes décidée le 24 février 1793 par la Convention pour aller combattre les puissances coalisées. Les paysans vendéens ne souhaitaient pas défendre la Révolution qui leur avait peu apporté. En effet, la bourgeoisie urbaine avait racheté la plus grande partie des biens nationaux de la région et les avait ainsi empêché d'en acquérir et d'agrandir leurs exploitations agricoles. Cette révolte, au départ populaire et dirigée par le voiturier Cathelineau, fut captée ensuite par les monarchistes (Charette, La Rochejacquelin). Les Vendéens constituèrent une véritable armée qui s'empara de toutes les villes de la "Vendée militaire" (nord du département de la Vendée, sud-ouest du département du Maine-et-Loire, sud du département de la Loire inférieure) mais échoua devant Nantes. En même temps, en raison des troubles et de la guerre, le prix des subsistances ne cessait d'augmenter à cause de l'inflation. En effet, pour régler les frais de la guerre, la Convention fit imprimer de plus en plus d'assignats, dans des proportions sans commune mesure avec la valeur des biens nationaux censés garantir leur valeur. En conséquence, la valeur réelle des assignats s'effondra. Attachés au libéralisme économique, les Girondins refusaient le contrôle des prix des denrées, ce qui rendait encore plus difficile la situation du peuple des villes. Au printemps 1793, les porte-paroles des sans-culottes étaient ceux que l'on appelait les Enragés, Jacques Roux (un ancien prêtre), Théophile Leclerc et Jean Varlet, ainsi que Claire Lacombe, la dirigeante de la Société des femmes révolutionnaires. Ils étaient issus d'un milieu aisé et avaient bénéficié d'une bonne instruction mais ils connaissaient la misère et vivaient parmi les pauvres de la section des Gravilliers, dans le nord de Paris. Ils critiquaient la bourgeoisie, y compris la bourgeoisie révolutionnaire, et réclamaient la réquisition des profits des profiteurs de guerre et de ceux qui spéculaient sur les prix des produits alimentaires. Les sans-culottes parisiens, regroupés au sein de la Commune de Paris et dirigés par les Enragés, envahirent la Convention et imposèrent l’élimination des Girondins le 30 mai et le 2 juin 1793. Désormais, la Convention fut dirigée durant une année par les Montagnards, dont les chefs étaient Robespierre et Danton, et bénéficiant du soutien des députés du Marais. Aussitôt après leur prise du pouvoir, les Montagnards exigèrent de la Commune qu'elle se débarrasse des Enragés qui leur avaient permis de prendre le pouvoir, au prétexte que Jacques Roux avaient tenu un discours trop virulent contre la vie chère devant la Convention. Ce dernier fut jeté en prison, y resta de longs mois et se suicida le 10 février 1794 pour échapper à la honte de la comparution devant le Tribunal révolutionnaire. Il ne voulait pas être assimilé aux contre-révolutionnaires qui y étaient habituellement jugés. Hébert, un démagogue proche des Montagnards, qui avait contribué à la liquidation des Enragés, se positionna désormais comme le porte-parole des sans-culottes, notamment avec son journal Le père Duchesne . Il s'efforça de canaliser le mouvement populaire. Il lança à cet effet, en septembre 1793 le mouvement de la déchristianisation qui correspondait cependant à un souhait profond des sans-culottes hostiles à l'Eglise : fermetures d'églises, mascarades anti-religieuses, transformation d'un grand nombre de noms de lieux portant un nom de saint, etc. Au même moment, sous la pression populaire, le Maximum des prix fut voté par la Convention, le 29 septembre 1793 : le prix des denrées ne pouvait dépasser un prix maximum fixé par la loi. Cette mesure coercitive était un moyen d'assurer la subsistance du peuple en limitant autoritairement l'inflation. Le 24 juin 1793, la Convention, conformément à son mandat originel, avait élaboré une nouvelle constitution, dite de l'an II ou de 1793. Cette constitution était très courte et reste un texte fondamental de la démocratie sociale et politique. Cependant, elle fut suspendue en attendant le retour à la paix, et ne fut jamais appliquée. Parallèlement, de nombreux députés girondins, ayant fui Paris en juin 1793, poussèrent de nombreuses régions à se soulever dans le cadre de la révolte dite "fédéraliste". En effet, au nom de la liberté politique et économique, les Girondins étaient hostiles à la centralisation parisienne. Ils défendaient l'idée d'une nation composée d'une fédération de provinces, un peu sur le modèle américain. Dès lors, une grande partie de la France (la Vendée, Lyon, Toulon et près de 60 départements au total) échappa à l’autorité de Paris, comme l'indique la carte ci-dessous. Source : Hors-série du journal Le Monde , 2009. De fait, les victoires et les défaites eurent une profonde incidence sur le cours de la Révolution. Les défaites contraignaient la bourgeoisie révolutionnaire à faire des concessions au mouvement populaire pour bénéficier de son engagement contre les ennemis de la Révolution, les victoires militaires renforçaient la bourgeoisie révolutionnaire et conduisaient à un assouplissement des mesures révolutionnaires. La perte de Longwy et de Verdun en août 1792 renforcèrent la Commune de Paris, la prise de Toulon par les Anglais le 27 août 1793 préluda à la mise en place du maximum des prix exigé par les sans-culottes. A l'automne 1793, la situation militaire se retourna : Lyon fut reprise le 9 octobre 1793, les Vendéens furent écrasés le 17 octobre et Toulon fut reprise par Bonaparte le 19 décembre. Dès lors les sans-culottes perdirent leur rôle moteur dans la Révolution car le Comité de salut public avait moins besoin d'eux. Les députés de la Convention, toujours méfiants à l'égard du mouvement populaire, décidèrent d'affaiblir la Commune de Paris en lui retirant ses forces de police le 4 décembre 1793. 2.2. La défense de la Révolution Face aux menaces, il fut nécessaire de prendre des mesures fortes pour sauver la Révolution. Aujourd'hui encore, les historien.nes débattent de la pertinence du terme de "Terreur". Le 5 septembre 1793, les sans-culottes parisiens avaient exigé de mettre "la terreur à l'ordre du jour". Par la suite, la période qui s'écoula de mars 1793 à juillet 1794, fut nommée la Terreur. Pour certain·es historien·nes, cette période ne fut pas celle de la "Terreur" car elle ne fut jamais mise officiellement à l’ordre du jour. Ce terme, qui désigne une politique centralisée, appliquée impitoyablement par un dictateur, Robespierre, aurait surtout été une invention de ses collègues du Comité de Salut public pour justifier leur coup d'Etat contre Robespierre en juillet 1794. Cependant, l'adoption de mesures très fortes à partir de septembre 1793 avait effectivement pour objectif d'inspirer la terreur aux ennemis de la Révolution. Ces mesures très fortes furent imposée par la Convention montagnarde qui, de mai 1793 à juillet 1794, avait organisé un « gouvernement révolutionnaire », constitué de plusieurs instances émanant de la Convention qui restait l'organe central du pouvoir, comme l'indique le schéma ci-dessous. Le Comité de sureté générale (dont fit partie le peintre David) se chargeait d'arrêter les suspects. Le statut de suspect avait été défini par la "loi des suspects", le 17 septembre 1793. Le Tribunal révolutionnaire (dirigé par Fouquier-Tinville) jugeaient les "suspects" qui étaient considérés comme des traitres à la nation : les girondins, des aristocrates mais aussi des femmes (Olympe de Gouges, Madame Rolland, Marie-Antoinette). Du 6 avril 1793 à mars 1794, le Tribunal révolutionnaire jugea 1 425 personnes et condamna à mort 624 d'entre elles. Les autres acquittées. Le Comité de salut public (présidé par Robespierre) exerçait le pouvoir exécutif sous le contrôle de la Convention. Il lui incomba de prendre des mesures radicales sous la pression des sans-culottes, sur le plan économique (contrôle du prix "maximum" des denrées et du montant des salaires par la loi du 29 septembre 1793) et sur le plan militaire (organisation d’une économie de guerre, enrôlements massifs de soldats par "la levée en masse" décidée par la loi du 23 août 1793). Contrairement à ce qui se dit souvent, La Convention montagnarde ne s'est pas résumée en une dictature du Comité de salut public présidé par Robespierre. Le terme de Convention désigne ici l'ensemble des instances qui émanaient de l'Assemblée et qui étaient composées de députés élus en septembre 1792. Le pouvoir législatif était donc central et la Convention était très démocratique dans son principe. Encadré : les douze membres du Comité de salut public (les "Douze") Robespierre (1758-1794) : direction du Comité de salut public, liaison avec la Convention et le club des Jacobins Barrère (1755-1841) : instruction publique et diplomatie Billaud-Varenne (1756-1819) : correspondance avec les représentants en mission Carnot (1753-1823) : armées et stratégie militaire Collot d'Herbois (1749-1796) : correspondance avec les représentants en mission Couthon (1755-1794) : politique générale (proche de Robespierre) Hérault de Séchelles (1754-1794) : diplomatie (auxiliaire de Barrère) Jeanbon Saint-André (1749-1813) : en mission dans les départements Lindet (1746-1825) : ravitaillement Prieur de la Côte-d'Or (1763-1832) : armement (auxiliaire de Carnot) Prieur de la Marne (1756-1827) : en mission dans les départements Saint-Just (1767-1794) : missions auprès des armées du Nord et du Rhin (proche de Robespierre) Document : J.-B. Lesueur, cinq militants révolutionnaires, 1793. Sous chaque personnage, de g. à d. : « Terroriste Jacobin exaltant le Journal de Marat. » « Enragé Patriote. Ces hommes exaltés par la lecture du Journal de Marat, alloient criant qu’il faloit tuer tous les Aristocrates et les Riches. » « Terroriste lisant un Journal, et mécontent de ce qu’il contient. » « Jacobin réfléchissant sur la manière de gouverner la france. » « Terroriste du temps de Robespierre payé pour susciter des querelles et occasioner des arrestations. » Source : https://journals.openedition.org/ahrf/13170 Document : le plan de Paris sous la Convention. Source: hors-série du journal Le Monde , 2009 Pour gagner le soutien de la population et l’attacher à l’idée républicaine, des mesures de bienfaisance furent prises en faveur des pauvres, des paysans, et de l’école, par les "décrets de Ventôse", les 26 février et 3 mars 1794 (8 et 13 ventôse an II). A cette occasion, Saint-Just, député proche de Robespierre, prononça deux discours célèbres qui constituèrent par la suite la référence de toute république sociale. Document : extraits de discours de Saint-Just "La force des choses nous conduit peut-être à des résultats auxquels nous n'avions point pensé. L'opulence est entre les mains d'un assez grand nombre d'ennemis de la Révolution, les besoins mettent le peuple qui travaille dans la dépendance de ses ennemis. Concevez-vous qu'un empire puisse exister si les rapports civils aboutissent à ceux qui sont contraires à la forme du gouvernement ? " (Discours du 8 ventôse an II) "Le bonheur est une idée neuve en Europe" (Discours du 13 ventôse an II) N’oublions pas l’abolition de l’esclavage, le 4 février 1794 (16 pluviôse an II) dans toutes les colonies (sauf la Martinique occupée par els Anglais), décision prise en lien avec la guerre civile qui ravageait alors le territoire de Saint-Domingue. Document : La loi abolissant l'esclavage, 4 février 1794 "La Convention nationale déclare que l'esclavage des nègres dans toutes les colonies est aboli ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouissent de tous els droits assurés par la Constitution". Le 26 octobre 1793 fut adopté le calendrier révolutionnaire destiné à désacraliser le temps. Il commençait le 22 septembre 1792, le premier jour de la République et il était composé de 12 mois dont les noms furent créés par Fabre d’Églantine (l’auteur de la chanson « il pleut, il pleut bergère ») en lien avec les saisons. Il resta en vigueur jusqu'en 1806. Document : Le calendrier républicain, en usage de 1793 à 1806 Mois d'automne (terminaison en -aire , du latin -arius , suffixe adjectival) Vendémiaire (22/23/ 24 septembre ~21/22/ 23 octobre ) – Période des vendanges Brumaire (22/23/ 24 octobre ~20/21/ 22 novembre ) – Période des brumes et des brouillards Frimaire (21/22/ 23 novembre ~20/21/ 22 décembre ) – Période des froids ( frimas ) Mois d'hiver (terminaison en -ôse , du latin -osus , « doté de ») Nivôse (21/22/ 23 décembre ~ 19/20/ 21 janvier ) – Période de la neige Pluviôse (20/21/ 22 janvier ~ 18/19/ 20 février ) – Période des pluies Ventôse (19/20/ 21 février ~ 20/ 21 mars ) – Période des vents Mois du printemps (terminaison en -al , du latin -alis , suffixe adjectival) Germinal (21/ 22 mars ~19/ 20 avril ) – Période de la germination Floréal (20/ 21 avril ~ 19/ 20 mai ) – Période de l'épanouissement des fleurs Prairial (20/ 21 mai ~18/ 19 juin ) – Période des récoltes des prairies Mois d'été (terminaison en -idor , du grec dôron , don) Messidor (19/ 20 juin ~ 18/ 19 juillet ) – Période des moissons Thermidor (19/ 20 juillet ~ 17/ 18 août ) – Période des chaleurs Fructidor (18/ 19 août ~ 16/ 17 septembre ) – Période des fruits Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Calendrier_républicain L es mesures extrêmes sauvèrent la Révolution qui parvint à résorber les guerres civiles en France (y compris au prix de nombreux massacres en Vendée) et qui remportèrent des victoires à l'extérieur. Les représentants en mission envoyés en province par le Comité de salut public jouèrent à cet égard un rôle décisif. Saint-Just, représentant en mission auprès des armées, parvint à galvaniser les armées révolutionnaires. En revanche, parmi ces représentants en mission, quelques affairistes commirent des atrocités sous couvert de défense de la Révolution : Carrier à Nantes, Fouché à Lyon, Barras à Toulon. La menace extérieure fut définitivement repoussée grâce aux victoires militaires de juin 1794, notamment la victoire de Fleurus, le 26 juin 1794, qui permit de prendre ensuite Bruxelles et Anvers. Dès lors, les mesures extrêmes semblaient moins nécessaires, d’autant plus que Robespierre avait perdu le soutien des sans-culottes en neutralisant, à sa gauche, les Enragés puis en faisant exécuter le 4 germinal an II (24 mars 1794) les Hébertistes qui réclamaient davantage de mesures contre la vie chère dont souffrait le peuple. Le même jour parut un nouveau maximum "allégé" qui fit augmenter le prix des denrées au détriment des conditions de vie du peuple. A sa droite, Robespierre fit également exécuter le 16 germinal an II (5 avril 1794) ses alliés compromis dans des malversations de la Compagnie des Indes et partisans de l'indulgence envers les ennemis de la révolution (les "Indulgents" : Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine). La veille de son exécution, Danton aurait décl aré : "Si encore je pouvais donner mes jambes à Couthon [ qui était infirme ] et mes couilles à Robespierre, tout irait encore très bien... ". Sur l'échafaud, le 5 avril 1794, il aurait dit au bourreau : "Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut bien la peine". Désormais, dépourvu du soutien populaire des sans-culottes et du soutien des députés de la Convention favorables à Danton, le gouvernement révolutionnaire ne pouvait se maintenir que par la répression brutale : du 11 juin au 27 juillet, le Tribunal révolutionnaire prononça 796 condamnations à mort, soit 26 exécutions par jour en moyenne. La guillotine fut alors déplacée de la place de la Révolution (place la Concorde) à la place du Trône (place de la Nation) pour déporter aux limites de Paris l'odeur écœurante du sang qui en résultait. Parallèlement, la fête en l'honneur de l'Etre suprême fut célébrée à Paris le 8 juin 1794 sous l'autorité de Robespierre. Selon l'historienne Annie Jourdan, certains mon tagnards (Barrère, Carnot, et des techniciens membres du gouvernement révolutionnaire et hostiles au peuple) et certains députés du Marais inventèrent alors de le terme de « Terreur » pour discréditer Robespierre qu'ils présentèrent comme un dictateur, alors qu'ils l'avaient toujours soutenu jusqu'alors. Maintenant que les armées révolutionnaires avaient éloigné la menace des puissances étrangères avec la victoire de Fleurus notamment, ils souhaitaient mettre fin au régime de contrainte pour que le commerce puisse reprendre dans un marché libéré des contraintes du maximum des prix. Dans le même ordre d'idées, le 21 juillet 1794, fut adopté à Paris un nouveau Maximum des salaires qui abaissait ces derniers. La hausse des prix et la baisse des salaires jetaient les sans-culottes dans la misère et contribuèrent à l'enrichissement de la bourgeoisie révolutionnaire. Robespierre fut donc renversé par un coup d'Etat mené par ses collègues du Comité de salut public le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) et exécuté le lendemain. Le 10 thermidor, 109 montagnards furent exécutés, dont Robespierre, Saint-Just et Couthon. Les sans-culottes, déçus par Robespierre et la Convention montagnarde, ne réagirent pas. Dans toute la France, les partisans des montagnards furent alors pourchassés et massacrés. Dès lors, les jeunes gens de la bourgeoisie se vengèrent de l'austérité imposée par le mouvement populaire depuis deux ans. Les "incroyables" et les "merveilleuses" s'habillèrent de vêtements extravagants et donnèrent des fêtes somptueuses alors que le peuple de Paris mourrait littéralement de faim. Parmi eux, les "muscadins" contre-révolutionnaires manièrent le gourdin contre les révolutionnaires. Document : J.-B. Lesueur, Sept personnages féminins (après 1794) . Musée Carnavalet. Sous chaque personnage, de g. à d. : « N° 11/Muscadine s’hyvernant au Palais-Royal. » « Cheveux en vrille et spincer ouvert. » « Chapeau de tafetas plissé, et gance d’or. » « 21/Poissarde » « Femmes à l’antique, avec les Rubans croisés. » « Jeune Marchandes des Halles. » Source : https://journals.openedition.org/ahrf/13170 Document : J.-B. Lesueur, Misère et pénurie à Paris, entre 1794 et 1796 Musée Carnavalet, Histoire de Paris. Source : https://www.parismuseescollections.paris.fr/es/node/111723#infos-principales 2.3. La réaction politique : le Directoire Les membres de la Convention (les députés du Marais ainsi que certains montagnards qui avaient changé de camp au moment opportun, tels que Carnot, Fouché, Barras) rédigèrent la Constitution de l’an III (octobre 1795), celle du Directoire, une république conservatrice revenue au suffrage censitaire. Ce régime politique obéissait à des principes inverses de ceux de la Convention : suffrage censitaire, séparation des pouvoirs, bicamérisme (Conseil des cinq-cents, Conseil des anciens), morcellement du pouvoir exécutif exercé par cinq directeurs. Document : La constitution de l'an III (1795) Depuis lors, dans le champ des sciences politiques, le vocable de "Thermidor" est synonyme de l'arrêt d'une révolution par certains de ceux qui y avaient participé, et de la répression brutale du mouvement révolutionnaire. Ce nouveau régime chercha à établir une forme de stabilité politique en réduisant les libertés, en mettant fin aux lois sociales et en rétablissant la liberté des prix et du marché (le Maximum fut totalement aboli le 9 décembre 1794), en réprimant alternativement le mouvement populaire et la menace royaliste par la mise en place d'un appareil policier très efficace. Une alliance classique de libéralisme économique et répression politique. Le mouvement populaire, épuisé par plusieurs années de guerre civile et de combats politiques, affaibli par la misère et par la faim (le retour au libéralisme économique avait provoqué une hausse considérable du prix des denrées), s'étiola rapidement. La dernière émeute de la faim, du 20 au 23 mai 1795, fut violemment réprimée et marqua la fin du mouvement sans-culotte. En 1797, la "conjuration des Egaux" qui visait le renversement du gouvernement et le retour à la constitution de 1793 fut déjouée et son dirigeant, Gracchus Baboeuf, considéré comme le premier communiste de l'histoire, fut guillotiné. Parallèlement, la guerre civile en France se poursuivait. Si la révolte des Vendéens avait été écrasée lors de la bataille de Savenay en décembre 1793, les troubles se poursuivirent dans l'ouest de la France avec la chouannerie. Afin d'échapper au service militaire obligatoire instauré par la loi Jourdan du 5 septembre 1798, des jeunes gens prirent le maquis et gonflèrent les effectifs des royalistes. En outre, le Directoire se maintint au pouvoir par une série de coups d'Etat. En effet, la constitution de l'an III prévoyait le renouvellement par tiers des assemblées, chaque année. Lors des élections de 1797, les royalistes remportèrent les élections dans les deux assemblées. Pour éviter de perdre le pouvoir, les Directeurs dirigés par Barras, firent arrêter par l'armée les principaux chefs royalistes qui furent déporté au bagne en Guyane, surnommé "la guillotine sèche", lors du coup d'Etat du 18 fructidor an V (4 septembre 1797). Les nouvelles élections donnèrent l'avantage aux Jacobins nostalgiques de la Terreur. Certains d'entre eux furent alors arrêtés par l'armée lors du coup d'Etat du 22 floréal an VI (11 mai 1798). Ce régime se maintenant donc en place par des coup d'Etat militaire qu'il commanditait lui-même. Le rôle de l'armée s'accrut encore grâce aux victoires militaires remportées aux Pays-Bas et en Italie en 1796. Les généraux victorieux, parmi lesquels Bonaparte, créèrent dans les territoire conquis les « Républiques-sœurs » proclamées avec l'aide de patriotes locaux et associées à la République française. Document : Les républiques sœurs. Source: Jean-Marc Schiappa, La Révolution française 1789-1799. Librio, 2005. Les soldats révolutionnaires de 1792-1793 d'étaient mués en soldats professionnels dévoués à leurs généraux plutôt qu'à la Révolution. Le pillage des territoires conquis permettait de renflouer le budget de la France et faisait dépendre la survie du régime de la bonne volonté des généraux. Les anciens députés du Marais, et notamment Siéyès, firent alors appel à Bonaparte, rendu très populaire par ses victoires en Italie et en Égypte, pour réaliser un nouveau coup d'Etat afin d'instituer un régime plus fort et plus stable. Bonaparte prit le pouvoir par le coup d’État du 18 et 19 brumaire an VIII (9 et 10 novembre 1799). Le 19 brumaire, Bonaparte et ses soldats envahirent le corps législatif pour prendre le pouvoir. Cet événement marque traditionnellement la fin de la Révolution. Document : Séance du Conseil des Cinq-Cents tenue à St Cloud le 19 brumaire an huit : les braves grenadiers du corps législatif en sauvant Buonaparte ont sauvé la France, par Jean-Baptiste MORRET. Encre sur papier, 1799. © BnF Source: https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/iconographie/seance-du-conseil-des-cinq-cents-tenue-a-st-cloud-le-19-brumaire-an-huit-les-braves-grenadiers-du-corps-legislatif-en-sauvant-buonaparte-ont-sauve-la-france/ 3. De la Révolution à l’Empire Le régime politique mis en place par Napoléon Bonaparte constitue un problème historique : cette dictature militaire d'apparence monarchique marquait-elle un retour à l'Ancien Régime ou bien marquait-elle une forme de stabilisation de l'héritage révolutionnaire ? 3.1 Le Consulat 1799-1804 3.1.1 L’instauration du Consulat Après le coup d’État des 18 et 19 Brumaire an VIII , Bonaparte mit en place le Consulat avec Siéyès (ancien élu du Tiers état en 1789, de la Convention et du Directoire) et Ducos (ancien élu de la Convention et du Directoire). Le Consulat fut instauré par la constitution du 4 nivôse de l’an VIII (26 décembre 1799). A cette occasion, les trois consuls proclamèrent la fin de la Révolution : Les consuls de la République aux Français : Une constitution vous est présentée. Elle fait cesser les incertitudes que le Gouvernement provisoire mettait dans les relations extérieures, dans la situation intérieure et militaire de la République. Elle place dans les institutions qu'elle établit les premiers magistrats dont le dévouement a paru nécessaire à son activité. La Constitution est fondée sur les vrais principes du Gouvernement représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de la liberté. Les pouvoirs qu'elle institue seront forts et stables, tels qu'ils doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts de l'Etat. Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie. Document : Proclamation des Consuls de la République du 24 frimaire an VIII (15 décembre 1799). Source : documentation photographique n°8141, p. 61. En apparence, cette constitution était démocratique car le suffrage universel masculin était restauré. Mais les électeurs n’élisaient que des listes de candidats à partir desquelles les membres des assemblées législatives étaient désignés par les sénateurs, eux-mêmes désignés par le premier consul. Le pouvoir législatif était réparti entre trois assemblées au pouvoir réduit et qui se neutralisaient réciproquement. Le pouvoir exécutif était partagé entre trois consuls dont le plus important était le premier consul, c’est-à-dire Bonaparte. Les deux autres consuls, Siéyès et Ducos dans un premier temps, Cambacérès et Lebrun ensuite, n’avaient qu’un rôle consultatif. Les pouvoirs de Bonaparte étaient très étendus : il dirigeait l’armée, il exécutait les lois, il nommait aux principales fonctions publiques, il pouvait proposer des lois. Une innovation importante fut celle du plébiscite (l'ancêtre de nos referendums) consistant à consulter directement les citoyens sur des modifications de la constitution. Document : La constitution de l’an VIII (le consulat) et de l’an XII (Empire) Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Constitution_an_VIII_et_le_Empire_Francais.png Document : Portrait de Napoléon Bonaparte en costume de premier consul en 1802 , par Antoine-Jean Gros. Source : https://fr.vikidia.org/wiki/Fichier:Bonaparte_premier_consul.png De fait, le consulat était une dictature militaire féroce. Très vite, une soixantaine de journaux d’opposition furent interdits, des milliers d'opposants politiques furent emprisonnés ou exilés. Entre 1800 et 1802, près de 3 000 personnes furent condamnées à mort. Le ministère de la police générale se trouvait sous l’autorité de Fouché (1759-1820), ancien prêtre et ancien membre de la Convention montagnarde, qui avait violemment réprimé la révolte de Lyon en 1793. Ce dernier joua un rôle essentiel dans le contrôle des oppositions et de la population en général (police secrète, contrôle du courrier de la presse, arrestations arbitraires, etc.). Dans une célèbre lettre adressée plus tard à Fouché, Napoléon, devenu alors empereur, montrait clairement son mépris pour la liberté de la presse : Document : lettre adressée par Napoléon à Fouché le 22 avril 1805 Stupinigi, 22 avril 1805 A M. Fouché Monsieur Fouché, les journaux se plaisent, dans toutes les circonstances, à exagérer le luxe et les dépenses de la cour, ce qui porte le public à faire des calculs ridicules et insensés. Il est faux que le château de Stupinigi soit si magnifique ; il est meublé avec d’anciens meubles, que des serviteurs zélés du roi avaient cachés et qu’ils se sont empressés de restituer après le sacre. Faites faire des articles détaillés sur cet objet. On pourra même en tirer parti pour faire sentir l’amélioration de l’esprit public dans ce pays. Faites vérifier qui a fait mettre dans les journaux que M. Saliceti avait reçu un présent de 200 000 francs du gouvernement génois ; ce fait n’est point à ma connaissance, et, fût-il vrai, les journaux n’auraient pas dû le publier, à moins qu’il ne leur ait été communiqué de Gènes. Réprimez un peu plus les journaux ; faites-y mettre de bons articles. Faites comprendre aux rédacteurs du Journal des Débats et du Publiciste que le temps n’est pas éloigné où, m’apercevant qu’ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres, et n’en conserverai qu’un seul ; que, puisqu’ils ne me servent qu’à copier les bulletins que les agents anglais font circuler sur le continent, qu’à faire marcher, sur la foi de ces bulletins les troupes de l’empereur de Russie en Pologne, à contremander le voyage de l’empereur d’Autriche en Italie, à l’envoyer en Courlande pour avoir une entrevue avec l’empereur de Russie, puisqu’ils ne me servent qu’à cela, je finirai par y mettre ordre. Mon intention est donc que vous fassiez appeler, les rédacteurs du Journal des Débats , du Publiciste , de la Gazette de France , qui sont, je crois, les journaux qui ont le plus de vogue, pour leur déclarer que, s’ils continuent à n’être que les truchements des journaux et des bulletins anglais, et à alarmer sans cesse l’opinion, en répétant bêtement les bulletins de Francfort et d’Augsbourg sans discernement et sans jugement, leur durée ne sera pas longue ; que le temps de la révolution est fini, et qu’il n’y a plus en France qu’un parti ; que je ne souffrirai jamais que les journaux disent ni fassent rien contre mes intérêts; qu’ils pourront faire quelques petits articles où ils pourront montrer un peu de venin, mais qu’un beau matin on leur fermera la bouche. Il faut avoir bien peu de discernement pour ne pas voir qu’en annonçant que les empereurs d’Allemagne et de Russie vont s’aboucher, une pareille nouvelle ne peut que faire un mauvais effet ; que, pour la donner, il faut qu’elle soit sûre ; que celle de la marche des Russes en Pologne ne peut pas faire un meilleur effet ; et ce n’est point ni à Augsbourg ni à Francfort qu’ils auront des sûretés là-dessus, puisque cela est fait exprès. Source : https://www.napoleon-histoire.com/correspondance-de-napoleon-avril-1805/3/ Mais c’est vraiment en 1802 que la Consulat rompit avec la dimension émancipatrice de la Révolution. Après avoir signé la Paix d'Amiens avec l'Angleterre et à l’issue d’un plébiscite, Bonaparte obtint le consulat à vie. A cette occasion, il se débarrassa des derniers députés contestataires du corps législatif. Surtout, il mit fin à l’idéal universaliste et égalitaire de la Révolution française en rétablissant l’esclavage dans les colonies. L’opposition à l’instauration de cette dictature fut assez réduite car la population était épuisée par dix années de conflits. 3.1.2 Le retour précaire à la paix L’une des premières actions de Bonaparte fut de rétablir la paix en France et en Europe. Dans l’ouest de la France, il parvint à obtenir la capitulation des chefs royalistes dès 1800. Pour mettre fin au conflit religieux hérité de la Constitution civile du clergé de 1790, il signa en 1801 le Concordat avec le pape Pie VII, officialisé par la loi du 18 germinal an X (8 avril 1802), en vigueur entre 1802 et 1905 (sauf en Alsace-Moselle où il est encore en vigueur aujourd'hui). Le concordat confirmait tout d’abord la liberté de culte en France. Les édifices religieux étaient mis par l'Etat à la disposition des curés et des évêques. Ces derniers étaient rémunérés par l’État à conditions qu’ils prêtent un serment de fidélité au gouvernement. Les conditions du Concordat furent étendues ensuite aux cultes protestant et juif. Sur le plan extérieur, après avoir battu les Autrichiens à Marengo (14 juin 1800), Bonaparte conclut le traité de Lunéville (9 février 1801) avec les Autrichiens puis le traité d’Amiens (25 mars 1802) avec le Royaume-Uni. La France était en paix pour la première fois depuis dix ans, ce qui conféra une popularité encore plus grande à Bonaparte. Il s'arrogea alors le titre de Consul à vie. Cependant, ce retour à la paix fut partiel. Bonaparte rétablit l’esclavage dans les colonies en 1802 et envoya un corps expéditionnaire à Saint-Domingue pour y restaurer l’autorité de la France. L’armée française fut vaincue par une armée composée d’anciens esclaves. Saint-Domingue devint indépendante en 1804 sous le nom d’Haïti. Cet échec cuisant conduisit Bonaparte à se désengager de l’Amérique du nord et à vendre la Louisiane aux Américains en 1803. Le rétablissement de l'esclavage (aboli en 1794) constitue bien entendu une grave atteinte aux valeurs révolutionnaires de liberté et d'égalité. Document : Loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) sur la traite des Noirs et le régime des colonies, Centre des Archives d'Outre-Mer. © WikimediaCommons, Sejan-Travail personnel, CC BY-SA 3.0 Source : https://www.napoleon.org/enseignants/documents/video-napoleon-bonaparte-et-le-retablissement-de-lesclavage-20-mai-1802-5-min-40/ Source : Atlas de la France. Les atlas de l’Histoire, L’Histoire n° 390, août 2013, p. 87. La logique répressive toucha également la classe ouvrière naissante, avec le livret ouvrier institué le 12 avril 1803. Dès qu’il changeait d’emploi et de domicile, ce qui arrivait fréquemment, un ouvrier devait faire viser son livret par le maire de la commune et indiquer à ce dernier le lieu où il se rendait. On pouvait également indiquer les raisons pour lesquelles l’ouvrier quittait son emploi. S’il était chassé de son emploi pour mauvaise conduite, fait de grève, etc., il avait du mal à retrouver un emploi. La police et la gendarmerie pouvaient contrôler ce livret en permanence et repérer les fortes têtes. Sans livret, un ouvrier pouvait être considéré comme un vagabond et emprisonné. Ce livret permit donc de contrôler et de réduire à l’obéissance la classe ouvrière naissante. Il ne fut aboli qu’à la fin du XIXe siècle. 3.1.3 Le rétablissement de l’autorité de l’État : les « masses de granit » Sous le Consulat furent créés en l’espace de deux années des institutions dont la plupart perdurent encore aujourd'hui. Destinées à stabiliser la société à l'issue de la Révolution, elles furent nommées les Masses de granit . Sur le plan financier, la Banque de France fut créée en 1800. Cette banque privée avec le soutien du gouvernement consentait des avances financières à l’État en attendant la rentrée des impôts. En 1803, elle obtint le monopole de l’émission des billets de banque qui étaient convertibles en or. Le Franc, monnaie créée en 1795, devint une monnaie bimétallique définie par un poids en argent (1 Franc = 5 g d’argent) et en or (1 Franc = 0,322 g d’or) selon un rapport de 1 à 15 entre l’argent et l’or. Les pièces de 20 francs et de 40 Francs étaient en or, les autres pièces en argent. Ce bimétallisme fut fixé par la loi du 17 germinal an XI (7 avril 1803). C’est pourquoi l’on a appelé cette monnaie le Franc germinal , dont le cours demeura globalement inchangé jusqu’en 1914. Ces mesures permirent le rétablissement des finances de l’État et la relance de l’économie. Document : Une pièce de 40 francs en or (1804). Source : https://co.wikipedia.org/wiki/File:40_francs_or_Bonaparte_Premier_Consul,_1804,_Paris.jpg La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) réorganisa les institutions locales. L’arrondissement remplaça le district, la commune fut maintenue, le canton fut créé (encore aujourd’hui, il s’agit d’une circonscription électorale pour élire les conseillers départementaux), ainsi que l'arrondissement géré par un sous-préfet. Le département fut maintenu. La nouveauté est que, au niveau de la commune et du département se trouvaient une assemblée élue (conseil municipal et conseil général) et un fonctionnaire nommé (le maire et le préfet). Le préfet , création de Bonaparte était l’élément nouveau et essentiel de cette réforme. Nommé par le premier consul, le préfet dirigeait le conseil général et administrait le département. Il était l’intermédiaire entre chaque ministre et le département. Il informait également les ministres de la situation dans le département. Personnage central du département, le préfet était le principal rouage de la centralisation administrative. Document : La Circulaire du 21 Ventôse an VIII (17 février 1800) envoyée par le ministre de l'intérieur Lucien Bonaparte au préfets, dite Circulaire de Breugnot Vous êtes appelé à seconder le gouvernement dans le noble dessein de restituer la France à son antique splendeur, d'y ranimer ce qu'elle a jamais produit de grand et de généreux, et d'asseoir enfin ce magnifique édifice sur les bases inébranlables de la liberté et de l'égalité (…). Vous n'aurez point à administrer au gré des passions ou des caprices d'un gouvernement versatile, incertain de son existence, inquiet sur sa durée (…). La Révolution est finie : une ligne profonde sépare à jamais ce qui est de ce qui a été (…). Le Gouvernement ne voit en France que (…) des Français. Il doit protection à tous, repos à tous (…), bonheur à tous (…).Votre premier soin doit être de détruire sans retour dans votre département l’influence morale des événements qui nous ont trop longtemps dominés. Faites que les passions haineuses cessent, que les ressentiments s’éteignent, que les souvenirs douloureux s'effacent (…). Ralliez tous les cœurs dans un sentiment commun, l'amour de la patrie (…). Les méchants et les ineptes sont seuls exclus de la confiance et de l'estime du Gouvernement (…). Dans vos actes publics, et jusque dans votre conduite privée, soyez toujours le premier magistrat du département, jamais l'homme de la révolution (…). Vos attributions sont multipliées; elles embrassent tout ce qui tient à la fortune publique, à la prospérité nationale, au repos des administrés. On veut la guerre ? Eh bien ! secondez, hâtez, pressez de tous vos efforts l'exécution des lois rendues sur la conscription (…). Vous devez à la fois faire concourir toutes les mesures qui doivent hâter le moment de la paix (…). A la tête de ces mesures, je place la prompte rentrée des contributions ; leur acquittement est aujourd’hui un devoir sacré(…). Vous surveillerez avec sévérité toutes les caisses de votre département. De longs abus dans le maniement des deniers publics ont excités une juste défiance (…). La répression de tous les abus administratifs vous appartient (…). Aimez, honorez les agriculteurs. Protégez le commerce, sa liberté de peut avoir d’autre borne que l’intérêt de l’État. Visitez les manufactures (…). Encouragez les arts qui sont les fruits les plus heureux de la civilisation (…). Vous savez que la facilité des communications est l'un des premiers besoins de l'agriculture et du commerce (…), vous aurez à vous en occuper sans relâche (…). Occupez -vous de la génération qui monte : donnez des soins à l'éducation publique. Formez des hommes, des citoyens, des Français(…). Vos succès feront la gloire du gouvernement et la prospérité publique deviendra votre récompense. L'influence de vos travaux peut être telle que dans quelque mois le voyageur, en parcourant votre département, dise avec douce émotion : Ici, administre un homme de bien. Aidez donc le gouvernement à rendre à la France cette splendeur et surtout ce bonheur qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Source: https://www.meuse.gouv.fr/layout/set/print/Services-de-l-Etat/Prefecture-et-sous-prefectures/La-Prefecture-de-la-Meuse/Histoire-des-prefets Les lycées (de garçons) furent créés par la loi du 1er mai 1802. Ils devaient former l’élite militaire et administrative nécessaire au régime. Il fut ouvert à l’origine un lycée par département. Ces lycées étaient des internats où régnait une discipline militaire afin d’inculquer l’obéissance et la discipline militaire aux enfants des classes dirigeantes. Document : L’uniforme des lycéens du Premier Empire. Source : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/la-creation-des-lycees-et-des-proviseurs-par-napoleon-bonaparte/ La loi du 19 mai 1802 créa l’ordre de la légion d’honneur , décoration récompensant un fait militaire ou un fait civil d’exception. Cet ordre conduisit à établir une distinction entre les citoyens. La cérémonie de remise de la légion d’honneur rétablit l’apparat de l’Ancien Régime : les récipiendaires se présentèrent à genoux devant Bonaparte assis sur un fauteuil ressemblant à un trône. Document : Jean-Baptiste Debret. Première distribution de décorations de la légion d’honneur dans l’église des Invalides, le 14 juillet 1804. 1812. Versailles, Musée de l’histoire de France Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Debret_-_Premiere_distribution_des_decorations_de_la_Legion_d%27honneur.jpg?uselang=fr Commentaire détaillé : https://histoire-image.org/etudes/creation-legion-honneur Une mesure essentielle fut la rédaction du Code civil promulgué le 27 mars 1804. Ce texte est essentiel puisqu’il organise encore aujourd’hui les relations sociales, même si un grand nombre d’articles ont été actualisés à plusieurs reprises depuis deux siècles, en fonction de l’évolution de la société. Le Code civil rassemblait en un seul document les 36 lois votées par les assemblées du Consulat en 1803 et 1804, pour former au total 2 281 articles. Il venait compléter le Code pénal promulgué en 1791. Il unifiait toutes les règles juridiques sur le territoire français et fixait par écrit les décisions de la Révolution portant sur l’organisation de la société. Il fixait l’égalité entre tous les citoyens jouissant des mêmes droits (art. 8), il fixait les conditions d’accès à la citoyenneté française qui relavait de la notion de citoyenneté universelle (art. 9, 10, 12). Cependant, le Code civil défendait une vision hiérarchique et inégalitaire de la société, notamment dans le cadre des relations entre le mari et sa femme (art. 212 à 216 et 1421). Si le droit au divorce était maintenu (il avait été instauré en 1792, il fut supprimé en 1816 puis rétabli en 1884), les conditions n’étaient pas les mêmes pour l’homme et la femme (art. 229 et 230). De même les enfants devaient obéissance à leur père qui pouvait les faire emprisonner s’il le jugeait bon (art. 371 à 377). Ces relations hiérarchiques existaient également dans les entreprises où, en cas de conflit sur les salaires par exemple, le patron était toujours cru sur parole (art. 1781). Bien entendu, ces dispositions n’existent plus dans le Code civil actuellement en vigueur. Document : Le Code civil des Français, 1804 (extraits) 8. Tout Français jouira des droits civils. 9. Tout individu né en France d’un étranger, pourra, dans l’année qui suivra l’époque de sa majorité, réclamer la qualité de Français ; pourvu que, dans le cas où il résiderait en France, il déclare que son intention est d’y fixer son domicile, et que, dans le cas où il résiderait en pays étranger, il fasse sa soumission de fixer en France son domicile, et qu’il l’y établisse dans l’année, à compter de l’acte de soumission. 10. Tout enfant né d’un Français en pays étranger, est Français. Tout enfant né, en pays étranger, d’un Français qui aurait perdu la qualité de Français, pourra toujours recouvrer cette qualité, en remplissant les formalités prescrites par l’article 9. 12. L’étrangère qui aura épousé un Français, suivra la condition de son mari. 212. Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance. 213. Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. 214. La femme est obligée d’habiter avec le mari, et de le suivre partout où il juge à propos de résider : le mari est obligé de la recevoir, et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état. 215. La femme ne peut ester en jugement sans l’autorisation de son mari, quand même elle serait marchande publique, ou non commune, ou séparée de biens. 216. L’autorisation du mari n’est pas nécessaire lorsque la femme est poursuivie en matière criminelle ou de police. 229. Le mari pourra demander le divorce pour cause d’adultère de sa femme. 230. La femme pourra demander le divorce pour cause d’adultère de son mari, lorsqu’il aura tenu sa concubine dans la maison commune. 371. L’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère. 372. Il reste sous leur autorité jusqu’à sa majorité ou son émancipation. 373. Le père seul exerce cette autorité durant le mariage. 374. L’enfant ne peut quitter la maison paternelle sans la permission de son père, si ce n’est pour enrôlement volontaire, après l’âge de dix-huit ans révolus. 375. Le père qui aura des sujets de mécontentement très-graves sur la conduite d’un enfant, aura les moyens de correction suivans. 376. Si l’enfant est âgé de moins de seize ans commencés, le père pourra le faire détenir pendant un temps qui ne pourra excéder un mois ; et, à cet effet, le président du tribunal d’arrondissement devra, sur sa demande, délivrer l’ordre d’arrestation. 377. Depuis l’âge de seize ans commencés jusqu’à la majorité ou l’émancipation, le père pourra seulement requérir la détention de son enfant pendant six mois au plus ; il s’adressera au président dudit tribunal, qui, après en avoir conféré avec le commissaire du Gouvernement, délivrera l’ordre d’arrestation ou le refusera, et pourra, dans le premier cas, abréger le temps de la détention requis par le père. 1421. Le mari administre seul les biens de la communauté. Il peut les vendre, aliéner et hypothéquer sans le concours de la femme. 1781. Le maître est cru sur son affirmation, Pour la quotité des gages ; Pour le paiement du salaire de l’année échue ; Et pour les à-comptes donnés pour l’année courante. Source : https://fr.wikisource.org/wiki/Code_civil_des_Fran%C3%A7ais_1804/Texte_entier Le Code civil s’appliqua à tous les territoires annexés alors par la France (les actuelles Belgique et Rhénanie). Il fut par la suite imposé, malgré des résistances, aux pays incorporé dans le Grand Empire (Allemagne, Pologne, Italie actuelles). Il ne fut en revanche pas appliqué dans les colonies de l’époque puisque l’esclavage y avait été rétabli en 1802. Les limites de l'Empire français en 1811 ("la France des 130 départements") Source : Georges Duby (dir.). Atlas historique Larousse. Paris, Larousse , p. 118. Ces nouvelles institutions (Banque de France et franc germinal, préfet, légion d’honneur, lycée et Code civil) furent qualifiées par Bonaparte en 1802, de « masses de granit ». Cette expression montre qu’elles visaient le renforcement durable de l’héritage de la Révolution par des institutions solides et durables. Ces institutions devaient également souder entre elles et avec le pouvoir les différentes parties de la société, mais surtout les élites qui étaient concernées par elles. 3.2 Le premier Empire 1804-1815 3.2.1 Le couronnement de Napoléon La Constitution de l’an VIII (le Consulat) octroyait le pouvoir à Bonaparte en tant que premier consul pour dix ans. En 1802, Bonaparte fit voter par le Sénat le Consulat à vie qui fut validé par un plébiscite de tous les citoyens. Le 11 frimaire an XIII (2 décembre 1804), Napoléon et sa femme Joséphine furent sacrés empereur et impératrice. Désormais devenu un souverain, Napoléon était appelé par son seul prénom. La Constitution de l’an VIII n’évolua qu’à la marge puisque le titre d’empereur résultait de la transformation de la fonction de consul en consul à vie (réforme de 1802, après la signature de la Paix d'Amiens) puis en consul héréditaire (réforme de 1804), créant ainsi une dynastie impériale. Le passage à l’Empire fut voté par le Sénat le 28 floréal an XII (18 mai 1804) et approuvé par plébiscite le 2 août 1804 par 3 521 675 « oui » et 2 579 « non ». Ce résultat signale que Napoléon devait la légitimité de son pouvoir à la souveraineté nationale et il montre également à quel point les oppositions politiques étaient muselées. Il est utile d’analyser le déroulement de la cérémonie du sacre pour comprendre la nature du pouvoir de Napoléon. Pour cela, il est habituel d’analyser le tableau du sacre réalisé par David (celui-là même qui avait commencé à peindre le Serment du jeu de paume en 1789). Jacques-Louis David: Le couronnement de Napoléon . 1808. Huile sur toile, 979 cm x 621 cm. Paris, Musée du Louvre. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jacques-Louis_David,_The_Coronation_of_Napoleon.jpg Pour un commentaire détaillé : https://histoire-image.org/etudes/sacre-napoleon Cette cérémonie mixa plusieurs traditions. Dans la tradition de la monarchie de droit divin, Napoléon reçut l’onction du Saint-Chrême, et arborait les regalia : épée, manteau, main de justice et sceptre. En outre, exactement au centre du tableau de David, se trouve la croix, qui affirme la prééminence de la religion catholique. Il conviendrait également de décrire l’apparat de la cérémonie, la place de la famille Bonaparte et des généraux qui sont ainsi présentés comme les piliers du nouveau régime. Mais le sacre eut lieu dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, et pas à Reims, et le sacre fut réalisé par le pape Pie VII lui-même, à l’image du sacre de Charlemagne à Rome en 800. L’affirmation de l’héritage carolingien est essentielle puisque Napoléon n’est pas un roi mais un empereur et il prétendait, par ses conquêtes militaires, ressusciter l’Empire de Charlemagne. Enfin, le titre du tableau ne correspond pas à l’action représentée : il représente le couronnement de Joséphine et non pas celui de Napoléon. En fait, Napoléon s’était couronné lui-même quelques instants auparavant. Il montrait ainsi qu’il ne devait son pouvoir qu’à lui-même et surtout pas à Dieu, comme le montre cette esquisse de David. Document : L’empereur Napoléon se couronnant lui-même. Dessin de David. Paris, Musée du Louvre. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:David_-_L%27Empereur_Napoleon_se_couronnant_lui-meme.png Ce fait renvoie à la légitimité de la Révolution française. En effet, Napoléon devait son pouvoir à un vote du Sénat et au vote des citoyens. Officiellement, son pouvoir émanait donc de la souveraineté nationale (quoiqu’un peu manipulée). En outre, Napoléon prononça le serment du sacre par lequel il s’engageait à faire respecter l’intégrité du territoire de la République, le concordat, la liberté et l’égalité des citoyens, de respecter le consentement à l’impôt. Il stabilisait de cette manière, du moins officiellement et en apparence, les acquis de 1789. Cette cérémonie montre donc bien les ambiguïtés du régime du Premier Empire : une monarchie issue d’une dictature militaire et policière, stabilisant durablement les principaux acquis de la Révolution. Document : Le serment prononcé par Napoléon lors de la cérémonie du sacre « Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la République, de respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes ; de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux ; de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi ; de maintenir l'institution de la Légion d'honneur ; de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français ». 3.2.2 L’Empire de Napoléon Il n’est pas le lieu ici de raconter précisément le déroulement de l'histoire de l’Empire de Napoléon. Signalons d’une part que les tendances monarchiques s’exacerbèrent progressivement avec la création d’une cour impériale et d’une noblesse impériale . Les titres de noblesse étaient attribués au mérite par l’empereur ou achetés très cher par la nouvelle bourgeoisie. En outre, en 1810, après avoir répudié Joséphine de Beauharnais qui ne lui avait pas donné d’héritier, Napoléon épousa Marie-Louise d’Autriche et devint membre par alliance d’une grande famille régnante d’Europe, celle de l'empereur d'Autriche. Sous l'Empire, les tendances répressives s'accentuèrent encore. Par le décret du 5 février 1810, les imprimeurs et la presse furent étroitement contrôlés et censurés. A partir de 1805, l’Empire fut presque constamment en guerre contre le reste de l’Europe. A Austerlitz (le 2 décembre 1805, jour anniversaire de son couronnement), Napoléon l’emporta sur les Autrichiens. A Iéna, en 1806, il l’emporta sur les Prussiens. Il affronta ensuite l’armée russe à Eylau et à Friedland en 1807. Napoléon imposa à toute l’Europe le Blocus continental destiné à empêcher le commerce avec la Grande-Bretagne, la seule puissance invaincue, et de ruiner son économie (en fait, c’est plutôt l’inverse qui se produisit). Ces victoires lui permirent d’attaquer l’Espagne par laquelle il espérait envahir le Portugal, allié des Britanniques. Cette guerre contre tout un peuple fut émaillée d’atrocités dont le peintre Francisco Goya rendit compte avec ses tableaux ( El dos de Mayo et El tres de Mayo ), et surtout ses eaux fortes sur les Malheurs de la guerre . L’armée française s’embourba dans ce conflit qui affaiblit considérablement l’Empire. Francisco de Goya, El tres de mayo , 1814. Madrid, Musée du Prado Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:El_Tres_de_Mayo,_by_Francisco_de_Goya,_from_Prado_in_Google_Earth.jpg L’occupation par l’armée française de l’Espagne eut pour effet les révolutions et les guerres d’indépendance de l’Amérique espagnole au début des années 1810. Une nouvelle guerre éclata, qui se solda par la victoire de Wagram sur les Autrichiens en 1809. Dès lors l’Empire connut son extension maximale. Les territoires annexés constituaient « la France des 130 départements » où le code civil français s’appliquait. La Confédération du Rhin, l’Italie et de Grand duché de Varsovie étaient des protectorats sous occupation militaire. La Russie et l’Autriche étaient des alliées. Cette situation explique par exemple la différence d’appréciation de la Révolution française entre les Français et les Allemands aujourd’hui. Pour nous, elle fut un événement positif qui apporta à tous la liberté et l’égalité. La perception des Allemands est très négative car la Révolution est pour eux synonyme de massacres et d’occupation militaire. Source : Atlas de la France. Les atlas de l’Histoire, L’Histoire n° 390, août 2013, p. 85. En juin 1812, Napoléon, à la tête de la Grande Armée composée de 600 000 hommes, attaqua la Russie. Son armée parvint en hiver dans Moscou livrée aux flammes par les Russes appliquant la politique de la terre brûlée. A partir de ce moment, l’armée impériale ne cessa de reculer, battue lors de la campagne de Prusse en 1813 puis lors de la campagne de France en 1814. Napoléon fut exilé à l’île d’Elbe et la monarchie fut restaurée en France avec l’intronisation de Louis XVIII, frère de Louis XVI. Napoléon revint en France à l’occasion des Cent jours, puis fut battu par une coalition dirigée par Wellington à Waterloo, le 18 juin 1815 (fort opportunément, un autre 18 juin nous permet d’occulter cette défaite). Napoléon fut exilé à l’île d’Elbe, dans l’Atlantique sud, où il mourut en 1821 . Conclusion La période de la Révolution et de l’Empire a marqué une accélération de l’histoire. Elle a vu le renversement radical de l’ordre ancien autoritaire et inégalitaire et l’émergence d’une société nouvelle fondée sur les valeurs de liberté et d’égalité juridique qui sont toujours les nôtres aujourd’hui. Cette période est passionnante également car elle montre que, à plusieurs reprises, les acteurs de l’époque se trouvèrent confrontés à différents possibles et que leurs décisions impulsèrent un cours des choses qui aurait pu être fort différent.
- Sujet possible : La monarchie française de 1789 à 1793 / Les mobilités douces à Paris
Par Didier Cariou, maitre de conférences HDR en didactique de l'histoire à l'Université de Bretagne Occidentale Composante histoire (12 points) 1. Sur la base de vos connaissances et des documents du dossier (documents 1 à 12), vous préciserez les principales étapes de l’évolution de la monarchie en France entre 1789 et 1793. Vous indiquerez également l’intérêt que peut présenter l’étude d’images en histoire au cycle 3. 2. En vous appuyant sur les documents du dossier, vous présenterez l’organisation d’une séquence sur : « Le temps de la Révolution, de l’année 1789 à l’exécution du roi » centrée sur la question de la monarchie. Vous proposerez l’exploitation pédagogique d’un document du dossier. Composante géographie (8 points) 1. Sur la base de vos connaissances et des documents du dossier (documents 13 à 20), vous préciserez les principales notions à développer sur le sujet des mobilités douces à Paris. 2. En vous appuyant sur des documents du dossier que vous choisirez, vous indiquerez comment vous pourriez travailler avec des élèves de CM2 sur des conflits d’acteurs spatiaux au sujet des mobilités douces. Histoire / classe de CM1 Thème 3 - Le temps de la Révolution et de l’Empire (...) La réunion des états-généraux peut être abordée dans la perspective de la genèse de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui sera longuement étudiée. Le programme d’EMC du cycle 3 indique en effet comme exemple de pratique en classe « Réflexion et débats sur les articles 1, 4, 6, 9, 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ». Ces débats préparés sont l’occasion de faire travailler les élèves en groupes. L’étude d’une représentation de la prise de la Bastille (que l’on racontera) le 14 juillet 1789 et de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, sur le Champ de Mars, permettra d’aborder la nouvelle conception de la nation qui surgit alors : des citoyens libres et égaux en droit qui s’associent volontairement, et de montrer l’origine de la fête nationale du 14 juillet. Elle permettra également de poser la question de la place du roi Louis XVI face à une nation qui affirme sa souveraineté. L’étude de la tenue des gardes nationaux et celle de quelques gravures permettront de faire découvrir aux élèves les symboles révolutionnaires (cocarde tricolore par exemple) et de montrer qu’ils sont toujours présents dans la symbolique républicaine actuelle. La figure de Louis XVI permet, par effet de contraste, d’aborder le passage à la République, fruit d’un divorce entre le roi et les révolutionnaires. Il s’agit ainsi de faire comprendre que c’est à propos du roi que les révolutionnaires ont commencé à se diviser massivement entre eux, ce qui est une particularité de la période que l’on qualifie de « Terreur ». L’ exécution du roi , épisode frappant, peut faire comprendre la difficile naissance et la difficile existence de la Première République. Document 1 : Extrait de la fiche EDUSCOL : le temps de la Révolution et de l’Empire Document 2 : Joseph-Siffred Duplessis, Louis XVI en costume de sacre, 1777. Huile sur toile. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Louis_XVI_en_costume_de_sacre_-_Joseph-Siffred_Duplessis.jpg Document 3 : Les étrennes patriotiques offertes au Roi au nouvel an 1790. Estampe. Paris, BnF. Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8411018b.item Transcription de la légende : Le Vieillard : Or voici donc venu ce temps où nous n’avons plus qu’un roi et que nous pouvons sans crainte donner des marques de notre amour. Le Roi : La naïveté qui décorent (sic) ces âmes vertueuses approcheront de mon trône, oui, messieurs, voilà, voilà mes amis. Monseigneur le Dauphin : Ce petit agneau mord-t-il ? La petite fille : Non, Monseigneur, il n’est pas aristocrate Document 4 : Charles Monet, La fête de la fédération du14 juillet 1790 sur le Champ de Mars à Paris, 1790. Eau forte, BnF. La fête de la Fédération - Histoire analysée en images et œuvres d’art | https://histoire-image.org/ Commentaire : Sur l’estrade centrale, La Fayette, commandant de la Garde nationale, prête serment au nom de tous les gardes nationaux venus de toute la France : « Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l'intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu'elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité ». Puis le roi prête serment : « Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois ». Les justifications de la fuite de la famille royale à Varennes : » (…) D’après tous ces motifs et l’impossibilité où le roi se trouve d’opérer le bien et d’empêcher le mal qui se commet, est-il étonnant que le roi ait cherché à recouvrer sa liberté et à se mettre en sûreté avec sa famille ? » François, et vous sur-tout Parisiens, vous habitans d’une ville que les ancêtres de sa majesté se plaisoient à appeler la bonne ville de Paris, méfiez-vous des suggestions et des mensonges de vos faux amis ; revenez à votre roi ; il sera toujours votre père, votre meilleur ami : quel plaisir n’aura-t-il pas à oublier toutes ses injures personnelles, et de se revoir au milieu de vous, lorsqu’une Constitution, qu’il aura acceptée librement, fera que notre sainte religion sera respectée, que le gouvernement sera établi sur un pied stable, et que par son action, les biens et l’état de chacun ne seront plus troublés, que les lois ne seront plus enfreintes impunément, et qu’enfin la liberté sera posée sur des bases fermes et inébranlables. » À Paris, le 20 juin 1791, Louis. » Document 5 : La déclaration de Louis XVI aux Français pour justifier sa fuite de Paris, le 20 juin 1791 (extrait). Source : https://fr.wikisource.org/wiki/Déclaration_du_Roi_adressée_à_tous_les_Français,_à_sa_sortie_de_Paris Document 6 : Le retour de la famille royale à Paris, le 25 juin 1791 après la fuite à Varennes. Gravure coloriée. Paris, Musée Carnavalet. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Retour_Varennes_1791.jpg Document 7 : Publication de la loi martiale au Champ de Mars : le 17 juillet 1791 Fusillade du Champ de Mars, le 17 juillet 1791. Gravure à l'eau forte et au burin de Pierre-Gabriel Berthault (1737-1831) d'après un dessin de Jean-Louis Prieur (1759-1795). Source : BnF https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40248685f Document 8 : Henri IV à Louis XVI : « Ventre saint-gris où est mon fils ? Quoi ? C’est un cochon ? ». Estampe anonyme, 1791, Paris : Musée Carnavalet. Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8411569c Extraits de la constitution de septembre 1791 Article (1). - La Souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la Nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s'en attribuer l'exercice. Article (2). - Le Pouvoir législatif est délégué à une Assemblée nationale composée de représentants temporaires, librement élus par le peuple, pour être exercé par elle, avec la sanction du roi, de la manière qui sera déterminée ci-après. Article (3). - Le Gouvernement est monarchique : le Pouvoir exécutif est délégué au roi, pour être exercé sous son autorité, par des ministres et autres agents responsables, de la manière qui sera déterminée ci-après. Article (4). - Le Pouvoir Judiciaire est délégué à des juges élus à temps par le peuple. Article (5). - Au roi seul appartiennent le choix et la révocation des ministres. Article (6). - Il n'y a point en France d'autorité supérieure à celle de la loi. Le roi ne règne que par elle, et ce n'est qu'au nom de la loi qu'il peut exiger l'obéissance. Article (7). - Le Pouvoir exécutif suprême réside exclusivement dans la main du roi. - Le roi est le chef suprême de l'administration générale du royaume : le soin de veiller au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique lui est confiée. - Le roi est le chef suprême de l'armée de terre et de l'armée navale. - Au roi est délégué le soin de veiller à la sûreté extérieure du royaume, d'en maintenir les droits et les possessions. Article (8). - La guerre ne peut être décidée que par un décret du Corps législatif, rendu sur la proposition formelle et nécessaire du roi, et sanctionné par lui. Document 9 : Extraits de la constitution de septembre 1791. Source : https://www.conseil-constitutionnel.fr/les-constitutions-dans-l-histoire/constitution-de-1791 Document 10 : La déclaration de guerre du 20 avril 1792. Gravure allemande de Johann Carl Bock d'après un dessin de C. Heydeloff, 1792. Source : Gallica. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84115345/12148 Commentaire : Louis XVI propose aux députés de l'Assemblée nationale législative de déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie (20 avril 1792). Cette proposition est votée par l’Assemblée : « L'Assemblée nationale délibérant sur la proposition formelle du roi, décrète que la guerre sera faite par la nation française au roi de Bohême et de Hongrie ». Document 11 : « Louis le dernier et sa famille conduits au Temple le 13 aoust 1792 ». Estampe anonyme, Paris, BnF. Document 12 : Document expédié en province concernant le décret pris par la Convention lors de sa première séance et portant abolition de la royauté, signée par Pétion, président, Brissot et Lasource, secrétaires de séance. Source : Archives nationales, AE/II/1316. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Décret_de_la_Convention_abolissant_la_Royauté,_21_septembre_1792.png Transcription : « DÉCRET de l’Assemblée nationale du vingt et un septembre 1792. L’an quatrième de la Liberté. La convention nationale décrète à l’unanimité que la royauté est abolie en France. Collationné à l’original par nous, Président et Secrétaires de la convention nationale à Paris, le 22 septembre 1792, l’an premier de la république française. (signé) Pétion, Brissot, Lasource » Document 13 : Extrait du programme du cycle 3, classe de CM2 (2020) Document 14 : Carte de la concentration annuelle de dioxyde d’azote en 2022 à Paris Source : Ville de Paris, Le bilan des déplacements à Paris en 2022 . Source: https://www.paris.fr/pages/le-bilan-des-deplacements-a-paris-en-2022-24072#:~:text=La%20circulation%20automobile%20dans%20Paris%20intra%2Dmuros%20est%20en%20baisse,km%2Fh%20en%202021 ) Document 15 : Les mobilités douces à Paris. Source : Ville de Paris, Le bilan des déplacements à Paris en 2022 . Document 16 : Carte des aménagements cyclables à Paris. Source : Ville de Paris, Le bilan des déplacements à Paris en 2022 . Document 17 : Vue des aménagements de transport dans le sud de Paris. Document 18 : La voie sur berge sur la rive droite de la Seine et le pont de Bir-Hakem (Paris 16e). Source : https://www.lepoint.fr/automobile/paris-voitures-et-scooters-bientot-traques-sur-les-pistes-cyclables-05-09-2018-2248784_646.php La mobilisation des automobilistes continue [Article du 28/09/2015] La fermeture de la rive gauche provoque déjà davantage d’embouteillages En mai dernier, déjà, alors qu’Anne Hidalgo lançait une pseudo-consultation visant à recueillir l’opinion des administrés parisiens sur le futur aménagement des voies de la rive droite, l’association "40 millions d’automobilistes" faisait le bilan de la fermeture de la rive gauche à la circulation en janvier 2013, s’appuyant sur des études du Medef et de la société d’info-trafic Inrix : la fermeture des voies sur berges a provoqué une aggravation des conditions de circulation, non seulement sur les axes à proximité des quais, mais aussi sur le périphérique. Ces embouteillages supplémentaires se traduisent par des émissions polluantes et des nuisances sonores accrues pour les riverains. Les effets sont à l’exact opposé de ce que l’on souhaiterait voir. Document 19 : Le point de vue d’une association d’automobilistes sur la piétonisation de la rive gauche de la Seine décidée par la mairie de Paris. Source : https://www.40millionsdautomobilistes.com/articles/le-fiasco-de-la-fermeture-des-voies-sur-berge-parisiennes Une description humoristique de la circulation en vélo à Paris Paris a beau avoir été élue meilleure ville de France pour faire du vélo (à notre plus grande surprise), il n’empêche qu’ arpenter ses pistes cyclables n’est pas toujours le moment le plus cool de notre journée . Il y a du monde, des obstacles, des pavés, des trous dans la chaussée, bref, personne n’est épargné (non, même pas les vélos électriques ). On vous propose donc un petit récapitulatif (non-exhaustif) de ces trucs vraiment relous (et parfois dangereux) auxquels vous êtes susceptibles d’être confrontés pendant vos trajets quotidiens. Les obstacles vivants (...) Les deux-roues motorisés : On en a tous déjà fait l’expérience, mais les motos et autres scooters ont souvent tendance à penser que la piste cyclable n’est rien d’autre qu’une extension de la route principale , une sorte de voie auxiliaire, pour ceux qui maîtrisent les codes de l’autoroute, mise à disposition pour leur bon plaisir. Il n’est pas rare de les voir s’immiscer, pour éviter les bouchons , ou bien prendre une rue en sens inverse . Et si nous, pauvres cyclistes, avant le malheur de leur faire une réflexion , ils nous lâchent alors, avec tout l’aplomb du monde : « De toute façon, toi t’es pas maquillée, donc t’es moche » (oui, ceci est une histoire vraie). Les piétons : Aka les rois de la street . On le sait, en leur qualité d’usagers les plus vulnérables, les piétons sont toujours prioritaires , quelle que soit la situation. Seulement, voilà, ils l’ont bien compris, et tirent souvent parti de cette position , au détriment des autres. Et vas-y que je me promène tranquillement au milieu des vélos . Vas-y que je traverse au milieu de nulle part sans regarder, parce que de toute façon, la piste cyclable , ce n'est pas vraiment la route (et c’est encore pire si la piste a le malheur de se trouver sur un bout de trottoir). Vas-y que je n’hésite pas à m’étaler sur la chaussée parce que le trottoir devant le bar est trop petit et que j’ai besoin de place pour faire des blagues lourdes à mes potes. Et vas-y que… Bref, on ne s’épanchera pas plus sur le sujet . Les gens qui tournent : Un peu plus généraliste, cette catégorie englobe tous les gens qui veulent s’engager dans les voies perpendiculaires . D’un côté, les voitures qui traversent la piste cyclable à toute berzingue sans même vérifier que personne n’arrive, ou bien qui font mine de s’arrêter alors qu’elles se trouvent déjà complètement sur la bande verte, empêchant quiconque aurait le malheur de se trouver sur une bicyclette à ce moment-là de passer. De l’autre, les cyclistes qui ralentissent d’un coup pour tourner, sans aucun signe avant-coureur bien évidemment, créant ainsi un carambolage géant derrière. Bref, quand on tourne, on l’indique (avec un bras, par exemple, on vous assure que ça marche très bien, ou un clignotant), on ralentit progressivement, et on respecte les priorités. C’est bien noté ? Les pigeons : Impossible de terminer cette liste sans mentionner l’un des nouveaux fléaux des cyclistes , véritable mal de notre époque moderne : les pigeons . Des créatures somme toute inoffensives, qui ne feraient pas de mal à une mouche, et qui, dans leur état naturel, ont tendance à s’envoler rapidement à l’approche d’une menace . Seulement, voilà, les pigeons parisiens sont clairement la race du mal, qui n’en a plus rien à faire, et qui n'hésite pas à attendre un dixième de seconde à peine avant l’impact pour étendre leurs ailes grisâtres et s’en aller vers de nouveaux horizons. Ça file la frousse, c’est pénible (…). Document 20 : Top des trucs hyper relous qu’on croise tout le temps sur la piste cyclable. Publié le 25 avril 2024 à 20h00. Par Clémence Varène. Source : https://www.lebonbon.fr/paris/wtf/velo-paris-trucs-hyper-relous-croise-piste-cyclable/ Proposition de corrigé Composante histoire (12 points) 1. Sur la base de vos connaissances et des documents du dossier (documents 1 à 12), vous préciserez les principales étapes de l’évolution de la monarchie en France entre 1789 et 1793. Vous indiquerez également l’intérêt que peut présenter l’étude d’images en histoire au cycle 3. Les principales étapes de l’évolution de la monarchie entre 1789 et 1793 La description de ces étapes permet d’illustrer le passage de la monarchie absolue de droit divin à la monarchie constitutionnelle jusqu’à l’abolition de la monarchie et le passage à la république. Document 2 : Au début de l’année 1789, la France connaît encore le régime de la monarchie absolue de droit divin. Le portrait de Louis XVI en costume de sacre le montre en monarque absolu de droit divin. Elle présente les symboles du pouvoir du roi : la couronne, le sceptre. Elle présente els symboles de la monarchie de droit divin : le manteau bleu doublé de banc (le manteau du grand prêtre du temple de Jérusalem), portant des queues d’hermine (la pureté) et des fleurs de lys (emblème de la monarchie et symbole marial). Document 3 : Après les événements de l’année 1789 (serment du jeu de paume, prise de la Bastille, DDHC), le roi est désormais un monarque constitutionnel, il n’exerce plus que le pouvoir exécutif. Il est présenté ici comme le père de la nation. Les échanges inscrits sous la gravure font croire à une proximité directe et une forme d’affection entre le peuple, le roi et son héritier, le Dauphin. Document 4 : Cette gravure représente la fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Elle rassemble sur le Champ de Mars près de 100 000 personnes et gardes nationaux venus de toute la France pour célébrer l’unité de la nation derrière le roi. C’est un moyen de célébrer et de conjurer la journée sanglante du 14 juillet 1789. La Fayette, le commandant de la Garde nationale jure fidélité « à la nation (la souveraineté nationale), à la loi et au roi (la séparation des pouvoirs) ». Le roi s’engage à faire respecter la constitution en cours d’élaboration. Ce moment d’unanimité est considéré comme l’apothéose de la monarchie constitutionnelle. (Rappel, la fête nationale du 14 juillet instituée en 1880 célèbre la fête de la Fédération et pas la prise de la Bastille) Document 5 : Cependant, certains nobles et le roi lui-même n’ont pas renoncé à combattre la Révolution. Le 20 juin 1791, la famille royale s’enfuit du château des Tuileries pour rejoindre les nobles émigrés à la frontière du royaume. Elle est reconnue et capturée à Varennes. Dans ce texte, Louis XVI justifie sa fuite en exigeant une constitution qui renforce son pouvoir et qui respecte davantage la religion (menacée selon lui par la Constitution civile du clergé de 1790). Apparemment, il ne souhaite pas revenir à la monarchie absolue. Document 6 : La fuite à Varennes a déconsidéré le roi auprès du peuple. Cette gravure montre que, lors de son retour, le peuple de Paris lui tourne le dos en signe de mépris. Les nombreux soldats sont là pour surveiller le roi mais surtout pour le protéger contre la population. Document 7 : Le 17 juillet 1791, le club des Cordeliers porte une pétition sur l’autel du Champ de Mars pour réclamer la déchéance du roi qui a clairement manifesté sa trahison par la fuite à Varennes. A la suite d’un incident, la Garde nationale de Paris dirigée par La Fayette tire sur la foule, sur l’ordre du maire de paris, Bailly et de l’Assemblée constituante. Une fracture s’opère entre le peuple parisien progressivement partisan de la République et les dirigeants révolutionnaires, hostiles au revendications du peuple et qui souhaitent garder le roi à la tête d’un pouvoir exécutif fort. Document 8 : Cette gravure de 1791 montre la dégradation de l’image du roi auprès du peuple. Louis XVI est représenté comme un cochon et un ivrogne, indigne de l’héritage de la dynastie des Bourbons fondée par Henri IV. Document 9 : malgré tout, la constitution est adoptée en septembre 1791. Elle établit la souveraineté de la nation (articles 1 et 2), la séparation des pouvoirs (articles 3, 4, 5, 6, 7). Il s’agit d’une monarchie constitutionnelle où le roi détient des pouvoirs très étendus, plus étendus que dans els monarchies constitutionnelles habituelles : il nomme et dirige les ministres, il dirige l’administration, il dirige les armées. Document 10 : Le 20 avril 1792, la guerre est déclarée au roi de Bohême et de Hongrie (le futur empereur d’Autriche) par l’Assemblée, sur proposition du roi. On sait que le roi espère une défaite de l’armée française qui lui permettra de rétablir totalement son autorité. Dans le mois qui suivent, le roi refuse d’adopter des mesures qui auraient permis de défendre Paris contre l’avancée des Autrichiens. Document 11 : Convaincus que le roi veut la défaite de la Révolution, les Parisiens réunis dans une Commune révolutionnaire attaquent les Tuileries, le 10 août 1792. Au prix de combats sanglants, ils s’emparent de la famille royale. Le roi est présenté ici en chemise, dépouillé de tous les symboles du pouvoir. Un sans-culotte pose un bonnet de prisonnier sur sa tête pour symboliser la victoire du peuple sur la monarchie. La famille royale est ensuite emprisonnée à la prison du Temple qui est représentée au second plan. Document 12 : Comme l’indique ce document, la monarchie est officiellement abolie le 21 septembre 1792, le lendemain de la victoire de Valmy. La République n’est pas officiellement proclamée, mais les actes officiels de la république sont datés à partir de ce jour. Une Convention se réunit pour élaborer une constitution républicaine. Le roi est jugé, condamné à mort et exécuté le 21 janvier 1793. Résumé : L’intérêt présenté par l’étude d’images au cycle 3 Les images en servent pas tellement à montrer la réalité du passé telle qu’elle aurait pu être. Elle servent à étudier les intentions de leurs auteurs et la façon dont ils voyaient la réalité politique de leur temps. Ici, les images servent à montrer la dégradation progressive de la façon dont le peuple voyait le roi, depuis le roi paternel et bienveillant, au roi présenté comme un cochon. Les images permettent de comprendre le discrédit de la monarchie et l’aspiration à la république. 2. En vous appuyant sur les documents du dossier, vous présenterez l’organisation d’une séquence sur : « Le temps de la Révolution, de l’année 1789 à l’exécution du roi » centrée sur la question de la monarchie. Vous proposerez l’exploitation pédagogique d’un document du dossier. Organisation d’une séquence : Compétences visées : Savoirs travaillés : monarchie absolue de droit divin, monarchie constitutionnelle, souveraineté nationale, séparation des pouvoirs, République Séance 1 : de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle Document 2 : rappel des caractéristiques de la monarchie absolue de droit divin (vue lors du chapitre sur « le temps des rois ») L’enseignant·e raconte le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, et étudie avec les élèves certains articles de la DDHC. Séance 2 : la monarchie constitutionnelle Document 4 : la fête de la Fédération. L’enseignant·e raconte la fonction de cette fête et étudie avec les élèves les serments prononcés qui rappellent la souveraineté nationale et la séparation des pouvoirs, au fondement de la monarchie constitutionnelle. Document 6 : les élèves étudient quelques articles de la constitution pour retrouver les caractéristiques de la monarchie constitutionnelle Séance 3 : la chute de la monarchie Document 6 : L’enseignant·e raconte la fuite de la famille royale à Varennes et son retour à Paris Document 7 : L’enseignant·e raconte la fusillade du champ de Mars et la coupure au sein du camp révolutionnaire Document 8 : étude de l’image révolutionnaire qui montre la dégradation de l’image du roi dans la population. Document 9 : étude de l’image qui montre à nouveau la dégradation de l’image du roi lors de son emprisonnement L’enseignant·e évoque le procès et l’exécution du roi Évaluation : on demandera aux élèves de raconter l’échec de la monarchie constitutionnelle entre 1789 et 1792. Exploitation pédagogique d’un document : le document 8 1. Quelle est la date du document ? Après quel événement a-t-il été réalisé ? Réponse : 1791, après la fuite à Varennes. 2. Qui sont les deux personnages représentés et comment sont-ils représentés ? Réponse Henri IV (vu lors du chapitre sur « le temps des rois ») et Louis XVI, en cochon dans un tonneau en train de boire du vin. 3. Pourquoi le personnage de Henri IV dit-il « Ventre saint-gris où est mon fils ? » Réponse : Louis XVI est le descendant d’Henri IV (dynastie de Bourbons). Il est surpris de voir la déchéance de son héritier. 4. S’agit-il d’une scène réelle ? Non, Henri IV et Louis XVI n’ont pas vécu à la même époque. Louis XVI est caricaturé en cochon. 5. Que veut suggérer l’auteur de l’image en mettant en scène Henri IV et Louis XVI ? Réponse : il veut montrer que Louis XVI n’est pas digne de son ancêtre et que la monarchie est discréditée. Composante géographie (8 points) 1. Sur la base de vos connaissances et des documents du dossier (documents 13 à 20), vous préciserez les principales notions à développer sur le sujet des mobilités douces à Paris. Ce dossier porte sur les mobilités douces à Paris. En géographie, le concept de mobilité désigne Une mobilité est un changement de lieu accompli par des êtres humains (des acteurs spatiaux). Le concept de mobilité douce concerne les déplacements opérés avec des moyens de transport non carbonés (marche à pied, vélo, trottinette) ou faiblement carbonés (VAE, Trottinette électrique, transports en commun) (documents 15, 16, 17). Ces mobilités supposent des aménagements (documents 15, 16, 17). Un aménagement permet de surmonter une contrainte spatiale ou de tirer profit d'une ressource spatiale en proposant des équipements permettant le déroulement des activités humaines en un lieu donné et dans une société donnée. Ces aménagement sont réalisés et utilisés par des acteurs spatiaux, à savoir l'ensemble des agents (individus, groupes de personnes, institutions, entreprises) susceptibles d’exercer une action sur les territoires. Comme ces acteurs n’ont pas tous le même usage des aménagements, cela peut produire des conflits d’acteurs (documents 18, 19). La question des mobilités douces s’inscrit dans la logique du développement durable : un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. En effet, le développement des mobilités douces doit permettre la réduction des émissions de gaz polluants liés à la circulation automobile (document 13). Document 14 : Ce document montre que les concentrations de pollution se situent le long des boulevards et du périphérique. Cette pollution est donc due essentiellement à la circulation automobile Document 15 et 16 : Ces documents permettent de définir les mobilités douces (marche à pied, vélo, transports en commun) et leur évolution. Ces mobilités sont liées à des aménagements spécifiques, trottoirs, pistes cyclables Document 17 : Ce document montre un exemple caractéristiques des aménagements de transports à Paris qui associent l’automobile, la ligne de tramway, les pistes cyclables et les trottoirs. Documents 18 et 19 : ces documents portent sur la fermeture progressive des voies sur berge à Paris et rendent compte des conflits d’acteurs qui en résultent. L’ouverture de la piste cyclable réduit la place de l’automobile et génère des embouteillages pour les voitures et les scooters. Document 19 : Ce document évoque également les conflits d’acteurs concernant l’usage des pistes cyclables à Paris entre les différents acteurs qui les empruntent : usagers des motos et des scooters, les piétons, les autres cyclistes et les pigeons. Production graphique possible : schématiser le document 17 pour représenter les mobilités, les aménagements, les acteurs. 2. En vous appuyant sur des documents du dossier que vous choisirez, vous indiquerez comment vous pourriez travailler avec des élèves de CM2 sur des conflits d’acteurs spatiaux au sujet des mobilités douces. Il est possible d’utiliser les documents 18, 19 et 20 Document 18 : 1. Quelles mobilités apparaissent sur cette photographie ? Réponse : automobiles et scooter (mobilités carbonées), vélo et métro (mobilités douces) 2. Quels aménagement apparaissent sur cette photographie ? Réponse : route, piste cyclable, ligne de métro aérienne, voie fluviale. 3. Que veut suggérer l’auteur de la photographie et quel type d’acteurs défend-il ? Réponse : embouteillage sur la route, peu de cyclistes sur la piste cyclable. Il veut suggérer que la piste cyclable sert surtout à gêner la circulation automobile. Document 19 : 1. Qui sont les acteurs évoqués dans ce texte ? Réponse : Anne Hidalgo et la mairie de Paris, l’association « 40 millions d’automobilistes » 2. Quelle est la raison du conflit entre ces acteurs ? Réponse : l’association d’automobilistes veut montrer que la décision de la mairie de Paris de fermer la voie sur berge à la circulation automobile ne réduit pas la pollution, qu’elle ne fait que la déplacer et qu’elle ne sert à rien. 3. Imaginer la réponse qu’aurait pu faire la Mairie de Paris à cette association. Réponse : il est nécessaire de réduire la circulation automobile à Paris pour réduire la pollution de l’air qui menace la santé de la population. Et il est meilleur pour la santé de se déplacer à vélo plutôt qu’en voiture. Document 20 (en enlevant les § sur les deux roues motorisées et sur les pigeons) 1. Qui sont les différents acteurs évoqués dans ce texte ? Les cyclistes, les piétons, les automobilistes 2. Selon ce texte, quelle est la principale cause de ces conflits d’acteurs ? Réponse : le manque de civilité Sur la base de ce document, on pourrait organiser un débat en EMC sur les moyens qui permettraient de réduire ces conflits.
- Sujet possible : L'haussmannisation / habiter un espace touristique
Didier Cariou, maitre de conférences HDR en didactique de l'histoire, Université de Brest Épreuve écrite d’application Domaine histoire, géographie, enseignement moral et civique Épreuve notée sur 20 - Durée 3 h Composante histoire (12 points) 1. A l’aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous indiquerez les principaux savoirs à faire acquérir par des élèves de CM1 sur la question des transformations de Paris sous le Second Empire 2. Proposez le canevas d’une séquence sur les transformations de Paris sous le Second Empire en indiquant les documents que vous utiliseriez. Puis développez une des séances de cette séquence, en définissant les objectifs d’apprentissage, les savoirs et les compétences travaillés, en indiquant précisément quels documents issus du dossier documentaire vous utiliseriez dans cette séance. Vous détaillerez enfin l’exploitation pédagogique de l’un de ces documents. Composante géographie (8 points) 1. A partir du document 13, proposez une définition accessible à des élèves de CM1 du concept « habiter un espace touristique ». 2. Présentez des modalités d’utilisation en classe de CM1 des documents 14 et 15. Document 1 : Extrait du programme du cycle 3 (2020), classe de CM1 Document 2 : Extrait de : Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans nos jours, Agone, deuxième édition, 2021, p. 359-360. Document 3 : vues de rues de vieux quartiers de Paris avant l’haussmannisation La rue des Marmousets , située dans l'île de la Cité, dans les années 1850, près de l' Hôtel-Dieu . La rue Tirechamp démolie au cours de l'extension de la rue de Rivoli . Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Transformations_de_Paris_sous_le_Second_Empire Document 4 : les transformations de Paris sous le Second Empire Source: Georges Duby (dir.). Atlas Historique , Larousse, 1978, p. 122. Document 5 : Le dégagement de l'Opéra de Paris . Démolition de la butte des Moulins qui s'étendait depuis l’Opérade Paris jusqu'au Louvre, en 1867, lors des travaux du baron Haussmann. Roger-Viollet. Source : https://www.paris.fr/pages/haussmann-l-homme-qui-a-transforme-paris-23091 Document 6 : Camille Pissarro, Avenue de l'Opéra, soleil, matinée d'hiver 1898, Musée des Beaux-Arts, Reims. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Camille_Pissarro_-_Avenue_de_l’Opera_-_Musée_des_Beaux-Arts_Reims.jpg Document 7: la façade monumentale de la gare du Nord avec les statues symbolisant les principales destination du réseau Nord. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gare_du_Nord,_Paris_9_April_2014_013.jpg Document 8: Les Halles Baltard, Vue intérieure du pavillon central . BnF, Estampes et photographie, VA-229 (C)-FOL. Source : https://passerelles.essentiels.bnf.fr/fr/image/2e217be5-417e-4bd3-adbd-e19667d3c0e7-halles-baltard-2 Document 9 : Vue de l’aménagement du parc des Buttes-Chaumont en cours dans les années 1860 : le promontoire et le pont suspendu construit par Gustave Eiffel. Cliché Charles Marville. Source : https://www.paris.fr/pages/haussmann-et-marville-une-histoire-de-l-urbanisme-et-de-la-photographie-23455 Document 10 : Le parc des Buttes-Chaumont inauguré le 1er avril 1867 . Photographie des années 1890. Bibliothèque nationale de France. Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84470040/f34.item Document 11 : La nouvelle répartition sociale de la population parisienne à la fin du Second Empire Document 12 : Extrait du programme du cycle 3 (2020), classe de CM1 Document 13 : Extrait de : Mathis Stock, « Habiter comme « faire avec l’espace ». Réflexions à partir des théories de la pratique », Annales de géographie 2015/4 (n° 704), pages 424 à 441 . (…) Ces personnes regardent quelque chose. Que regardent-elles ? Elles regardent, depuis la vieille ville de Monaco, l’autre côté très important de ce lieu : le port, avec le très impressionnant et étonnant rassemblement d’immeubles, en remplissent densément l’arrière-plan (photo 2). On peut s’étonner de cette pratique dans laquelle le regard est instauré en vecteur principal de l’expérience. Comment se fait-il que ce type de pratique soit adopté par le plus grand nombre et qu’il est devenu banal et habituel de faire ce que font ces personnes (...) ? Comment décrire, expliciter, expliquer et interpréter ce phénomène où des personnes, équipées d’un regard touristique, se tiennent quelque part pour regarder quelque chose et, ce faisant, le reconstruisent ? Pour répondre à cette question et se donner les moyens de décrypter de façon fondamentale (i. e. non triviale), voire critique, cette situation, je propose de dire que ces personnes « font » quelque chose, qu’elles pratiquent un lieu d’une certaine manière, équipées d’un certain regard et développent, ce faisant, un certain rapport au monde. Elles font quelque chose dans un certain contexte, équipées d’un certain nombre d’instruments techniques et mettant en œuvre des compétences, suivant des prescriptions et en même temps fabriquant de l’espace. Il s’agit de pratiques situées dans lesquelles le corps est engagé (au-delà du seul regard) et dans lesquelles certains codes moraux, esthétiques et sociaux, ainsi que des mythes et représentations sont enactés, donc mis en pratique, et, par là même, donnent sens à ce que font et sont les individus, les autres « situés », et les lieux géographiques soumis à l’exercice (…). C’est ce que j’appelle « habiter », considérant au demeurant la pratique touristique, du fait de son éphémérité mais aussi de l’ampleur contemporaine de sa représentation, du fait aussi de sa globalité, comme paradigmatique de celui-ci. En effet, étant donné que les pratiques mobilisent des ressources et des enjeux d’ordre spatial (localisation, paysage, limites, place, lieu, représentation, esthétique, etc.) – les touristes font avec l’espace –, on peut nommer « habiter » ce que font les personnes. Appliquée aux personnes représentées sur la photo, la notion permet de dire que ces personnes habitent en tant que touristes, qu’elles habitent « touristiquement ». Ceci signifie que pour « habiter le Monde » (Lazzarotti, 2006), pour investir les différents lieux géographiques de sens et de significations, il faut faire quelque chose. C’est ce faire qui est au centre de la conception développée ici. Cela mène à une définition précise de l’habiter comme « faire avec » les dimensions spatiales des sociétés humaines ; habiter est défini comme l’ensemble des actes et manières de faire du point de vue de la mobilisation des distances, localisations, paysages, limites, qualités des lieux géographiques, arrangements spatiaux dans toutes les situations possibles dans lesquelles se trouvent les humains en tant qu’individus (…). Document 14 : Vue générale de la Grande-Motte (Hérault) https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ville-architecturale-de-la-Grande-Motte.JPG Document 15 : Carte de la Grande-Motte (source : Géoportail) Proposition de corrigé Composante histoire (12 points) 1. A l’aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous indiquerez les principaux savoirs à faire acquérir par des élèves de CM1 sur la question des transformations de Paris sous le Second Empire Comme le signale le programme, il s’agit d’envisager les transformations de Paris sous le Second Empire en lien avec les transformations économiques, techniques et sociales produites par l’industrialisation. Le document 2 peut être utilisé pour commenter certains autres documents du dossier. Document 3 : Au milieu du XIXe siècle, les rues de Paris étaient étroites et insalubres, les eaux usées s’écoulaient dans la rue, l’habitat était souvent insalubre. En plus, il était facile de bloquer ces rues par des barricades. Le préfet de Paris, Haussmann, soutenu par Napoléon III a engagé des travaux pour favoriser la circulation des personnes, des marchandises, de l’air et de l’eau, selon une visée hygiéniste . Document 4 : La carte des transformation de Paris sous le Seconde Empire signale les travaux les plus visibles. Tout d’abord, en 1860, Haussmann a annexé à Paris les villages situés entre Paris et les fortifications. La ville de Paris est passée de 12 à 20 arrondissements. Haussmann a alors pu réaliser une double opération d’ urbanisation des quartiers périphériques et d’aménagements urbains ( urbanisme ) de cet espace. L’essentiel des travaux a consisté à tracer des boulevards rectilignes dans le bâti ancien afin de favoriser la circulation des personnes, des marchandises et de l’air. Le « premier réseau », à la fin des années 1850, a concerné la « grande croisée de Paris » : prolongement de la rue de Rivoli, boulevard Saint-Michel-boulevard de Sébastopol. Le « deuxième réseau » a concerné les boulevards de l’ouest et du nord de Paris. Après le Second Empire, le « troisième réseau » a permis de relier entre eux ces différents boulevards. Les travaux et les spéculations plus ou moins légales auxquelles ils ont donné lieu sont évoqués dans la roman de Zola, La curée . Document 5 : Cette photographie montre l’ampleur des destructions du bâti ancien (on voit ici des tas de gravas, vestiges des immeubles détruits) afin de tracer de large boulevards (ici, la future avenue de l’Opéra). Cette photographie montre également que ces destructions permettaient de dégager et de mettre en valeur de grand monuments , tels que l’Opéra Garnier. Document 6 : Le tableau de Pissarro représente la nouvelle avenue de l’Opéra, la perspective monumentale qui se dégage jusqu’à l’Opéra Garnier, l’uniformité des immeubles haussmanniens et la circulation rendue beaucoup plus aisée. Mais surtout, l’ampleur de l’espace dégagé offre de nouvelles perspective aux peintres impressionnistes qui peuvent travailler les effets des rayons du soleil et de la lumière sur l’architecture haussmannienne. La ville de Paris devient un sujet artistique en elle-même. Document 7 : Cette photographie (actuelle) de la façade de la gare du Nord construite par l’architecte Jacques Hittorff et inaugurée en 1866, montre deux des aspects de l’haussmannisation : l’arrivée des réseaux ferroviaires dans les gares de la capitale, reliés entre elles par des boulevards facilitant la circulation des personnes et des marchandises, et l’aspect monumental des réalisations qui servent également à embellir la ville. Les statues représentent les principales desservies par la compagnie des chemins de fer du Nord, alors que l’utilisation du verre et du métal, permettant de construire de grandes halles relativement légères, rappelle l’industrialisation. Document 8 : Les Halles construites par Baltard (à l’emplacement de l’actuel Forum des Halles) sont également construites avec du verre et du métal. Elles étaient ainsi symboliques de l’industrialisation . Elles rassemblaient tous les produits alimentaires produits quotidiennement à la périphérie de Paris, qui étaient vendus ici à des détaillants qui les vendaient ensuite dans tous les commerces alimentaires de la capitale. Ces Halles étaient un élément essentiel de la circulation des marchandises dans Paris. Zola leur a consacré son célèbre roman Le ventre de Paris . Document 9 et 10 : Ces documents rappellent que l’haussmannisation a également consisté à apporter de l’air et de la verdure dans une capitale extrêmement minéralisée. En périphérie, Haussmann a fait aménager le bois de Vincennes et le bois de Boulogne. Dans Paris, il fait aménager quelques parcs : le parc Montsouris, le parc Monceau et le parc des Buttes-Chaumont aménagé dans d’anciennes carrières de gypse (un minéral nécessaire à la fabrication du plâtre). Le promontoire (un amas rocheux qui n’avait pas encore été exploité) a été aménagé et entouré de bassins et de promenades. Document 11 : Cette carte montre la nouvelle répartition sociale de la population parisienne après l’haussmannisation. Avant les travaux, les ouvriers habitaient souvent dans le centre de Paris. Ils ont été rejetés dans l’Est parisiens et dans les quartiers périphériques nouvellement urbanisés (11e, 12e, 14e, 15e, 18e, 19e, 20e arrondissements). En revanche les populations bourgeoises (le non-salariés) sont devenues majoritaires dans le centre et l’ouest de Paris. La relative mixité sociale antérieure fut remplacée par une ségrégations sociale opposant le centre et la périphérie, l’Ouest et l’Est de la capitale. 2. Proposez le canevas d’une séquence sur les transformations de Paris sous le Second Empire en indiquant les documents que vous utiliseriez. Puis développez une des séances de cette séquence, en définissant les objectifs d’apprentissage, les savoirs et les compétences travaillés, en indiquant précisément quels documents issus du dossier documentaire vous utiliseriez dans cette séance. Vous détaillerez enfin l’exploitation pédagogique de l’un de ces documents. Canevas d’une séquence : 1. La destruction du vieux Paris et la construction des grands boulevards Document 3 : les rues étroites et insalubres du vieux Paris Document 5 : les destructions pour construire les grands boulevards et dégager les monuments Document 6 : la perspective de l’avenue de l’Opéra 2. L’embellissement de la capitale Document 4 : la carte des principales réalisations d’Haussmann (boulevards, gares, espaces verts) Document 7 : la façade monumentale de la gare du Nord Document 8 : les Halles de Paris en verre et en métal Document 9 et 10 : le parc des Buttes-Chaumont 3. Les conséquences sociales de l’haussmannisation Document 11 : la répartition sociale de la population parisienne Production d’écrit sur l’haussmannisation : « Raconte comment Haussmann a transformé Paris » Développement d’une séance Exemple : séance 1 La destruction du vieux Paris et la construction des grands boulevards Objectifs : identifier un document, extraire des informations, mobiliser des savoirs pour analyser un document, mobiliser le raisonnement historique Savoir travaillés : insalubrité, hygiénisme, grand boulevards, perspective monumentale, haussmannisation Documents utilisés : Document 3 : Deux vues du centre du Paris ancien : rues étroites peu favorables à la circulation, eaux usées au milieu de la rue, peu de lumière, immeubles anciens et sans doute insalubres Document 5 : la destruction de grandes quantités d’immeubles anciens pour laisser la place à une grande avenue, ouverture sur l’opéra Garnier (construit entre 1862 et 1875, première inauguration en 1867) Document 6 : (toile de Pissarro) l’avenue de l’Opéra à la fin du XIXe siècle : circulation aisée sur un boulevard large et rectiligne, perspective monumentale jusqu’à l’Opéra, immeubles haussmanniens, fontaines et place, jeux de lumières (liens avec l’EAC) Production d’écrit : « Raconte comment Haussmann a transformé Paris (en se centrant ici sur les boulevard, on pourra compléter l’écrit lors des séances suivantes avec les gares, les Halles, les parcs) Exploitation d’un document : le document 5 Faire repérer l’opéra par les élèves, repérer son style classique (à compléter éventuellement avec des vues de l’Opéra Garnier aujourd’hui) Questions : Que font les ouvriers au premier plan de la photographie ? Ils emportent des gravas à l’aide de tombereaux tirés par des chevaux. D’où proviennent ces gravas ? Ils proviennent de la destruction des immeubles anciens Qu’y aura-t-il à la place des immeubles détruits ? L’avenue de l’Opéra Les immeubles visibles sur la photographie ont-ils échappé aux destructions ? Non, car on voit qu’ils bouchent encore la vue sur l’Opéra. Synthèse : l’haussmannisation consiste d’abord à détruire le bâti ancien et les rues trop étroites pour construire de larges boulevards rectilignes Composante géographie (8 points) 1. A partir du document 13, proposez une définition accessible à des élèves de CM1 du concept « habiter un espace touristique ». A partir de l’article de Mathis Stock , nous pouvons définir le concept d’habiter comme le fait que les acteurs (spatiaux) font quelque chose dans et avec un espace géographique (pratiquent un espace), par leur corps, par leur regard, à partir de leur façon de voir le monde. Habiter un espace touristique consiste à venir seul, en famille ou avec des amis, pendant plusieurs jours dans un espace éloigné de son lieu de vie habituel, que l’on trouve beau, agréable ou intéressant pour pratiquer des activités spécifiques (sportives, culturelles, de détente, etc.), différentes de celles de la vie de tous les jours. 2. Présentez des modalités d’utilisation en classe de CM1 des documents 14 et 15. Exploitation du document 14 : Dans un premier temps, on demandera aux élèves de délimiter avec des feutres de couleurs différentes les différentes unités paysagères visibles sur la photographie, et de proposer une légende. Le document 15 permet d’expliciter l’organisation des unités paysagères visibles sur la photographie. Il permet d’envisager différentes manières d’habiter l’espace touristique de la Grande Motte Différentes manières de se loger pendant la saison touristique : dans des immeubles, dans des pavillons, dans des campings, dans un village de vacances. Différentes manières de pratiquer l’espace maritime : la plage, la navigation de plaisance, la planche à voile (icône sur la carte) Différentes manières d’ avoir des loisirs : le casino, les terrains de sports, les promenades dans la forêt, la plage. Une synthèse collective permettra de compléter l’analyse sur l’habiter cet espace touristique en cherchant à savoir pourquoi les touristes aiment pratiquer cet espace : le beau temps assuré, une grande plage de sable qui laisse de l’espace à chacun. Cet espace offre donc des ressources et surtout des aménagements d’ordre touristique. A l’aide de la photographie légendée et de la carte étudiée collectivement, les élèves peuvent produire un écrit racontant ce que les touristes viennent faire dans cet espace. (Remarque subjective : une mer sans marée, une eau trop chaude, une chaleur écrasante, l’entassement dans des immeubles, un réseau routier saturé durant l’été : on peut avoir diverses représentations de cet espace !)